Sur l'auto-détermination

Pour les curieuses, voici deux notions : les Classes d'artefacts et l'Inconsistance du jugement, respectivement chez Micaelli et Saaty, pour éclairer l'Auto-Détermination. L'auto-détermination réside selon moi, dans la lutte individuelle comme collective pour sa souveraineté, en ce qu'elle conçoit _produit des artefacts_ pour la réalisation de ses intentions. Voici ce qui me pousse à le penser...

Vous qui vous interrogez sur la question de l'Auto-détermination, je peux peut-être vous apporter deux angles originaux. Probablement pourrez vous en conclusion les lier au concept de souveraineté. Mais n'hésitez pas à répondre d'une thèse divergente.


Sans doutes y aura-t-il des concepts biens éloignés de votre discipline d'origine, de votre vocabulaire habituel, en vous mentionnant la théorie de la conception, L'Artificialisme. Je suis ingénieur, concepteur et pour longtemps. Mais dans mon champs de recherche _oui je suis aussi chercheur depuis quelques temps_ j'ai traité de différentes classes d'artefacts et leur classification peut il me semble vous avancer.

Chez Micaelli, on distingue des artefacts dont le concepteur a la maîtrise (qu'il peut déterminer et pour lesquels il porte une 'intention' effective : l'artefact réalise la fonction attendue) la classe A et d'autres sur lesquels lui pas plus qu'un autre n'a d'emprise totale, ou pas nécessairement d'intention effective sur ses fonctions la classe N.

L'auteur choisi pour distinguer des nuances (au sein de A) si ma mémoire est bonne l'exemple de cet artefact singulier qu'est le langage. Je ne dispose plus de l'ouvrage (Artificialisme. de Micaelli) mais voici un développement sur cette idée.

Je pourrais si le loisir m'en prend inventer, concevo

ir, "un mot" disons 'clistiviant', avec une définition, en dérivant des règles grammaticales de la langue d'emploi (Clistiviant du verbe clistivier etc.). Pour autant si j’apostrophais un individu dans le métro ainsi "Monsieur je vous prie d'en finir avec vos propos clistiviant envers cette dame !" Ce serait tout à fait improductif, 'il ne remplirait pas la fonction que je souhaite lui faire porter', il ne porterait pas l'intention que j'avais pour lui. Le sens d'un mot est produit chez son récepteur, pas son émetteur et je ne peux pas transmettre un 'sens' que j'ai défini individuellement. Il faut un sens partagé, un sens construit dans l'histoire par une population qui le partage (et parfois le bataille... "anti-sioniste", "démocratique", pour jouer sur l'actualité). Mais au sein des langages, je peux tout a fait produire un langage, charger d'instruction, et propre à réaliser une intention que j'aurais pour lui... Je peux en produire une description et même partager ce langage grâce à d'autres ... (une foule de langages informatiques se pressent pour être citée en exemple et s'il me prenait l'envie d'en nommer un je n'aurait pas la maîtrise de l'image que visualiserait la lectrice, entre un code épuré transparent pour l'anglophone avec coloration syntaxique ou un reptile sinueux). La production de cet artefact (langage) découle pourtant d'une 'phylogénèse technique' que le concepteur est incapable de maîtriser s'agissant d'antériorités.

Sur le sujet du langage nous pourrions ouvrir un autre développement sur la langue française et ses institutions, le rôle de régulateur social dans la conception de son orthographe par un groupe don

né, la compréhension de ce rôle par d'autre qui lui sont opposé et l'incapacité de ce second groupe à produire sur l'artefact visé une contre-intention effective par attachement à l'artefact du premier groupe. (La faute de l'orthographe | Arnaud Hoedt Jérôme Piron | TEDxRennes ou La VÉRITÉ sur l'Académie française, Linguisticae).

S'il fallait lier le sujet au mouvement sociaux actuels, M. De Lagasnerie sur la Police et sa fonction effective pourrait également nourrir le propos en ceci que selon lui les intentions prêtées à celle-ci sont diverses (souhaits de sécurités traduits de diverses façons) et qu'en termes de fonction réelle celle-ci serait d'éliminer des groupes sociaux (« La police ne sert pas d’abord à appliquer la loi mais à éliminer des groupes sociaux »). D'ailleurs Geoffroy de Lagasnerie : « Dès que vous croyez à la politique, vous sombrez dans le mythe » traite aussi de l'auto-détermination pour celles et ceux que ça intéresse.

Nous pourrions également inviter "la fin de l'holocène" sur le sujet et discuter de la correspondance entre nos intentions de bénéficier d'un écosystème stable et les intentions et artefacts contradictoires à cela, une question d'auto-termination pour le coup. L'inconsistance de l'action humaine dans l'artificialisation de son environnement pour répondre à ses besoin reste fascinante et nous pourrions trouver des références nous invitant à penser que les formes prises par l'énergie ont déterminer l'humain plus qu'autres choses (de mémoire je dirais Jean-Baptiste Fressoz sans souvenir d'une source particulière désolé, ps: je prends en commentaire ;-) ). Nous pourrions en cette occasion discuter de la possibilité pour une nation comme l'Australie de suivre une autre trajectoire que celle de l'exploitation du charbon sous ses pieds malgré le retour de flamme consécutif.

Mais pour clore cet axe, je crois que comme pour le langage ; les communs, les groupes, les institutions, les normes sociales, sont des artefacts spécifiques sur lesquels pas même les individus qui les composent, les emploient, les pensent et tentent de leur faire prendre corps, n'ont de prise totale dans leur détermination et dans la correspondance entre les intentions pour l'artefact et les fonctions de service réelles de celui-ci.


À contre courant du déterminisme physique, biologique et social qui poserait comme illusoire toute capacité d'auto-détermination de l'humain j'ai également dans mes travaux rencontré la problématique de l'inconsistance du jugement humain (à l'occasion de mon usage des travaux de Saaty et ses matrices de comparaison par paires). Faisons donc un tour par les mathématiques.

Saaty, en la pomme et la poire, ne laissez pas les autres trancher vos préférences © Rudy Patard Saaty, en la pomme et la poire, ne laissez pas les autres trancher vos préférences © Rudy Patard

Lors de l'établissement des préférences avec le procédé de hiérarchisation analytique (AHP analytic hierarchy process), il est observable que les ratios de préférences A/M et M/A (degré de préférence de A par rapport à M et de M par rapport à A) ne sont pas systématiquement d'exacts inverses lors des recueils de ceux-ci (J'explique ça ici). La matrice est "inconsistante" (non diagonalisable). Il n'y a pas d'unique solution au système d'équation qu'elle représente. Aussi selon le vecteur choisi, soit au sein de cette matrice ou par opérations mathématiques sur celle-ci, ce vecteur donc choisi comme "expression" de la préférence pour des calculs, des décisions ultérieures, est un agrégat, une réduction partielle et partiale. Il ne s'agit déjà plus du système de préférence exprimée par comparaison des paires.

 

Cette notion "d'indétermination" du système de valeurs chez un être humain (qui au passage chez l'auteur est une source de créativité induisant la capacité de créer de nouvelles dimensions visant à corriger des inconsistances dans cette matrice de jugements), cette indétermination donc m'est d'abord apparue comme une source d'auto-détermination. Inconsciente pour partie, mais émanant du sujet, la résolution d'indétermination peut suivre des biais et heuristiques pré-établis. L'arbitrage des valeurs peut également conduire à un raisonnement par le ou les sujets en vue d'établir i) un norme de valeurs partagés ii) la discussion de nouvelles dimensions propre à perturber ou accroître la consistance du système de valeur.

Évidement, les issues de l'inconsistance du jugement n'échappent pas à l'historicité, aux contraintes physiques etc., elle portent donc également du déterminisme. Toutefois cette petite incursion d'indétermination souligne un caractère 'chaotique', non-déterminé (dans la limite de nos connaissances) dans ce qui est conçu (l'artefact) par l'humain, une forme d'auto-détermination donc. Si nous bouclions sur l'exemple du langage, l'inconsistance de jugement sur "l'ortographe du français" pourrait conduire pour une catégorie sociale et par elle à l'émergence d'un langage propre et donc de 'son' ortograf, une parcelle de souveraineté dans la mesure ou ces artefacts serviraient ses intentions.


En conclusion et que cela serve, aux grévistes, à mes coopérateur-rice-s au sein de la scop, à un groupe vieux de dix ans sur les Communs en Gironde, à une chercheuse doctorante sans salaire usant son clavier collée à son 'tappuscrit', ou au hasard à un groupe vêtu de jaune qui m'est cher et qui je crois pour partie a déjà compris la leçon de ce billet avant même son écriture...

Ces deux axes de réflexions m'ont jusqu'ici amener, dans la veine d'une rationalité limitée, à considérer une "auto-détermination limitée" (partielle, inconsistante, soumise à l'Histoire comme aux contraintes physiques, biologiques et sociales). Bref, conscient de toutes les limites à notre capacité d'auto-détermination, j'ai dès lors considéré qu'il est majeur pour que la détermination n'émane pas d'autrui mais du sujet, d'insister sur l'intention et la quête d'une correspondance entre nos intentions et les artefacts sensés les servir. Cette insistance sur l'intention est toute l'auto-détermination que j'ai pu trouver et pour peu qu'elle existe.

L'auto-détermination, je crois bien que chacun-e l'a en lui ou en elle lorsque cette personne lutte individuellement comme collectivement pour sa souveraineté.

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