L’Épidémie, le médecin et l’État

Conseils de lecture par temps de confinements

   L’artiste est souvent un fin séismographe doublé d’un visionnaire.

   La Peste était une chronique, une étude clinique même, de ce qui avait été vu, comme il avait été vu, avec probité et modestie.

   Si L’Aveuglement[1] de José Saramago, Prix Nobel portugais de littérature, réfère à La Peste et à d’autres discours «épidémiques», c’est pour dénoncer à quelle puissance a été élevé le degré de l’horreur dans le monde contemporain. Une apocalypse moindre avait été mise en scène quelques dix ans plus tôt par Paul Auster dans In the Country of Last Things (traduit par Le Voyage d’Anna Blume, va savoir pourquoi). À l’époque, ce roman semblait être le seuil infranchissable de la dystopie.

   Oran existe. Rien dans L’Aveuglement ne nous permet d’identifier le lieu où survient l’épidémie.

   Les rats morts, les bubons crevés, la fumée du crématoire et les miasmes des sécrétions des corps souffrants et mourants chez Camus, qui ont fait frémir les âmes sensibles en 1947, sont des images d’Épinal face aux latrines putrides du lazaret de Saramago. Ses malades pataugent dans leurs excréments, trébuchent sur des cadavres en décomposition et sur des futurs cadavres en copulation, mangent des déchets de tout. L’abolition des limites spatio-temporelles ne vise pas seulement, ici, la dimension symbolique de la lecture. Elle exprime la réalité de notre monde contemporain, réalité que nous appelons mondialisation ou globalisation.

   Ce «nouveau monde» est un ensemble ouvert, dans la mesure où il n’est plus question de frontières, même perméables, comme celle d’Oran, comme celles de la petite ville tranquille et sans histoires des Rhinocéros où de la ville d’où écrit Anna Blume.

   Si les premières centaines de victimes touchées par l’épidémie commencent par être placées en quarantaine dans un ancien asile psychiatrique désaffecté et gardé par l’armée, la mesure de prévention se révèle vite inefficace, et l’univers concentrationnaires, que toutes les œuvres littéraires sur le thème de l’épidémie décrivent, s’étend au pays entier, voire au monde. 

   La nouvelle épidémie n’a pas d’étiologie possible, elle est interne à l’espèce humaine (les chiens restes voyants dans le roman), il n’y a pas de signes précurseurs, elle s’auto-propage à toute vitesse, n’est pas létale, mais la mort comme effet secondaire est un risque à haute probabilité : manque d’hygiène, manque de nourriture, manque de soins, viols collectifs et entretueries divers.

   Elle n’épargne pas le médecin, ni les décideurs et les potentats.

   Enfin, et toujours en opposition avec les versions classiques du thème, la perméabilité des frontières n’exclut paradoxalement pas l’existence de l’univers concentrationnaires avec ses différents cercles d’Enfer.

   La peste, la lèpre, la tuberculose, le sida, la SRAS,  la grippe porcine baptisée pudiquement A sont des agressions extérieures, extérieures même au règne humain. Autant elles angoissent par ce côté «mélange des genres», par leur statut d’entre-deux, autant elles permettent de fantasmer sur une possible immunité sui-generis, cf. à la toute-puissance infantile ou comme résultat des mesures de séparation prises aux frontières. Il y avait une étiologie possible même dans le cas de la rhinocérite ionescienne, contagieuse par sympathie, une prédisposition organique, comme pour le cancer. Les signes de la peste ou de la rhinocérite étaient visibles, reconnaissables, avant même l’entrée proprement dite dans la maladie.

   Ce n’est plus le cas.

   La figure du médecin contaminé occupe une place privilégiée dans l’éventail des personnages exemplaires qui se détachent de la masse grouillante de cette toile bruegelienne infinie et périodique comme un paysage borgesien.

   Difficile d’imaginer une figure plus tragique que celle du médecin malade de la maladie qu’il est censé soigner.

   Celui de Saramago n’est ni un malade comme un autre ni un médecin comme les autres. Sa probité scientifique (il passe la nuit à compulser des ouvrages pour essayer de définir la nouvelle pathologie) et sa conscience professionnelle et citoyenne n’ont pas de paire. Il ne prendra pas la commande des malade, comme on le lui propose, non pas pour fuir les responsabilités mais par souci de la démocratie : «(…) demain nous seront sûrement plus nombreux, tous les jours des gens arriveront, ce serait parier sur l’impossible que d’escompter que tous seront disposés à accepter une autorité qu’ils n’auront pas choisie et qui, en plus, n’aura rien à leur donner en échange de leur acquiescement (…)» (p.52).

   Pour le reste, il partagera toutes les faiblesses et toutes les humiliations des autres malades avec juste peut-être un peu plus de résignation et de détachement. Il pataugera dans ses propres excréments et devra accepter que l’on lui nettoie les fesses, piétinera des cadavres, ne pourra pas éviter le viol collectif de sa femme, aura faim et soif et ne pourra ni saura aider les malades et les mourants.

   Du côté des décideurs politiques, malgré quelques mésaventures bureaucratique cocasses, l’alerte est vite donnée et les mesures sanitaires prises sans délai. On est loin de l’hésitation et de l’atermoiement oranais. Les règles du jeu, drastiques, sont annoncées par radio et répétées jusqu’à satiété et dans cet ordre : les lumières resteront toujours allumées ; toute tentative de quitter les lieux entraînera la mort immédiate ; tous les restes et les déchets, ainsi que les morts éventuels doivent être incinérés par les internés dans la cour intérieure de l’édifice ; aucune intervention extérieure ne sera faite en cas de maladie ou d’incendie et les rations alimentaires devront être cherchées trois fois par jour à la porte d’entrée de l’asile.

   Plus tard, les membres du gouvernement non encore contaminés laisseront la charge des malades aux familles, comme cela arrive de nos jours, et/ou aux volontaires, qui, d’ailleurs, n’apparaîtront jamais sur les lieux de quarantaine. Les conditions d’hygiène se détériorent, les latrines débordent, l’eau manque, la nourriture n’arrive plus, les cadavres s’amoncellent tout comme les corps vivants dont le nombre dépasse les capacités des lieux. La lutte pour la survie prend ses formes les plus brutales.

   Ces mesures extrêmes de sécurités auraient pu à la rigueur se justifier, si le narrateur n’avait pas pris la peine de souligner leur cynisme : lorsque le ministre s’inquiète du risque de voir une personne contaminée (les suspects de contamination se trouvent dans l’autre l’aile de l’asile) refuser d’intégrer l’aile des contaminés, un subalterne zélé le rassure : « (…) vous pouvez être sûr, monsieur le ministre, que les autres (…) la flanqueront  dehors sur-le-champ » (pp. 45-46).

   Pourquoi les mesures draconiennes échouent ? Parce que le mal, comme le gouvernement décide d’appeler l’épidémie, est plus fort ? Ou parce que l’inhumain a remplacé l’humain ?

   Le mal n’épargne personne, ni gouverneurs, ni exécuteurs, ni oppresseurs, ni opprimés, ni riches, ni pauvres. Et surtout pas ceux de la première ligne, les militaires, présentés avec leurs peurs humaines mais aussi avec leur obéissance stupide et leur violence inculquée. Saramago est ici plus près du « Théâtre de la Peste» prôné par Artaud que des traductions scéniques de l’état de siège de Camus. Il ne s’agit plus de dénoncer un totalitarisme précis, à peine généralisé, mais l’état policier et bureaucratique qui prolifère dans tous les pays[2].

   La question dans La Peste était comment survivre en restant humain, et les réponses étaient multiples. Le message de Béranger semble être (malgré quelques lectures plus pessimistes) que l’humain est fragile et misérable mais perdure toujours quelque part. Même s’il lui arrive de vouloir renier son humanité, Béranger ne se rhinocérise pas. Les résistants de Paul Auster dans Le voyage d’Anna Blume ne se déshumanisent pas non plus car ils sont venus d’ailleurs.

   Comment peut-on redevenir humain après avoir survécu dans l’horreur est la question à laquelle Saramago donne une réponse inattendue, et je ne la dévoilerai pas.

   Maintes autres questions métaphysiques sont posées dans L’Aveuglement, sur la toile de fond de tous les problèmes concrets soulevés par un cataclysme généralisé. Tous les liens sociaux et toutes les structures économiques et financières de notre société sont épinglés. Ce n’est pourtant pas un chef d’œuvre. L’épidémie n’est peut-être pas le thème romanesque idéal, du fait, entre autre, du grand mouvement de masses qu’il réclame au détriment de personnages caractérisés. À l’instar de La Peste et des autres, ici, les personnages viennent sans histoire, et on ne peut que le regretter. Mais ce discours portugais restera sans doute un document visionnaire, prophétie de Cassandre, s’il s’en faut. Il diagnostique une société ravagée par un mal endémique, gouvernée par « (…) un gouvernement d’aveugles qui veut gouverner des aveugles, c’est à dire un néant qui a la prétention d’organiser un néant. (p. 238) ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Titre original, Ensaio sobre a Cegueira, Essai sur la Cécité, traduit en français par Geneviève Leibrich, Editions du Seuil, 1997.

[2] Albert Camus, Pourquoi l’Espagne ? Réponse à Gabriel Marcel, dans Actuelles I, Gallimard, 1950, p. 242.

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