Macron, la violence tranquille

« Il ne faut rien céder à la violence. » Depuis la gifle, Emmanuel Macron le répète. Sans s’interroger, jamais, sur sa part à lui, dans cette histoire. Lui qui, durant un hiver en jaune, a tenu par la force. Et à quel moment le président a-t-il présenté ses regrets aux manifestants, aux passants, revenus d'un samedi avec un œil en moins, un bras amputé, la vie brisée ?

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« Il y a trois sortes de violence. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés.

La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première.

La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres.

Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. »

Hélder Câmara, évêque brésilien (1909-1999).

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« Il ne faut rien céder à la violence. » Depuis la gifle, Emmanuel Macron le répète. Mais avant, déjà, il faisait la leçon : « Il s’agit d’un retour de la violence dans la société. » Sans s’interroger, jamais, sur sa part à lui, dans cette montée de la violence. Comme s’il était Gandhi, comme s’il imposait sa loi par l’amour et la bienveillance.

Certes.
Dès mardi soir, nous avons tweeté : « En démocratie, les baffes, ça se donne dans les urnes. »
Jamais, pour notre part, nous n’avons prôné la violence individuelle, l’atteinte aux corps et aux vies, d’où qu’elle vienne – qui nous paraît une impasse.
A l’Assemblée, les députés de tous les groupes, communistes, LR, UDI, insoumis, tous, se lèvent, à raison et comme une évidence, pour chaque gendarme blessé, pour chaque policier tué.

Mais justement.
A quel moment, quel jour, lors de quelle séance, les macronistes se sont-ils levés, eux, pour rendre hommage à Steve Caniço ?, à Zineb Redouane ?, aux vingt-cinq éborgnés, aux cinq mains arrachées, aux 321 crânes ouverts ? Jamais. Jamais. Pas une fois, en quatre ans de mandat.
A quel moment, quel jour, le président a-t-il présenté ses regrets à ces manifestants, à ces passants parfois, qui sont rentrés chez eux, un samedi, la vie brisée, avec un œil en moins, avec un bras amputé ? Jamais. Jamais. Pas un instant de compassion.
Et pour cause.

Il faut le dire : durant l’hiver jaune, Emmanuel Macron a fait un choix, week-end après week-end, le choix de la violence. De la violence légale, il est vrai, dont il détient le monopole, dont il n’a pas seulement usé, mais abusé. De la violence contre son peuple, contre une partie de son peuple. De la violence, plutôt que de la démocratie, préférant la réponse policière à une réponse politique.

Alors que, comme chef de la Nation, ce devrait être un drame, une tragédie renouvelée chaque samedi : que des Français tapent sur des Français, que coule leur sang, et qu’importe qu’ils portent un uniforme bleu ou un gilet jaune.

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La crise éclate, on le sait, le samedi 17 novembre 2018.

C’est la goutte d’essence qui fait déborder le vase : même sur ce point, la taxe gasoil, alors que le chiffre est atteint, sans doute, d’un million de personnes sur les ronds-points, le pouvoir choisit de ne pas lâcher. Pendant trois semaines, zéro concession. Alors que, entre temps, forcément, la crise s’est approfondie, élargie. Et ensuite, durant des mois, malgré l’ampleur, malgré les heurts, aucune remise en cause, aucune réorientation de son mandat. Il ne choisit pas de rebattre les cartes, sinon par sa démission, du moins par une dissolution – sa majorité ne reflétant plus en rien la volonté de la nation, le « pays légal », pour reprendre son expression, empruntée à Maurras, ne correspondant plus du tout au « pays réel ».
Non, il opte pour la confrontation.

Dans son langage, les Gilets jaunes sont désignés comme « une foule haineuse », des « séditieux », des « factieux »… Rarement on aura vu un chef de l’État vilipender ainsi ses concitoyens. Contre ces ennemis de l’intérieur, les bulldozers sont envoyés sur les ronds-points, et la police est lâchée, avec à la clé le plein de brutalités.

Très vite, les institutions internationales s’inquiètent. Trois rapporteurs des Nations unies jugent que « le droit de manifester en France a été restreint de manière disproportionnée lors des manifestations récentes des gilets jaunes ». La commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, Dunja Mijatović, recommande (en vain) la « suspension » du lanceur de balles de défense (LBD), compte tenu du nombre élevé de blessés. Michelle Bachelet, la Haute-Commissaire aux droits de l'Homme de l'ONU, demande «  l'ouverture urgente d'une enquête sur tous les cas rapportés d'usage excessifs de la force  » (6/03/2019). Amnesty international, la Ligue des Droits de l’Homme, Reporters sans frontières, l’Association des chrétiens pour l’abolition de la torture, « protestent contre l’usage disproportionné du LBD » et « la stratégie de maintien de l’ordre ».

L’écrivain et avocat Francois Sureau, proche d’Emmanuel Macron, proteste : « Cette « loi de la peur », comme il y a eu une loi du « sacrilège » sous la Restauration, vise à prévenir en réalité le retour du sacrilège commis contre les institutions. Si l’on est attaché aux libertés, on ne peut pas l’admettre. » Puis : « C’est le citoyen qu’on intimide, et pas le délinquant. » Dans un éditorial, Le Monde titre : « Les violences policières sont le reflet d’un échec ».

Ce rôle, dévolu à la police, très politique, suscite un malaise dans la police elle-même.

Côté Chef de l’Etat, bien sûr, c’est le déni : «  Ne parlez pas de répression ou de violences policières, ces mots sont inacceptables dans un Etat de droit » (7/03/19). Comme si, l’inacceptable, ce n’était pas les violences elles-mêmes ! Il ferme les yeux. Il regarde ailleurs. Car il le sait : cette année-là, comment Emmanuel Macron a-t-il maintenu son pouvoir ? Par la violence, par la force de coercition.
Et c’est le même qui, aujourd’hui, après avoir écrasé ce mouvement, après avoir introduit la peur dans les cœurs et dans les corps, c’est le même qui vient délivrer ses leçons de savoir-vivre, de calme, de bienveillance.

Bien sûr, de l’eau a coulé sous les ponts.
Entre temps, nous avons eu droit au grand débat, à la convention climat, à la réforme des retraites, et surtout, à la crise Covid, aux confinements, déconfinements, reconfinements, aux couvre-feux qui durent encore. Ces événements effacent les ardoises, éloignent le moment « Gilets jaunes » dans les mémoires.
Ca reste, pourtant, ça va rester, dans l’inconscient. Cette histoire va perdurer comme un refoulé : des gens, des gens normaux, pas les habitués des manifs, se sont réveillés, ils sont sortis de la résignation, ils sont venus dire « on ne veut plus de ça », avec un « ça » très large, flou, mal défini. Et comment le pouvoir réagit ? En insultant, en envoyant les matraques, en passant par la force, en continuant comme avant.

Ce refoulé conduit à quoi ? A du dégoût, à de l’écœurement, déjà là, qui s’amplifie : « Si on se fait traiter comme ça en démocratie, on va essayer autre chose… »

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Derrière son sourire et son calme, Emmanuel Macron est évidemment, éminemment, violent.
Dès qu’il est contesté.
Dès que la rue lui dit non.
Dès que le Gaulois se fait réfractaire.
Dès que « les gens qui ne sont rien » aspirent à quelque chose.
Il a la violence tranquille de la bourgeoisie, dont Jean Jaurès parlait ainsi :

« Ah ! Le patronat n’a pas besoin, lui, pour exercer une action violente, de gestes désordonnés et de paroles tumultueuses ! Quelques hommes se rassemblent, à huis clos, dans la sécurité, dans l’intimité d’un conseil d’administration, et à quelques-uns, sans violence, sans gestes désordonnés, sans éclat de voix, comme des diplomates causant autour du tapis vert, ils décident que le salaire raisonnable sera refusé aux ouvriers, ils décident que les ouvriers qui continueront la lutte seront exclus, seront chassés.

Cela ne fait pas de bruit. C’est le travail meurtrier de la machine qui, dans son engrenage, dans ses laminoirs, dans ses courroies, a pris l’homme palpitant et criant. La machine ne grince même pas et c’est en silence qu’elle le broie. »

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