Pourquoi lire Position du psychiatre, séance 5 des actes du GTPSI chez d'Une

Les Editions d'Une publient le 5ème volume des Actes du GTPSI, qui a rassemblé dans des débats passionnés et passionnants certaines parmi les personnalités les plus importantes de l'histoire de la psychiatrie émancipatrice de la seconde moitié du 20ème siècle. Cette publication intervient en effet dans un contexte de luttes en psychiatrie dont les revendications portent sur le sens des pratiques.

"Chacun dans son coin, avec les meilleures intentions du monde, peut travailler, mais à un certain moment, on éprouve le besoin d’en parler à d’autres. Les congrès ne servent à rien… On arrive donc à la nécessité d’une espèce de société qui soit représentative de nos problèmes et qui permette de créer un lieu - au sens topologique du terme - un lieu où tout soit aménagé pour que l’on parle, la circulation se fasse, qu’on puisse s’entendre." 

Jean Oury, p.104.

 

Entre les actes 17 et 18 des gilets jaunes, entre les actes 1 et 2 du Printemps de la psychiatrie, parait aux Editions d'Une l'acte 5 du GTPSI, Position du psychiatre

Le Groupe de Travail de Psychothérapie et de Sociothérapie Institutionnelles (GTPSI), est un groupe de travail qui a rassemblé certaines parmi les plus importantes personnalités de la psychiatrie émancipatrice de l'après-guerre de 1960 à 1966 : J. Ayme, H. Chaigneau, R. Gentis, F. Guattari, P. Koechlin, J. Oury, G. Pankow, J.-C. Polack, J. Schotte, H. Torrubia, F. Tosquelles, H. Vermorel… dans des débats passionnants et passionnés et a fondé ainsi tout un pan de la révolution psychiatrique française émancipatrice de la seconde moitié du 20ème siècle.

Dans le contexte actuel de fortes mobilisations de la part d 'équipes en psychiatrie à travers toute la France (les perchés du Havre, Pinel en lutte, la Psychiatrie Parisienne Unifiée, les Blouses Noires,...) d'une part contre la destruction de la psychiatrie par les pouvoirs publics et contre une tentative de trusts par des intérêts privés d’autre part, il me semble qu'il existe au minimum trois bonnes raisons de se précipiter sur cette nouvelle parution.

 

 

1) ll faut lire cette nouvelle séance du GTPSI, tout d'abord parce que la série HBO Game of Thrones va bientôt s'arrêter. 

Le dernier épisode est prévu pour le mois de mai, alors il faut lire le GTPSI pour ne pas se retrouver le lundi matin à n'avoir plus rien à dire à ses collègues.

Cette cinquième séance du GTPSI est en effet pleine de rebondissements. L’essentiel de la discussion porte sur l'articulation des méthodes de groupe avec le travail institutionnel et la manière dont elles peuvent s'insérer ou non dans un milieu non artificiel tel qu’un service de psychiatrie. Cependant, et c'est l'originalité de la méthode de travail du GTPSI, les participants vont se prendre eux-mêmes comme objet de recherche et se demander comment leur propre utilisation du groupe affecte leur travail dans leurs lieux de soin respectifs. Pour cela, ils vont aborder leurs conflits parfois personnels mais pour soigner le groupe, aborder le plan réel des rapports entre les participants et séparer ce plan du plan du fantasme élaboré lors de la séance précédente du GTPSI. Mettre au travail une fonction club dans le GTPSI. Mais ce n'est pas tout... 

 

[Attention Spoil!]

Henri Vermorel a fait la connaissance de Madame Schutzenberger et en est très content. On découvre que le frère de Jean Oury ne s'appelle pas François mais Fernand. Mais celui d'Horace Torrubia s'appelle Affélio. Jean Oury et Jean Colmin se font la tête depuis que celui-ci est devenu psychiatre du département de la Loire suite à la séance précédente; alors Oury se met à parler de la Chose. Yves Racine annonce qu'il va peut-être prochainement quitter Saint-Alban sans en expliquer les raisons. Koechlin et Chaigneau ne sont pas revenus. Madame Collin a mis des gants qui obsèdent Brivette Buchanan...

 

Bref... il faut lire le GTPSI car il s’en passe des choses !

Pour un résumé des épisodes précédents, je renvoie le lecteur à une présentation générale des quatre premières séances mises en perspective que j'avais proposé dans le cadre du séminaire de Heitor de Macédo à la Fadération des Ateliers de Psychanalyse en décembre 2015 : "Previously in GTPSI, sur les quatre premières séances, Le GTPSI : sa constitution, son institution, ses praxis et ce qu’il transmet."

 

 

2) Il faut lire le GTPSI car les Actes du GTPSI racontent l’histoire, unique dans la psychiatrie française, d’un questionnement et d’une pratique radicaux qui fondent un mouvement d'avant-garde (pour reprendre le titre du livre d'Olivier Apprill, Le GTPSI, une avant-garde psychiatrique, Épel, 2013.).

Rarement le courant de psychothérapie institutionnelle n’a donné un tel témoignage de ce qu’est un processus d’institutionnalisation sinon dans des récits monographiques écrits par des équipes de psychistes directement engagés dans le travail du transfert.

Le récit d’un questionnement dont la radicalité inspirante fait directement écho à nombre de mouvements qui fleurissent aujourd’hui et qui tentent chacun à sa manière de se poser la question de son organisation propre, tels le TRUC (Terrain de Rassemblement pour l’Utilité des Clubs) ou la Fedexc (Fédération des pratiques qui font Exception).

 

3) Il faut lire le GTPSI car il peut rendre moins con et rendre à nouveau sensible ce que peut vouloir dire le terme institution. Le discours critique des institutions de la période antipsychiatrique a été scandaleusement récupéré par le discours néolibéral dans un projet systématique de destruction du service public, il est donc urgent de réaffirmer la possible fonction émancipatrice de l'institution. Quand le pouvoir reprend à son compte des simplifications du discours antipsychiatrique, il faut entendre « économies dans le service publique » quand il dit « désinstitutionnalisation ».

 

Quand, après un documentaire sur la clinique de La Borde dans l'émission  Affaires sensibleson entend que la "psychiatrie institutionnelle" signifie que les gens restent longtemps dans l'hôpital, ce qui en fait une utopie qui n'aurait plus de sens aujourd’hui, il y a de quoi rester perplexe... Et puis on regarde le nom de l'invité qui vient de dire cela et on ne comprend d'abord tout simplement pas pourquoi il est là: Antoine Pelissolo est chef de service au CHU de Mondor, il vient d'écrire un livre de "psychiatrie positive" pour "redonner espoir" avec une préface de Christophe André, mais il n'a jamais rien écrit de spécifique ni sur le travail institutionnel ni sur le traitement des psychoses. On peut alors se demander si il ne serait pas invité simplement parce qu'il est membre de la Fondation Fondamentale comme l'ont été à de très nombreuses reprises ces derniers mois avant lui Marion Leboyer et Pierre -Michel Llorca. Et là, tout devient plus clair. Quand un représentant d’un groupement composé de pas moins de 7 laboratoires pharmaceutiques et d’un groupement de cliniques privées est invité pour parler d’un sujet qu’il ne connaît absolument pas et contre lequel il oriente sa pratique pour le récupérer ainsi, cela porte un nom : du lobbying.

 

C'est donc le concept d'institution que le GTPSI propose de questionner dans la pratique à un moment où il est rendu impensable. La possible fonction émancipatrice de l’institution repose en premier lieu sur la distinction entre établissement et institution comme le proposait François Tosquelles ou entre institué et instituant pour Cornélius Castoriadis puis René Kaës à sa suite. Dans cette perspective, c'est justement l'absence d'institutions qui rend un lieu asilaire et concentrationnaire et, à l'échelle d'une société, l'effacement des institutions produit la masse. Il n'est plus possible de reprocher à un système d’être défaillant, violent, meurtrier dès lors qu'il ne s’incarne plus dans des institutions, dès lors que disparaissent les lieux dans lesquels les rapports de domination s'incarnent effectivement. Faire disparaitre la folie des lieux d’accueil n’obligera jamais une société à accueillir ce dont elle ne veut pas entendre parler. Lorsque notre société ne possède plus les moyens d’entendre ce que la folie nous enseigne de la condition humaine commune, il ne reste qu’à la faire taire et dans la violence.

Beaucoup de fausses solutions en psychiatrie proposent ainsi aujourd'hui de faire l'impasse sur la manière très concrète dont la psychothérapie institutionnelle, plutôt que de décréter la disparition de l'asile par principe, a travaillé de façon créative pour altérer le déjà-là institué du champ social. C'est cette question que se coltinent âprement les membres du GTPSI dans cette cinquième séance. 

Ce n'est pas pour rien que les mouvements sociaux de ces dernières années ont d'emblée travaillé à créer des lieux (mouvements des places, de Wall Street aux Printemps Arabes en passant par Nuit Debout et maintenant les ronds-points des Gilets Jaunes), et l'état a œuvré à leur destruction systématique à coup de bulldozers si nécessaire comme à Notre-Dame-des-Landes. 

Dans cette demande de destruction des institutions, un modèle est proposé en remplacement. Se profile dans le soin ce qui dans le travail s'est mis en place lorsque, par exemple, le contrat de travail a été remplacé par des plates-formes de mise en  relation par voie électronique. Cela a été très bien décrit dans le livre de Julien Brygo et Olivier Cyran, Boulots de merde!  Du cireur au trader enquête sur l'utilité et la nuisance sociales des métiers. Ces pratiques visent en réalité à nier l'existence d'un lien de subordination entre l'entreprise et la personne qui utilise ses services. (Lien de subordination qui a toutefois été reconnu par la cour de cassation en novembre dernier puis à nouveau en janvier pour un chauffeur VTC).

Que ce soit clair, dans cet avenir, les patients ne seraient pas hors institutions, aucun être humain ne peut l’être. Ils seraient renvoyés à l’une des institutions les plus fondamentales qui soient : la famille qui devra devenir le soignant de son membre malade, abandonné par les pouvoirs publics. 

 

Au final, la reprise par le néolibéralisme de ce discours anti-institutions - qui était pourtant à l'origine un discours émancipateur - lorsqu’il confond instituant et institué, institution et établissement a comme effet principal de rendre invisible l’institué, de le soustraire à nos catégories de pensée et aux effets transformateurs de nos pratiques, de le rendre insaisissable puis inaltérable. Il ne suffit pas d'enlever les murs pour que l'asile disparaisse. Les murs de l'asile sont d'abord en nous, disait Roger Gentis. 

Dans une des thèses fondatrices du GTPSI, l'institution sera simplement définie par les praticiens « comme lieu habituel de notre agir ». 

 

Alors il faut lire le GTPSI, dans le métro et dans la rue mais aussi dans nos lieux de soin ou nos ronds-points conceptuels pour ne plus tourner en rond.

 

Enfin, il faut lire le GTPSI parce que Sophie Legrain, elle édite des livres et elle le fait vachement bien!

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