Podcast - Deux ans après, retour sur la soirée de la fête de la musique à Nantes

21 juin 2019, sur le Quai Wilson, des Sound Systems sont installés pour profiter de la fête de la musique. Jérémy, passionné de free party, quitte le travail vers 2h30, il vient pour danser, décompresser après sa semaine de travail à l’usine. Plus tard, aveuglé par la densité du nuage de gaz lacrymogène provoqué par la police pour stopper la soirée, il tombe 8m plus bas dans la Loire. Il raconte.

IMPACT est un travail d'enquête documentaire sur l'impact de violences policières sur les corps et les vies. Ce sont des récits de reconstruction, de combat des corps et des esprits pour réapprendre, parfois se retrouver, souvent se réécrire. Ce sont aussi des histoires de déni, d’invisibilisation et d’inlassables combats judiciaires.

Rencontres avec des victimes de ces violences dans différents contextes d'opérations de "maintien de l'ordre", ainsi que des personnes mobilisées sur ces questions (médecin, ONG, ..)

Série composée de photographies, de textes et de témoignages sonores sous forme de PODCAST.


EPISODE #1 : Jérémy raconte son goût pour la free party, sa nuit tumultueuse et confie ses ressentis. Un témoignage très fort.

Merci au Bérurier Noir, à VLEUJ et Matthieu Saglio pour leur participation à la bande son.

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(Extrait de son récit)

Jérémy aime parler de sa passion pour le son, la danse, la fête, la capacité de ces instants à lui vider l’esprit de son quotidien et cette grande tolérance et solidarité qu’il ressent dans ce milieu et ne retrouve nulle part ailleurs.

Le soir de la Fête de la musique est le dernier jour de sa semaine à l'usine, où il travaille sur une chaine de production. Jérémy termine vers 2h30 cette nuit-là et arrive sur le Quai Wilson vers 3h du matin, déposé par un collègue. Il a prévu de prendre un train le matin à 7h directement après la fête pour se rendre à Saint-Etienne où il a rendez-vous pour acheter le camion aménagé dont il rêve depuis longtemps.

Il se ballade le long des quais au hasard des murs de sons pour s’imprégner et croise un copain qui lui offre une bière. Ils discutent, ils dansent, l’ambiance est très bonne et ressemble à une «vraie teuf». Mais pour peu de temps.

4h, le Sound System où il se trouve coupe le son. Avec son ami ils s’approchent du dernier qui continue de jouer mais il finit par s’arrêter peu de temps après. Jérémy voit les gyrophares derrière la tente du DJ. Il comprend que c’est à la demande de la police que le son est arrêté et que c’est la fin de la soirée. Sans se poser de question il dit au revoir à son ami et commence à s'éloigner.

Un instant, le son repart. «Porcherie» du groupe Bérurier Noir. Tout contents d’entendre de nouveau de la musique, ils retournent tous les deux danser et chanter innocemment dans la foule. Deux minutes. Le son coupe net.

De la «fumée» s’élève au milieu de cette foule, à 5-6 mètres de lui. Jérémy comprend que c’est du gaz lacrymogène envoyé par les policiers. Il sent que ça devient dangereux, qu’il n’a rien à faire là, veut éviter les ennuis et marche donc aussitôt pour quitter le quai en direction du Hangar à bananes. Il croise une amie à quelques mètres et se retourne pour la prévenir que ce sont des gaz envoyés par la police. Le temps qu’il se retourne à nouveau et reprenne son chemin, il éprouve une sensation de brulure sur le visage. Ses yeux commencent à piquer. Les gaz l’ont rattrapé et l’entourent maintenant. Par réaction il se frotte les yeux et ne voit plus grand-chose devant lui. Désorienté, il sent son pied gauche atterrir dans le vide.

Huit mètres plus bas, il sort la tête de l’eau et aperçoit des cordes devant lui. Mais à contre-courant, il se fatigue à nager pour les atteindre. Impossible. Jérémy se laisse donc dériver sur quelques mètres espérant croiser quelque chose pour s’accrocher. La lune se reflète dans l’eau ce soir-là et lui permet de distinguer une autre corde qui descend du quai. Il parvient à l'atteindre dans sa dérive.

Des bruits de détonations lui font penser à des feux d’artifices qu’il recherche dans le ciel, mais il réalise vite que les sons viennent de l’intervention de la police sur le quai. Il se dit d’attendre le calme pour appeler à l’aide et être entendu, pour ne pas se fatiguer à crier dans le vide. Quelques minutes après, il entend quelqu’un appellant à l’aide derrière lui. Jérémy parvient à l'aider à s’accrocher à la corde. Cette personne est blessée à l’épaule, probablement du fait de sa chute. Ils restent là, silencieux et agrippés à cette corde, le temps que ça se calme. Le courant de la marée descendante fait pression sur leurs corps.

Le calme arrive enfin. Plus loin dans l’obscurité, quelqu’un se met à crier et tous se mettent à appeler à l’aide. Sur le quai, des personnes qui les ont entendus appellent les secours et les éclairent de leurs téléphones.

L'effort de s'agripper à cette corde, dans cette eau froide, crispe les mains de Jérémy. Ses articulations commencent à fatiguer. Il doit aussi faire l'effort de laisser le haut de son corps dans l’eau jusqu’au cou, malgré ce courant fort, pour atténuer le froid et rester «à température».

Jérémy estime à une trentaine de minutes le temps écoulé entre sa chute et l’arrivée des secours, qui doivent repêcher dans l’urgence d’autres personnes avant de l’atteindre.

Sur le bateau des secouristes, ils sont trois à être repêchés avec lui. L'un d’entre eux est persuadé qu’une personne qui se débattait près de lui dans l’eau, s’est noyée.

Arrivé à 5h55 aux urgences, Jérémy reste en observation pendant quelques heures. Il quitte l’hôpital dans la matinée. Une heure de bus pour rentrer chez lui, vêtu des habits de papier fournis par l’hôpital. Il porte ses vêtements trempés dans un sac poubelle alourdi par le poids de l’eau.

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