Education (3/3) - Réforme du collège, idéologie néo-libérale ou oeuvre post-moderne ?

A un an des élections présidentielles, il semble temps de tirer le bilan provisoire de l'action de François Hollande dans le domaine de l'éducation. Je propose une série de billets inspirés de mon expérience de parent d'élèves et de professeur du secondaire dans cette perspective. Billet n°3 : la réforme du collège.

Depuis plusieurs mois maintenant, j'attends avec impatience un article de la rédaction sur cette question pourtant brûlante. Mais rien de rien à se mettre sous la dent. Il se trouve qu'avec le printemps est arrivée, pour les parents de collégiens, la brochure de l'ONISEP présentant et vantant la réforme Vallaud-Belkacem du collège (avec une pleine page de pub pour une marque de calculatrices quand même). Cette réforme suscite pourtant une très large opposition : les syndicats majoritaires, une bonne partie des associations de parents d'élèves, l'Académie Française, des dirigeants politiques allemands, des intellectuels, d'anciens ministres. Et pourtant, il semble maintenant évident qu'elle s'appliquera à la rentrée, dans de mauvaises conditions puisque cela se fera contre l'avis de ceux qui sont supposés la mettre en œuvre, à savoir les enseignants. Ces derniers ont également dû subir toutes les dérives les plus autoritaristes de leur hiérarchie au cours des journées de formation, preuve s'il en était que le dialogue social n'est pas une priorité gouvernementale. A la lecture de cette brochure, et de ce que je savais précédemment de cette réforme, il me semble qu'il est possible d'en faire deux analyses, qui ne sont d'ailleurs pas incompatibles.

Axe 1 - La réforme du collège ou la mise en pratique de l'idéologie néo-libérale dans le domaine éducatif

college

Les cahiers pédagogiques

L'objectif de l'idéologie néo-libérale consiste à ouvrir aux marchés ce qui,  jusqu'à présent était assuré par le service public non marchand et donc financé collectivement. Or, quand les services publics fonctionnent, la stratégie consiste à les dégrader de façon à créer un besoin et à pousser les citoyens à s'orienter vers le secteur marchand pour compenser. Dans un autre domaine par exemple, la réduction des prestations sociales en matière de santé a conduit à l'essor des complémentaires-santé, les réformes des retraites à celui des complémentaires-retraite, etc. Dans l'éducation nationale, c'est un peu la même chose. Pour que le marché des cours particuliers puisse émerger, que l'enseignement privé puisse faire son beurre, il faut dégrader ce qui existe et est gratuit pour toutes les familles de France.

Or, la réforme du collège dégrade la situation existante par un certain nombre de biais :

- Dans la brochure de l'ONISEP, il est bien précisé que le nombre d'heures de cours hebdomadaires par élève ne pourra excéder 26h. Derrière le discours sur l'épanouissement de l'enfant, il y a bien un objectif de réduction ou de plafonnement du service public d'éducation. Dans plusieurs disciplines, le nombre d'heures de cours à niveau équivalent diminue. Cela conduira inévitablement à renforcer l'échec scolaire pour créer le besoin de service éducatif marchand.

- La réforme du collège limite les classes bilangues qui disparaissent dans de nombreux établissements à la rentrée. Cela suscite l'inquiétude des professeurs d'Allemand. Moins d'Allemand dans le public, la voie est ouverte au privé. D'ailleurs, concernant les classes Euro, le message gouvernemental est encore plus clair : celles-ci seront purement et simplement supprimées dans les collèges publics alors que les établissements privés pourront les conserver, histoire sans doute d'amorcer l'appel d'air.

- La réforme du collège renforce l'autonomie des établissements qui pourront, sur leur marge d'autonomie, financer l'enseignement du Latin, du Grec. Ces enseignements sont donc voués à disparaitre le jour où la dotation horaire ne permettra plus de les financer. Retour des précepteurs ou disparition de champs entiers de la connaissance ? En tout cas, la ficelle est un peu grosse : pour casser le service public, le cadre national des horaires qui étaient identiques pour tous les élèves de France, on renforce l'autonomie. C'est une façon de déréguler, de dérèglementer.

Axe 2 - La réforme du collège, une oeuvre post-moderne ?

 

Jockson Pollock, Move it. Jockson Pollock, Move it.

" La post-modernité est l'éclatement des références temporelles et locales : quand les pré-modernes se reposaient sur la tradition et les modernes sur l'avenir, les post-modernes auraient les pieds dans le vide. La sociologie post-moderne donne une place centrale à l'imaginaire de l'ici et maintenant. Culte du présent, bonne gestion et recherche du bien-être remplacent la volonté de transmission, propre aux pré-modernes, comme celle de transformation de la société, caractéristique des modernes." Définition Wikipedia.

Les pieds dans le vide ... Tout est dit ...

Vide au niveau des structures tout d'abord. La brochure de l'ONISEP précise qu'il y aura "plus de travail en petits groupes et plus d'expression orale" tout en évoquant l'accompagnement personnalisé. Or, elle ne dit pas que si, comme au lycée, l'accompagnement personnalisé concerne tout le monde, c'est forcément qu'il se fait en classe entière et que précisément, il n'est pas personnalisé.

Vide au niveau des contenus ensuite, puisqu'il s'agit, par les Enseignements Pratiques Interdisciplinaires, de faire de l'interdisciplinaire avant même que les élèves ne sachent ce qu'est une discipline, avant même qu'ils ne maitrisent suffisamment le "socle commun" pourtant assez minimal.

Un vide sidéral qui maîtrise pourtant bien la communication puisqu'il est précisé dans le calendrier qu'il y aura une journé du sport scolaire en septembre, une semaine de la démocratie scolaire et une semaine républicaine de remise des diplômes du brevet en octobre, une journée de lutte contre le harcèlement et une journée internationale des droits de l'enfant en novembre, une journé de la laïcité en décembre, une semaine des mathématiques et une semaine de l'éducation contre le racisme et l'antisémitisme en mars, une semaine des langues vivantes en mai. Et pourtant, tout cela se met en place sans que personne ne se pose la moindre question sur les contenus transmis lors de ces événements.

 

Alors ne nous laissons pas leurrer par l'ère du vide. Ce n'est pas parce que Madame la Ministre et les brochures de l'ONISEP nous vantent de nouvelles épreuves de brevet (à quelle fin ?), un apprentissage de la deuxième langue en 5e (sans pour autant que le volume global d'heures sur l'ensemble de la scolarité n'augmente), un livret scolaire unique (avec des items plutôt que des notes chiffrées), un effort supplémentaire dans le numérique, que le but de la réforme nous échappe : dégrader le service public d'éducation pour l'ouvrir à la "concurrence libre et non faussée". L'ensemble de l'oeuvre est finalement assez cohérent.

Rouge-gorge

 

 

 

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