«Cancel culture»: le vrai problème, c'est le système de domination, de discriminations et de violences sexuelles

Pendant qu’une génération se lève, parfois avec les radicalités inévitables de toute lutte, pour dénoncer les inégalités et les injustices qui traversent encore la société, la volonté délibérée d’une partie grandissante de l’élite culturelle et politique de caricaturer tout mouvement menaçant l’ordre établi n’est pas anodine. Par Roxane Lundy et Delphine Damis-Fricourt (Génération.s).

Aux Etats-Unis, il y a quelques semaines, était signée une tribune par 150 personnalités médiatiques, à l’initiative notamment de Thomas Chatterton Williams, s’inquiétant des dérives de ladite Cancel-culture, terme désormais communément employé pour désigner les attaques coordonnées sur les réseaux sociaux de la part de militants qui luttent contre les discriminations. Cette critique qui visait à dénoncer des dérives du mouvement BlackLivesMatterne s’est arrêtée ni aux frontières américaines ni à l’antiracisme. Il y a quelques jours à peine, un adjoint à la Maire de Paris démissionnant après des manifestations auxquelles participaient des élues écologistes, dénonçait quant à lui « le climat délétère général de nouveaux maccarthysmes avec la montée de la cancel culture », version 2.0 du « on ne peut plus rien faire, on ne peut plus rien dire, on ne peut plus rien penser ». 

Pendant qu’une génération se lève, parfois avec les radicalités inévitables de toute lutte, pour dénoncer les inégalités et les injustices qui traversent encore la société, la volonté délibérée d’une partie grandissante de l’élite culturelle et politique de caricaturer tout mouvement menaçant l’ordre établi n’est pas anodine. S’il faut rappeler que pas une conquête sociale, pas un droit, n’a été obtenu sans qu’il y ait au moins un dérapage condamnable - et si souvent condamné par les militants eux-mêmes -, focaliser son propos et ses critiques sur les méthodes employées par quelques personnes permet habilement d’esquiver le problème de fond mis en lumière par ces mouvements de masse et de ne pas prendre position sur le bien-fondé et la légitimité de ces combats. Loin d’élever le débat, elle appuie le vieil adage : « Quand le sage désigne la lune, l'idiot regarde le doigt ».

Pendant que nous sommes des millions à dire #MeToo, #BalancaTonPorc, #BlackLivesMatter, #GiletJaune, #IlEstEncoreTemps, ils nous répondent qu’il « y a aussi des follasses qui racontent des conneries » (Eric Dupond-Moretti), que nous sommes « outranciers » (Christophe Castaner) et autres insultes en tous genres. Pourtant, comment ne pas entendre la colère soulevée par la nomination au Ministère de l’Intérieur d’un homme qui reconnaît avoir usé de son influence pour avoir des relations sexuelles ? Comment ne pas voir le problème que pose la nomination comme adjoint à la culture de la mairie de Paris d’un homme qui a été oublieux ou complaisant avec la pédocriminalité d’un écrivain ? Comment ne pas s’indigner devant le traitement de Camélia Jordana et d’Assa Traoré après leurs prises de position courageuses contre le contrôle au faciès et les violences policières ?

Le problème ne serait-il pas justement cette déconnexion d’une partie de ces responsables qui ont laissé s’installer un système fait de dominations, de discriminations et de violences sexuelles et qui crient aujourd’hui à l’inquisition quand une nouvelle génération aspirant à plus de transparence et d’éthique vient leur demander de rendre des comptes et de bousculer cet habitus ? Au nom d’institutions, de situations, d’amitiés ou par confort, trop d’obstacles nous obligent à une radicalité de l’action qui est ensuite prise comme seul objet du débat, comme catalyseur qui empêche une discussion sérieuse.

Plus encore, ce phénomène oblige à interroger nos institutions : une société démocratique où un mouvement militant est plus à même d’obtenir des « victoires » et des avancées avec une série de Tweets ou d’agitations publiques que par une action en justice ou par un vote d’une assemblée élue est à bout de souffle, au bord de l’explosion. Peut-être est-ce ce sujet que nous devrions nous atteler à traiter, au lieu de nous évertuer à critiquer des mouvements profondément justes malgré toutes leurs complexités et leurs formats. Chantal Mouffe affirmait que « Une politique démocratique doit établir les institutions qui permettent au conflit de ne pas s’exprimer sous la forme d’une confrontation ami-ennemi, mais sous la forme que j’appelle «agonistique» : une confrontation entre adversaires qui savent qu’il ne peut y avoir une solution rationnelle à leur conflit, mais qui reconnaissent le droit de leurs opposants à défendre leur point de vue. ». C’est peut-être ce message que devraient entendre celles et ceux qui s’insurgent aujourd’hui contre cette dite cancel culture– et le choix des mots, encore une fois, n’est pas anodin. La bataille contre les atteintes portées à nos droits en raison de notre genre, de la couleur de notre peau, de notre sexualité ou encore de notre milieu social ne fait que commencer : nous sommes à l’aune d’une ère nouvelle. 

À l’heure de l’offensive réactionnaire raciste et anti-féministe qui se déploie dans les médias et les assemblées, il faut que le camp du progrès, de l’antiracisme, du féminisme, sache faire bloc. Sa fracturation signifierait un engloutissement de nos droits dans le flot de haine sexiste, raciste et inégalitaire qui est déversé par des relais puissants et parfaitement coordonnés pour faire, eux, un bloc mortifère. A nous, camp du progrès, de l’écologie et de la gauche, d’entrer dans cette ère nouvelle pour bâtir une démocratie refondée, connectée sur les luttes sociales, sociétales, environnementales et citoyennes. Ainsi, nous construirons les débouchés concrets qui uniront et transformeront notre société.

Par Roxane Lundy (conseillère municipale de Beauvais, ancienne présidente des Jeunes Socialistes et membre du Collectif National de Génération.s), et Delphine Damis-Fricourt, (Présidente du groupe Génération.s au Conseil Départemental de la Somme, conseillère départementale).

 

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