Longtemps donné gagnant, le maire libéral de Varsovie Rafał Trzaskowski a été battu à la présidentielle polonaise par le conservateur Karol Nawrocki qui a récolté 50,89 % des voix. Difficile pourtant d’imaginer que le passé proxénète et hooligan du gagnant ait échappé à l’attention des électeurs, tant la campagne de discrédit a saturé les médias publics.
Selon la nouvelle analyse de l’institut sociologique du journal polonais Krytyka Polityczna, les électeurs n’ont pas fait abstraction du passé sulfureux de Nawrocki – c’est justement son image de franc-tireur qui a séduit et cristallisé un vote de rupture. Bien qu’il soit affilié au PiS, l’un des deux grands partis qui définissent la politique polonaise depuis vingt ans, les attaques dont il a fait l’objet ont renforcé son image d’outsider anti-establishment. Il semble bien que les Polonais n’attendaient qu’un tel profil de candidat.
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Quel que soit leur bord politique, la majorité des électeurs polonais s’accorde à dire que « le système politique actuel est tellement dysfonctionnel qu’il est irréformable ». Le taux d’adhésion à cette affirmation va de 56 % chez les électeurs de gauche à 68 % du côté de l’extrême droite. Mais, le scrutin des 18-29 ans au premier tour de l’élection montre une jeunesse prête à dépasser le face-à-face épuisé entre les deux forces politiques polonaises historiques PO (parti libéral de centre droit) et PiS (parti nationaliste de droite).
Au premier tour, leur soutien est d’abord allé au candidat de l’extrême droite (Sławomir Mentzen – 36,1% des votes), mais en second lieu à celui de l’extrême gauche (Adrian Zandberg – 19,7% des votes). Aujourd’hui un duopole inédit émerge : extrême droite contre extrême gauche, soit Konfederacja contre Razem.
La nouvelle droite est désormais constituée majoritairement de jeunes hommes diplômés du supérieur. Ce groupe qui constituait autrefois le pilier de la démocratie libérale, contribue désormais à la popularité de politiciens qui souhaitent l’effondrement de l’Union européenne et soutiennent l’interdiction de l’avortement en cas de viol. La nouvelle gauche, quant à elle, se distingue de son pendant plus traditionnel par le refus de sacrifier ses idéaux en s’unissant aux partis centristes afin de défendre la démocratie face au populisme. Ainsi, la nouvelle droite et la nouvelle gauche partagent une profonde frustration face à l’ordre établi et partent à la quête de figures politiques “authentiques”. Bien qu’elles divergent sur leur définition de cette authenticité et sur les solutions aux dysfonctionnements du système, elles incarnent toutes deux un tournant générationnel dans la politique polonaise.
En ce qui concerne l’acceptation des attitudes autoritaires en politique, elle progresse dans tous les électorats. Même les partisans du libéral Trzaskowski affichent un score au-dessus du seuil de neutralité sur l’échelle du soutien à un « leader fort, capable de contourner les règles ». Mais, c’est au sein des électorats de l’ensemble des candidats de droite, y compris celui du président élu Karol Nawrocki, que l’impatience envers
les figures jugées trop modérées se fait le plus sentir : sur une échelle de 1 à 5, l’adhésion aux solutions politiques radicales y dépasse la note de 4.
Ces résultats ne sont pas le signe d’un rejet global de la démocratie, mais d’un scepticisme quant à l’efficacité des procédures démocratiques actuelles. Si la démocratie, en tant que système, semble avoir perdu de sa valeur aux yeux de la majorité des Polonais, c’est surtout parmi la jeune génération qu’elle n’est plus perçue comme un acquis historique, mais avant tout comme un outil que l’on peut rejeter ou modifier s’il s’avère inadapté aux défis actuels.
Parmi ces défis à affronter, demeure la fracture postcommuniste non résorbée entre la ville et la campagne, entre les élites urbaines et le peuple. La polarisation politique n’est alors que le symptôme d’une blessure sociale plus profonde. Les vingt dernières années montrent que tant que les gouvernements libéraux ne parviendront pas à instaurer une confiance durable du peuple en engageant de profondes réformes sociales, ils seront tôt ou tard condamnés à l’échec.
Or, lors de la campagne présidentielle, les soutiens de Trzaskowski ont adopté un ton condescendant envers les électeurs des candidats de droite souvent issus de milieux ruraux et des petites villes. Ainsi, les libéraux, ont divisé le pays entre « Polonais de qualité » et « imbéciles » – une stratégie qui n’a nullement marché face aux conservateurs qui voyaient, eux, soit des « patriotes » soit des « traîtres à la nation ».
Si la rivalité entre les partis PO et PiS (ou bien entre « Polonais de qualités » et « patriotes ») se poursuit, cela ne veut pas dire qu’elle ne connaîtra pas bientôt sa fin. Dans deux ans, à l’automne 2027, les Polonais retourneront aux urnes pour élire un nouveau Parlement.
Aujourd’hui, 81 % des sympathisants du PiS soutiennent une coalition avec les radicaux de Konfederacja. Mais, même parmi les partisans de l’actuel gouvernement centriste, 63 % se disent prêts à accepter une alliance avec ce dernier parti, pourvu qu’elle empêche PiS de revenir au pouvoir. La droite dispose donc d’un net avantage dans les configurations potentielles de coalition. Si la gauche polonaise ne parvient pas à capitaliser sur le soutien croissant de la jeunesse, ni à se renforcer par d’autres moyens, ces chiffres pourraient bien annoncer une domination durable de la droite dans les décennies à venir.
Rozalia Kowalska
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Méthodologie de l’étude "Nowy duopol obali ten system" ("Le nouveau duopole va renverser ce système") de l'institut sociologique du journal Krytyka Polityczna:
- Taille de l’échantillon : 1070 répondants
- Méthode d’entretiens : CATI (entretiens téléphoniques)
- Le questionnaire comportait : 97 variables réparties en 8 grandes catégories.
- Période de réalisation : du 2 au 6 juin 2025 (enquête post-électorale)
- Institut de sondage : Pollster
- Logiciel pour calculs statistiques: STATA
- Financement: La fondation Heinrich-Böll