La France souillon

Finies les élections, le naturel revient au galop.

Mémé-en-Colère habite un foyer social pour vieillards. (Elle n’aime pas les euphémismes.) À cheval (presque) donné – plus de 700€ par mois pour un studio – on ne regarde pas la bride et encore moins les dents. Une résidence acceptable, grâce surtout à l’ange gardien qui en est la gardienne. Depuis toujours à cheval sur la propreté et même sur l’hygiène, elle avait renoncé à ses jours de congé et de repos hebdomadaires jusqu’à la fin du premier isolement covidesque, en respectant à la lettre les consignes de sécurité, masque compris. Les mémés et les pépés, même s’ils ne se comportaient pas toujours bien, se portaient bien. L’œil du maître engraisse le cheval, pour rester dans la galaxie des équidés.  

L’arrondissement de Mémé-en-Colère n’avait jamais fait grand cas de la propreté. C’est un royaume pour les pigeons squattant les toits et les rebords de balcons des bâtiments autour de la Mairie et égayant avec leurs déjections urbain-art les trottoirs. (Elle n’aime pas non plus les anglicismes.) Mais, un peu avant le deuxième tour des municipales, on commença à enlever les poubelles jours après jour et à arroser la poussière après le passage des éboueurs. Et chaque résident de la résidence reçut un ventilateur en vue d’une possible canicule.

Puis l’ange-gardienne prit enfin ses vacances très bien méritées.

Les burgraves d’ici n’ayant plus de vacances, un remplaçant a dû la remplacer. C’est comme ça chaque été, à Pâques et à Noël. Sauf que personne ne vient plus faire le ménage dans les parties communes, on n’arrose plus les plantes du charmant petit jardin intérieur, et les poubelles débordent et empestent.

Pandémie obligeant, un nouveau rituel a fait son apparition : le remplaçant toque aux portes chaque matin pour demander des nouvelles à la vieillerie. Excès de zèle ou poudre aux yeux ? C’est plutôt gentil, protesterez-vous. Sauf que, si vous le faites, c’est que vous n’avez jamais mis les pieds dans un Centres d’accueil social non médicalisés pour les plus de soixante-cinq ans. Car sur chaque porte – c’est pareil dans toute la France, je me suis renseignée  –  il y a un carton plastifié qui comporte, d’un côté, le numéro de l’appartement, de l’autre, les mots tout va bien. Avec l’obligation de le remettre de ce dernier côté au réveil. (Mémé-en-Colère avait d’ailleurs remplacé cette proposition par un ça va plus approprié depuis que l’ascenseur avait été en panne pendant cinquante jours.)

Et pour finir en beauté : Mémé-en-Colère vient de faire ses courses, heureuse que le masque est enfin obligatoire. Dans son commerce de proximité, où elle se rendait la peur au ventre jusque là, tous les clients portaient leur masque et même correctement.

Deux employés rangeaient des produits dans les rayons. L’un avait le masque sous le menton, l’autre le portait à la poignée. Le commerce en question est l’Intermarché de la rue Brancion.

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