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Billet de blog 2 déc. 2022

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« Où passent nos impôts ? »

C’est à cette question, à ce paradoxe, que vient répondre Benjamin Brice dans « La Sobriété gagnante ». Le titre est mauvais. Le livre excellent. À lire, à mon avis, absolument.

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Illustration 1

« Où passent nos impôts ? » s’interroge Marie. Son petit-fils devait se faire opérer d’un kyste au cerveau, à l’hôpital de Bordeaux. Faute de réanimation pédiatrique, l’intervention a été reportée : « J’en veux au gouvernement, proteste la grand-mère. On est dans un des pays les plus taxés au monde et voilà dans quel état sont nos services de santé en 2022. C’est inadmissible ! On ne voit pas la couleur de nos impôts. »

C’est à cette question, à ce paradoxe, que vient répondre Benjamin Brice dans La Sobriété gagnante. Le titre est mauvais. Le livre excellent. A lire, à mon avis, absolument.

C’est rare.
A la sortie d’un débat, à Bobigny, avec les auxiliaires de vie, un jeune gars m’a remis son bouquin, édité à compte d’auteur, La Sobriété gagnante, avec une dédicace et son 06 à l’intérieur. Ça, ce n’est pas rare. J’en reçois, des livres en cadeaux : un Monsieur qui a retracé la biographie de son grand-père aviateur, une médium qui relie les astres et l’effondrement à venir, un retraité qui détient la vérité sur la monnaie pour nous sauver. J’ouvre toujours, sans prévention, je parcours les premières pages, par curiosité pour l’esprit humain, pour ses étrangetés.

Ce qui est rare, donc : que j’accroche. Que j’avale l’ouvrage en un week-end. Qu’il modifie, qu’il secoue même, mon regard sur l’économie. Que, grâce à lui, j’ai l’impression de progresser – et donc, aujourd’hui, de vous faire progresser. Qu’il réponde à cette question, régulière, de gens en colère : « Où passent nos impôts ? »

Ce paradoxe, entre des dépenses publiques élevées – 57 % du PIB, « le record d’Europe » on nous dit – et des services publics qui flanchent, la gauche la fuit. On regarde ailleurs. On justifie par notre modèle social, par les cotisations comptées dans les prélèvements, par une norme comptable qui fausse la comparaison. Ce paradoxe, Benjamin Brice (« diplômé de l’Essec et docteur en sciences politiques de l’Ehess », nous dit la quatrième de couverture), lui, l’affronte, l’éclaire. Ses chapitres fourmillent de données, très fouillées, une vraie mine, mais je vais tenter ici, avant tout, d’en restituer le fil, le raisonnement :

La mondialisation a produit, pour la France, sous couvert de « compétitivité », une mise sous perfusion de notre économie.

La perte de notre industrie a engendré un déficit commercial chronique, et maintenant colossal : 60 milliards en année normale, le double aujourd’hui avec la crise de l’énergie.

Surtout, évidemment, cette délocalisation de nos usines a produit un chômage de masse : les classes populaires se sont retrouvées hors production, hors compétition, incapables de lutter avec leurs homologues de l’est, Europe ou Asie. Leurs revenus du travail ont donc été remplacés, en partie, par des prestations sociales : en 1975, un quart des allocations allaient aux 10 % les plus pauvres, c’est désormais la moitié. Et pour maintenir leur travail, quand même, on a allégé puis supprimé les cotisations sur les bas salaires. Avant que, avec le revenu d’activité, l’Etat ne les paie carrément…

Sur les entreprises, pour les rendre plus compétitives, pour qu’elles exportent, nous avons baissé leurs impôts (sur les sociétés, de production, ISF, flat tax, exit tax pour leurs détenteurs, etc.). Nous les avons subventionnées, avec le CICE, le Crédit Impôts Recherche : une étude vient de chiffrer ces aides à 160 milliards d’euros chaque année.

Et idem pour l’agriculture, aujourd’hui sur-subventionnée.
Les emplois domestiques, subventionnés, via des crédits d’impôts.
Le logement, subventionné, côté propriétaire, avec les niches fiscales.
Côté locataires, subventionnés, avec les APL.
Et maintenant les carburants, le gaz, le fioul, les granulés, l’énergie, subventionnés.
C’est désormais toute la société qui est subventionnée.

Et l’on aboutit à ce paradoxe : d’un côté, des impôts, notamment locaux, ou sur la consommation, sur les particuliers, en hausse. Mais qui servent, pour l’essentiel, à des transferts, à des subventions. Et du coup, à l’autre bout, le budget des hôpitaux, des écoles, des tribunaux, des transports, de l’éducation, etc., qui stagnent voire diminuent.

Un exemple : alors que les études se massifiaient, le budget éducation est descendu de 7,7% du PIB dans les années 90 à 6,6 % aujourd’hui. Le Royaume-Uni dépense 9 % de plus que la France par élève, l’Allemagne 11 %, la Suède 13 %, les Etats-Unis 28 %. Dans le supérieur, on est passé de 12 440 € par étudiant et par an en 2010 à 11 590 €. Les postes de maîtres de conférence ouverts ont été divisés par deux, de 2 110 à 930, et la même baisse se rencontre au CNRS de 380 à 240.

Et l’on pourrait faire la même démonstration, à peu près, dans tous les secteurs : la santé, l’environnement, la police… L’Etat prélève, mais l’Etat ne finance pas ses services ! Un Etat géant, et qui pourtant se dessèche.

D’où une frustration dans la population.
Comment sortir de cette spirale infernale ?

D’accord avec l’auteur, et depuis longtemps, nous répondons « protectionnisme » : il faut rebâtir une base industrielle, qui à la fois redonne des emplois productifs. Et nous épargne une dépendance à l’égard de l’étranger. C’est devenu une évidence pour tous avec la crise Covid, avec les masques, les surblouses, les médicaments, que nous étions impuissants à produire, que nous attendions passivement de l’étranger. Deux années plus tard, nous en sommes toujours au même point : pénurie de paracétamol et d’antibiotiques, à cause de « principes actifs » fabriqués à 80% en Inde ou en Chine. Nous devons nous réarmer, sortir des secteurs entiers du libre-échange.

Mais Benjamin Brice complète avec un autre volet : plutôt que de chercher à exporter, à être « compétitif » à tout-va, et à en permanence échouer, les gouvernants devraient également se soucier de moins importer. Comment ? En agissant sur la consommation. Au fond, depuis quelques décennies, notre perte industrielle est devenue telle, dès que nous consommons des biens, nous importons. C’est 18 milliards de déficit commercial, ainsi, de mémoire, sur l’informatique, l’électronique. Pour stopper cette hémorragie, du moins pour la juguler, nous devons moins consommer. Or, note-t-il, la « société de consommation » a rendu cette consommation sacrée. Les politiques n’osent pas y toucher. Comme si c’était le marché, la publicité, qui en décidaient, hors d’atteinte de la démocratie. Il faut pourtant, non pas l’interdire, mais la réguler.

Côté ordinateurs, téléphones portables, par exemple, nous devons tout faire pour empêcher l’obsolescence, pour favoriser les réparations, pour ne pas céder aux sirènes du nouvel i-phone. Cette économie vaut, bien sûr, d’autant plus sur l’énergie – aux alentours de 7 milliards d’euros de déficit en un seul trimestre, plus de vingt milliards en une année, sur le gaz, le pétrole, mais aussi l’électricité. Voilà qui réclame, pour les déplacements, des voitures moins lourdes, avec moins de gadgets. Voilà qui exige, pour les logements, qu’ils soient isolés, rénovés, qu’on ne chauffe pas le ciel. Voilà qui devrait limiter la 5G, la 6G, les objets connectés à tout-va, énergivores.  

L’impératif écologique rejoint, ici, le souci d’économie.

L’auteur conclut : « Nous n’amorcerons pas la transition écologique, nous ne réglerons pas le problème du pouvoir d’achat, nous ne rétablirons pas nos équilibres commerciaux et nous ne réduirons pas les inégalités au sein du pays en misant sur des politiques de compétitivité. Les idées d’hier sont peu adaptées au monde d’aujourd’hui, et elles le seront encore moins demain. En réalité, c’est du côté de la consommation qu’il nous faut maintenant agir.

Si nous vivons au-dessus de nos moyens, c’est tout simplement que nous consommons plus qu’il ne le faudrait. L’urgence est donc d’entreprendre collectivement de modifier nos modes de vie dans un sens beaucoup plus favorable à l’intérêt général. »

Et, comme l’indique l’auteur, on commence par les riches d’abord. Parce qu’ils polluent plus. Parce qu’ils sont prescripteurs. Parce qu’ils ont les moyens de changer.

Benjamin Brice ouvre ainsi un chemin pour passer de la spirale infernale (désindustrialisation, chômage, importations, déficit commercial, Etat qui se dessèche) à un cercle plus vertueux.

La Sobriété gagnante est, de mon point de vue, un livre majeur. Lisons-le. Discutons sa thèse. Et puisqu’il est auto-édité, à compte d’auteur, il n’y aurait pas un vrai éditeur pour porter cet essai ?
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