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Billet de blog 15 nov. 2021

Monsieur Macron, voulez-vous tuer l’hôpital ?

C’est la seule question à vous poser, désormais : « Monsieur Macron, voulez-vous tuer l’hôpital ? » Bien sûr, vous allez vous récrier : « Comment pouvez-vous imaginer ! Quelle démagogie ! Au contraire ! Nous faisons tout pour le sauver ! » Bien sûr, car quel crime se commet dans la lumière ?

Ruffin François
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Il réclame l’ombre, toujours, l’hypocrisie, les alibis, les mensonges. Et en la matière, il faut l’admettre, vous avez du savoir-faire.

Une preuve, juste une preuve, flagrante, ici, avant qu’on n’épluche le dossier plus loin, avant qu’on ne retrace la chronologie.

Dans le cœur de la crise Covid, alors que vous éleviez les soignants au rang de « héros en blouse blanche », alors que vous leur adressiez « la reconnaissance de la Nation toute entière », alors que vous saluiez leur « courage exceptionnel », etc., etc., un flot de lyrisme, vous vous engagiez en même sur un : « grand plan d’investissement pour l’hôpital ». Et votre ministre de la Santé le promettait, dans la foulée : « Il y aura un après pour l’hôpital. »

Mais qu’a-t-on vu, aussitôt « après » ?

A quoi a-t-on assisté, dès l’automne, dans le budget de la Sécu ?

Votre gouvernement a rogné un milliard d’euros sur les hôpitaux ! Chapeau ! Ca, c’est du « grand plan d’investissement » ! Les établissements étaient déjà à l’os, et vous avez encore gratté dessus. Alors que, pendant tout le printemps, vous aviez sorti le miel et les violons…

Combien de réanimateurs en plus avez-vous prévu, par exemple – alors que la France en avait cruellement manqué ? Zéro. Zéro. C’est formidable comme vous avez tiré « les leçons de la crise ».

Et en cette année Covid, vous avez supprimé 5700 lits d’hôpitaux, la routine, comme si de rien n’était : « Nous sommes le seul pays au monde à avoir continué à fermer des lits en pleine pandémie », se lamentait le syndicat des infirmiers.

Quels sont les effets de ça ?

C’est une conséquence très concrète, matérielle : vous n’avez pas « relevé la digue », et même une vaguelette parvient désormais à la submerger.

Mais pire, peut-être, bien que moins visible, plus spirituel : les soignants se sont dits « si ça n’est pas maintenant, après une pareille crise, après de pareils serments, alors, ça ne changera jamais ». Le découragement s’est installé, pas seulement la fatigue, mais un abattement, moral, l’absence d’avenir.

Qu’observe-t-on aujourd’hui ?

Une « désaffection » de l’hôpital. Au sens propre, presque : les soignants partent, par manque d’affection.

Dans son dernier rapport, le  Conseil  scientifique « alerte sur le climat d’épuisement, parfois de démotivation, des personnels  soignants ».

A Laval, les urgences ferment désormais en soirée, tout comme à Ambert, à Givors, à Draguignan, et la cheffe de services accuse : « Ne rien dire, c’est consentir, et vous Monsieur Véran, à votre niveau ne rien faire c’est de l’abandon de population, de la non-assistance à personne en danger. »

A Compiègne, un médecin témoigne : « Ce matin, une collègue a appelé 21 services de réanimation. Il n’y avait de place nulle part, dans aucun hôpital. Je n’ai jamais vu ça. Je ne souhaite à personne d’avoir un accident dans les hauts de France. »

Pour le Snipi, syndicat d’infirmiers : « La situation n'a jamais été aussi catastrophique. On a le sentiment que demain va être pire encore. »

« Catastrophique », un grand ponte des hôpitaux de Paris use du même vocable.

Le Collectif inter-hôpitaux sonne l’alarme : « Les soignants partent parce qu'ils ne peuvent pas faire leur travail. »

Et les grands chefs, tel le patron du CHRU de Lille, confient : « J'ai rarement été aussi inquiet ».

A Bichat (Paris), la neuro a fermé. A Creil, les urgences cardio. A Nancy, la chirurgie digestive. A Bordeaux, des services tournent avec une aide-soignante pour vingt patients. A la Pitié, en pneumologie, seuls un tiers des lits sont ouverts, etc.

Les hôpitaux prennent l’eau.

Mais est-ce que cette débâcle, au fond, vous ne la voulez pas ? Est-ce que, comme le dit le votre ministre Cédric O., cette « crise » – hospitalière ici – « offre l’opportunité d’une transformation plus volontaire encore » ?

J’en suis convaincu.

Cette situation, vous l’avez voulue.

Elle est de votre fait, de votre faute.

Vous avez tout fait pour.

***

« Il n’y a pas d’argent magique. » C’était à la sortie du CHU de Rouen, en avril 2018, vous croisiez deux infirmières, qui vous interpelaient : « On a besoin d’argent…

-Le déficit public, ce sont vos enfants qui le paient, accusait tout de go le président.

-Le déficit public, c’est beaucoup les banques pour l’instant, reprenait la soignante. Ce n’est pas tant les hôpitaux…

-Mais non, ce n’est pas vrai, la corrigeait l’ancien banquier. Pardon de vous dire, ce n’est pas les banques, vous dites des bêtises. Nous, aujourd’hui, nous vivons à crédit… » Et ce « crédit », ce « déficit », c’était leur faute, on comprenait bien, à ces blouses blanches.  Vous poursuiviez : « Ce que je dois à tous nos concitoyens, c’est d’investir… » Sous-entendu : l’hôpital n’est pas un investissement. « Mais pour ça, il faut bouger ! » Sous-entendu : tandis que vous bloquez. « Mettre des moyens sans faire les choses pour moderniser, accompagner, transformer, avoir parfois du bon sens, c’est pas aider les gens. » Sous-entendu : l’argent pour le « système de santé » serait gaspillé.

C’était le credo, guère nouveau.

La santé est un coût.

A diminuer, donc.

Chaque automne, dans l’hémicycle, examinant le budget de la Sécurité sociale, le mot « réduction » résonnait (24 fois en 2019), « déficit » (37 fois), « objectifs de dépenses » (dix fois), « efficacité » (17 fois). On ne les entendait plus, ces phrases, tant elles appartenaient au paysage. Mais jamais « embauche » (zéro fois). Jamais « moyens supplémentaires » (zéro fois). Tabous, eux. En trois budgets sous votre présidence, 12 milliards furent épargnés sur la Santé.

On protestait, nous, l’opposition.

On amendait.

Mais c’était la routine, une fatalité.

Car vous n’avez rien inventé, guère « disruptif » : vous vous inscrivez dans une continuité.

Depuis Alain Juppé qui, sous Chirac 1, a édicté par ordonnance l’Ondam, l’Objectif national des dépenses d’assurance maladie, un plafond pour le budget de santé, à ne pas dépasser, quels que soient les besoins de la population.

En passant par Jean-François Mattéi, Chirac 2, et son « plan hôpital 2007 », qui instaure la tarification à l’acte (T2A). Puis un autre « plan de modernisation », financé sur les marchés financiers, qui avec la crise financière de 2008 a endetté massivement les établissements.

En passant par Roselyne Bachelot, sous Sarkozy, et sa loi « Hôpital, patients, santé et territoire ». Qui démet les médecins de leur pouvoir, le confie à des directeurs d’hôpitaux, rouage administratif et budgétaire.

Jusqu’à Marisol Touraine, sous François Hollande, et sa « loi de modernisation de la santé ». Qui crée des « groupements hospitaliers de territoire », incitant à la fusion, à supprimer des lits, à faire des économies.

Au fil de ces lois, de ces réformes, le soin s’est transformé en ligne comptable dans un tableau Excel : « J’ai réclamé l’achat d’une machine. La seule question qu’on m’a posé, c’est : ‘Combien ça coûte ? combien ça rapporte ?’ C’est tout. Rien sur la thérapie, le bien-être. Et quand j’ai démontré que, au bout de dix patients c’était rentabilisé, tout le monde a voté pour. » Le « virage ambulatoire » a fait des miracles, sinon de guérison, du moins dans les budgets : en une vingtaine d’années, un quart des lits ont disparu, près de 100 000. Tandis que les passages aux urgences doublaient, de 10 à 20 millions.

De quoi, forcément, dégrader les soins. Et ça fait partie, on le sait, de la stratégie, pour liquider un service public : que le service ne soit plus rendu au public, ou qu’il le soit mal.

***

Chez les soignants, le malaise montait.

Un malaise simple, et sain : le sentiment de ne pas faire, ou de mal faire, son métier. L’angoisse de ne pas apporter, aux humains en face d’eux, en face d’elles, les soins dont ils ont besoin.

Aux urgences de Saint-Nazaire, j’auditionnais Florent, médecin : « Ici, c’est le jeu des lits musicaux.  On a mis des brancards dans le couloir, mais comme ça déborde, on en a rempli la salle d’attente, et comme ça déborde encore parfois, on a construit un Algeco dehors. »

En salle de pause, les infirmières se confiaient : « Tout est compté. Jusqu’à une compresse qui est comptabilisée. Et on vient nous parler de qualité de soins ?

-Dans la bouche de la hiérarchie, vous entendez des trucs : ‘Lui, je ne le prends pas, il va me plomber.’ Parce que le patient rapporte à l’acte : le clou dans le fémur, c’est bon, la dialyse en urgence, c’est bon… mais le pauvre qui n’a plus de dents, on va lui découvrir un souffle au cœur, l’aide-soignante va devoir le nourrir, ça sera une place de perdue pour un mois. Pareil pour une pneumonie qu’il faudrait surveiller, mais sans opérer. Donc tu reçois l’ordre : ‘J’en veux pas, il va m’emboliser mon lit !’ »

Leur cheffe de service ne démentait pas, elle me servait de guide : « Avant, j’arrivais le matin en me demandant : ‘Comment va mon patient ?’, maintenant c’est : ‘Qui je vais faire sortir ?’ » On la sentait coupable. « Nous n'avons pas d'oreillers pour nos patients nonagénaires qui vont sédimenter sur des brancards pendant 24 à 48 heures… » Car la culpabilité est la clé : les patients sont coupables de venir à l’hôpital, comme si c’était une sortie du samedi. Les soignants se sentaient coupables, coupables de mal soigner. D’autant que c’était vrai.

« A partir du seuil d'un soignant pour sept patients, il y a une augmentation d'environ 7% de la mortalité par patient supplémentaire. Si vous arrivez à un soignant pour douze patients, vous avez 35% de mortalité supplémentaire. » C’est la revue médicale, de référence, The Lancet, qui livrait ces chiffres, en février 2014. Et l’étude concluait : « L'hypothèse selon laquelle la dotation en personnels infirmiers va être réduite pour faire des économies et sans nuire aux patients est au mieux stupide, au pire fatale ».

Ces statistiques, ces soignants les vivaient, les portaient comme des ombres sur la conscience, c’était confus, diffus, mais ça usait : « Après leur formation, chiffrait Florent, 30 % des infirmiers quittent le métier avant cinq ans. C’est le chiffre de leur syndicat. »

Ce mardi après-midi encore, je recevais des sages-femmes à ma permanence, de l’hôpital d’Amiens et de la clinique Victor Pauchet.

On a causé statut, revenus, mais c’est autre chose qui les mine le plus : « On n’est plus que deux en salle d’accouchement. Hier, j’étais coincé avec une grossesse pathologique, vraiment grave, je ne pouvais pas sortir. Et ma collègue avait une césarienne, déjà piquée. On entend que ça sonne. Ca continue de sonner, et vous ne pouvez pas y aller !

-Ca, c’est horrible !

-Ca sonne encore. Et quand enfin on sort, la dame hurlait à la mort. On voit que c’est un fœtus qu’elle vient d’expulser. C’était prévu, il était mort-né, mais normalement, on est là pour accompagner, pour lui présenter le corps un peu nettoyé. La personne est déjà sous le choc, elle a perdu son futur bébé, mais là, en plus, elle est toute seule, il baigne dans son sang…

-On nous oblige à travailler à la chaîne, et en même temps, on nous dit qu’il faut ‘accompagner’. Alors que nous n’avons pas cinq minutes pour discuter.

-Je me souviens, en début de carrière, j’étais dans une maternité à taille humaine, mais elles ont toutes fermé, il reste des gros pôles. Je pouvais prendre une heure pour masser sous la douche. Là, ça doit faire sept ans que ça ne m’est pas arrivé.

-On arrive avec l’angoisse de ‘Qu’est-ce qui va se passer ? J’espère qu’il ne va pas y avoir de mort.’ Et le soir, quand on se rasseoit dans la voiture, on fait ‘ouf’. »

A l’Assemblée, j’avais défendu une proposition de loi sur le burn-out, ou plus précisément : sur « les troubles psychiques liés au travail ». Des postiers et des policiers témoignaient, des conseillers bancaires et des directeurs de supermarché, des DRH et des téléconseillers… ce mal de l’époque est partout. Mais c’est dans les métiers du soin qu’on l’observait surtout, c’est pour eux que Harold Bradley avait, le premier, en 1969, conçu cet « incendie de soi ». Pourquoi ? Le burnout provient, en partie, du sentiment d’un travail mal fait. Négliger, bâcler, c’est désagréable pour tous. Quand il s’agit de rédiger des rapports, de classer des archives, de tailler des haies, encore, on peut s’en accommoder, se dissocier de son emploi. Mais quand en face il y a de l’humain, des malades, qui souffrent et qui espèrent, qui supplient et qui remercient, alors c’est douloureux, et le travailleur va, comme on dit, et ça dit tout : « prendre sur lui ».

C’est là-dessus que l’hôpital tenait, au quotidien, depuis vingt ans : sur l’usure des soignants, qui comblaient, qui tentaient de combler, le fossé entre la fin proclamée, la santé, et les moyens laissés, manque de lits, manque de personnel, manque de temps avant tout.

***

Le coronavirus, bizarrement, paradoxalement, a sans doute retardé cette crise.

Face au danger, on trouve des ressources en soi, d’énergie, de combativité. C’est là-dessus que l’hôpital allait tenir, encore, dans cette crise Covid, tenir sur les nerfs, tenir malgré l’inquiétude de « mal faire son travail ». Car cette fois, ils ont dû choisir : qui va-t-on sauver ? qui va-t-on laisser mourir ?, et non pas abstraitement, avec des chiffres et des concepts, mais très concrètement.

Ils, elles ont tenu, aussi, parce que ça ne durerait qu’un temps, juste un printemps, parce qu’il y aurait un « après », qui ne serait pas forcément radieux, mais quand même un peu mieux. Comment ne pas y croire, comment ? Quand un chef de l’Etat, vous, à Mulhouse, au milieu de la tragédie, dans un hôpital militaire de fortune, promet la main sur le cœur : « L’engagement que je prends ce soir pour les soignants et pour la nation toute entière, c’est qu’à l’issue de cette crise, un plan massif d’investissement sera construit pour notre hôpital. »

Mais pourquoi attendre ? je m’interrogeais déjà. Pourquoi attendre « l’issue de cette crise » ? Pour les entreprises, le gouvernement a rectifié son budget en urgence : 45 milliards débloqués, 300 milliards de prêts garantis par l’Etat. Pourquoi pas, je suis pour même.

Mais pour l’hôpital, rien. Aucun « PLFSSR », « Projet de Loi de Financement de la Sécurité Sociale Rectificatif » : en clair, pour affronter le virus, on ne corrigeait pas le budget de la Sécu, pas de rallonge prévue...

Et le « plan massif » annoncé, sa première ébauche sortie des cartons, ou plutôt de la Caisse des dépôts et consignations, ne rompait guère avec l’orthodoxie : des « partenariats public-privé » vantés. « Sept cents start-ups » privées qui feraient la « santé numérique » de demain. Des assureurs privés qui soutiennent l’ « Alliance digitale pour le Covid-19 » composée de « Docaposte, la start-up lilloise Kelindi, l’agence Dernier cri, Allianz France et le cabinet d’avocats De Gaulle Fleuranz et associés ». Enfin, « le consortium est soutenu par AG2R La Mondiale, AstraZeneca, CompuGroup Medical, Johnson & Johnson, La Banque postale assurances, Malakoff Humanis, la plateforme de télécommunication MesDocteurs et le groupe VYV. » Autant de gens qui souhaitent, sans doute, le plus grand bien à l’hôpital public…

A défaut de budget, sur Leetchi, les « cagnottes solidaires » fleurissaient : « ‘Tous ensemble contre le virus’ a pour vocation d'aider les soignants, et tout le personnel du CHU de Bordeaux à répondre à une urgence absolue en contribuant au financement de matériel. En particulier du matériel à destination des services de réanimation. Merci à chacun d'entre vous de votre participation ! Merci aussi de partager encore et encore le lien sur tous vos réseaux sociaux. »

Patrick Drahi, lui aussi, était solidaire, et SFR m’adressait ce message : « COVID-19 : AIDONS NOS SOIGNANTS. Apportez votre soutien à la fondation Hopitaux de Paris-Hopitaux de France et donnez 5€, en répondant DON à ce SMS. »

Et même Gérald Darmanin, le ministre des comptes publics, et donc des impôts, dont l’ISF, participait au coronathon : « Je lance un grand appel à la solidarité nationale. Une plateforme de dons sera mise en ligne… »

Tout reposait sur la charité, les élans du cœur.
Sur la chanson de Florent Pagny et Pascal Obispo, droits reversés à la fondation des hôpitaux. Sur l’influenceuse Léna Situations qui encourage aux « dons de crème hydratante » pour les soignants. Sur Marion Cotillard et Guillaume Canet, Alain Prost et Bénabar, Chantal Goya et David Guetta, pour leur tombola « Stars Solidaires ». Sur les shows de MacFly et Carlito.

Surtout, Sanofi France donnait cent millions pour les Ehpad, contre quatre milliards pour ses actionnaires. Dont, en premier lieu, la famille Bettencourt, 55 milliards de patrimoine et zéro Impôt de Solidarité : eux annoncent des « dons à diverses organisations », et du gel hydro-alcoolique. Tout comme mon ami Bernard Arnault, et ses 234 filiales situées dans des paradis fiscaux : il offre 10 millions de masques. Avec dans sa roue BNP-Paribas et Kering, Dassault et Axa, etc. Après l’art moderne, après Notre-Dame, quoi de mieux que les blouses blanches pour se blanchir la conscience ? Et les mêmes, les mêmes qui, de la main droite, versaient des milliards de dividendes, les mêmes qui « défiscalisaient », qui « optimisaient », qui « caïmanisaient », bref, qui trichaient depuis des années, les mêmes « premiers de cordée » qu’on choyait avec des « niches » et des « flat tax », par milliards tout ça, dizaines de milliards, centaines de milliards accumulés, les mêmes délivraient de la main gauche leur obole en millions.

« J’en viens alors à me demander, écrivait Roland Barthes dans ses Mythologies, si la belle et touchante iconographie de l’abbé Pierre n’est pas l’alibi dont une bonne partie de la nation s’autorise, une fois de plus, pour substituer impunément les signes de la charité à la réalité de la justice. »

Sur LCI, votre ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, était interrogé, et il ne penchait guère vers « la réalité de la justice » : « Est-ce qu’on va débloquer les milliards dont l’hôpital a besoin ? l’interrogeait le journaliste. Est-ce qu’on va arrêter de lésiner, Monsieur le ministre, sur les moyens de l’Hôpital ? » La question était claire. La réponse l’était moins : « Je suis plein d’admiration pour les soignants, plein de reconnaissance… » Vous vous refiliez le mot, côté sentiments pas de souci, vous étiez généreux. « …et si cette reconnaissance, poursuivait-il, doit se traduire par du soutien financier parce qu’à un moment donné il y en aurait besoin, croyez-moi, l’Etat répondra présent ». Comme c’était énoncé avec précaution ! Avec un « si » ! Avec du conditionnel ! Et au futur ! Alors que, pour aider la French Tech, le gouvernement débloquait rapido quatre milliards d'euros : « Versement anticipé d'aide ou de crédit d'impôt, résumait L’Usine digitale, financement de bridges et prêt de trésorerie garanti par l'Etat : le gouvernement a annoncé un fonds de 4 milliards d'euros pour venir en aide aux start-up en raison de la crise économique liée à la pandémie de coronavirus. » Sans « si », sans conditionnel, et au présent…

L’urgence budgétaire n’allait toujours pas aux urgences.

Même en pleine crise sanitaire, la santé demeurait un « coût », une « charge ».

Et il faudrait, finalement, un deuxième budget rectificatif pour un geste envers les soignants. Vous leur accordiez une « prime Covid », 1500 € pour les plus vaillants, 500 € pour les autres, comme un manager de chez MacDo récompense l’employé du mois.

Et le « Ségur », au fond, dans votre esprit, devait refermer le dossier.

183 € par mois pour les infirmiers, les paramédicaux, ça se prend, évidemment.

On ne crache pas dessus, ça va de soi.

Et comme un chien de Pavlov, votre ministre de la Santé répète « Ségur  Ségur Ségur », à tout bout de champ.

Alors qu’en vérité, vous avez continué de lésiner.

Vous n’avez rien réglé.

Pas l’essentiel.

Au cœur de cette crise : le sentiment de mal faire son travail.

Qui perdure.

Qui s’aggrave.

Où est « le plan massif d’investissement pour notre hôpital », promis par le président ?

Nulle part.

Aucune trace.

Avec, je l’ai dit, mais je le répète, parce que c’est une prouesse : un budget pour les hôpitaux en recul ! Un milliard en moins !

De pareils choix, en un tel moment, et après de grands engagements, c’est signer le crime. C’est non assistance à hôpital en danger. C’est la volonté, non dite, tacite, de le laisser crever.

Le moment est venu.

La crise Covid aurait pu stopper la chute.

Elle vient l’accélérer, l’achever.

Vous réalisez le rêve de vos amis financiers.

***

Il y a vingt ans déjà, Claude Bébéar, le patron d’Axa, en rêvait, et ne faisait pas qu’en rêver : « Il peut y avoir une Sécurité sociale publique, et à côté des Sécurités sociales privées. » A la tête du premier assureur en Europe, le « parrain du capitalisme français » avait les moyens de convaincre, doucement, gentiment les dirigeants. En 2000, le voilà qui fonde l’Institut Montaigne, un « think tank » bien sûr « indépendant » - c’est-à-dire financé par Areva, Axa, Allianz, BNP Paribas, Bolloré, Bouygues, Dassault, Pfizer, etc. Aux côtés des banquiers et des PDG, s’y retrouvent des économistes médiatiques et des journalistes dominants… De quoi faire passer ses « idées » dans le tout-Paris, avec des invitations sur France Inter, LCI. De quoi les faire passer, surtout, pour des idées « indépendantes » - et non pour des intérêts déguisés. Et qu’on devine son cheval de bataille ? « Réinventer l’assurance maladie »…

 « Il faut une génération pour changer un système de santé ».

Henri de Castries, PDG d’Axa.


Il faut comprendre cela, ou l’on ne comprend rien : c’est un gâteau énorme, gigantesque, la Santé, des centaines de milliards d’euros qui, depuis 1945, depuis la Libération, échappe aux financiers. Alors, depuis, ils salivent, ils lorgnent sur le butin. Nul complot, ici, mais des intérêts, patents, évidents.

A la tête d’Axa, Henri de Castries a succédé à Claude Bébéar. Mais la philosophie de la maison n’a rien changé : « Il faut une génération pour changer un système de santé ». Voilà, ils avanceraient lentement, doucement, bout par bout.

***

Je connais un peu, pas trop mal, la psychiatrie.

La santé mentale a ouvert le bal, me semble-t-il.

Elle offre le modèle de ce que sera, si on les laisse faire, la santé demain.

Je m’en suis préoccupé, à Amiens, en début de mandat :

Agathe : Le papier toilette, c’est réglé, au moins pour l’instant. Non, maintenant, le souci, c’est avec les couvertures. Y en a pas assez pour tout le monde…

F .R. : Les gens dorment sans couverture ?

Agathe : Oui, on leur met des couvre-lits. Alors que les chambres sont pas super-chauffées, 18° en moyenne, certaines chambres en dessous…

F.R. : Des patients se plaignent du froid ?

Agathe : Bien sûr, toutes les nuits. Pour des malades, il faudrait deux couvertures, et c’est déjà bien quand on a une à leur proposer…

F.R. : Y en a qui en ramènent de chez eux ?

Agathe : Oui, et on ne refuse pas. Alors qu’on devrait, pour des raisons d’hygiène…

Gilets jaunes avant l’heure, les personnels de Pinel avaient occupé un rond-point durant tout l’été, avec tentes, sacs de couchage et thermos de café. Au Rouvray, près de Rouen, en psy toujours, huit soignants avaient fait grève de la faim durant dix-huit jours : « Faim de considération », indiquait une banderolle. « Ici, on crève. Leur réponse, c’est : (un doigt d’honneur était dessiné) ».

Dans la foulée, au Havre, les « perchés » campaient sur le toit. Je leur ai rendu visite, et pour les caméras, j’ouvrais les portes de l’HP : « Dans le hall, vous voyez, dans ce couloir, un lit est installé, enfin bon, c'est même pas un lit, ce sont des fauteuils avec un matelas posé dessus... Dans la pièce à côté, en théorie c'est la salle télé, sauf qu'ils ont posé un lit aussi... » Pour les micros et stylos, je faisais un numéro de camelot : « Venez les voir, mes murs jaunis ! Et mon lino décollé ! Et mes chambres surpeuplées ! » Je récitais mon couplet, presque à l'aveugle, sur la « psychiatrie de la misère, misère de la psychiatrie ».
Mais comme dit le renard au Petit prince : « On ne voit bien qu'avec le cœur, l'essentiel est invisible pour les yeux. »  A l’hôpital aussi, « l’essentiel est invisible pour les yeux ». Je m’efforçais à le rendre visible :
« Une perchée, Jennyfer, me confiait tout à l’heure qu'un gamin a subi des sévices sexuels. Il arrive ici, traumatisé, et l'infirmière qui l'accueille ne peut pas lui offrir une chambre seule. Le gosse panique, il ne peut pas passer la nuit à côté d'un homme. L'infirmière va voir sa direction : ‘C'est comme ça et pas autrement.’ Et du coup, le gamin n'a pas fermé l'œil de la nuit, angoissé, alors que l'hôpital devrait l'apaiser. Et la soignante a pleuré en retournant chez elle, parce qu'elle n'avait pas apporté le réconfort, la sécurité à cet enfant.
Plus largement, j'en causais avec un infirmier : il n'y a plus d'activités, ici, quasiment, dans les pavillons, plus de pâte à crêpes, plus de céramique, plus de basket-ball. Il n'y a plus de temps pour ça, c'est-à-dire plus de temps pour l'essentiel. Pourquoi ? Parce que c'est en faisant des choses ensemble, côte à côte, qu'on tisse du lien. Ça marche mieux, souvent, que de se retrouver face à face : ‘‘Alors, parlez-moi de votre enfance ?’’
Les patients sont laissés à l'abandon, ils sont gardiennés, lavés, alimentés, médicamentés, mais guère plus, et pour beaucoup ils subissent une régression. Mais c'est toute la psychiatrie, en fait, qui subit une régression. »

C’est vrai en HP, mais à l’hôpital en général, je crois : en supprimant des « postes », c’est l’humanité qui a d’abord fondu. Ce petit temps, avant la piqûre : « Alors mamie, vous avez bien dormi ? », ces liens de rien qui sont l’essentiel. « Une aide-soignante réconfortait une dame qui sanglotait, sa chef passe : ‘Qu’est-ce que vous faites sur le lit de la patiente ?’ » Pressées, toujours pressées : « On nous dit : ‘Vous n’êtes pas là pour parler au patient !’ ». Le métier s’est desséché, réduit à des gestes techniques, enchainés, à une course entre les chambres.

C’est un fait, désormais, chez moi, à Amiens : la santé mentale est à deux vitesses, une ségrégation des comptes en banque. Les malades qui en ont les moyens, ou leurs familles, paient pour des séjours dans des cliniques, dans le privé. Et pour le public, ne reste qu’une psychiatrie de la misère, une misère de la psychiatrie.

Qu’on les laisse faire, et demain ce « modèle » s’étendra à la santé tout court.

***

Vous avez décidé de tuer l’hôpital public.

Vous allez vous récrier, bien sûr.

Bien sûr.

Car ce genre de choix ne se choisit pas.

Ces décisions, bizarrement, ne se décident pas.

Cela reste comme dans une antichambre du pouvoir, comme un inconscient collectif : inutile de « vouloir tuer l’hôpital », il suffit de ne pas vouloir l’inverse. Il suffit de laisser-faire. Il suffit d’une absence de volonté à le sauver, de ne pas en faire une priorité, de « lésiner ».

Le jeudi 27 février 2020, à l’orée de la crise Covid, vous faisiez un détour par la Pitié Salpêtrière, et ne parliez plus, là, de « déficit » et d’ « argent magique » : « Je vous remercie pour votre mobilisation. » Un neurologue vous implorait : « On est à bout, on est vraiment à bout.

-Je suis là, vous lui assuriez.

-Non, pour l’instant vous n’êtes pas là. Vous savez quand il a fallu sauver Notre-Dame, il y a eu beaucoup de monde pour être ému. Là il faut sauver l’hôpital public qui est en train de flamber à la même vitesse. »

Vous tentiez de l’apaiser : « Je compte sur vous et vous pouvez compter sur moi.

-Vous pouvez compter sur moi, vous rétorquait le médecin, l’inverse reste à prouver ».

Vous prouvez tous les jours que non, que les soignants ne peuvent guère compter sur vous. Votre dernière intervention télévisée vient, pour moi, signer le crime.

Alors qu’aux hôpitaux de Paris, on témoigne : « Tous les jours, on refuse des victimes d’AVC » (Libération), alors que le président de la commission médicale de l'APHP alerte : « La situation à l’hôpital est catastrophique » (Le Figaro), alors que : « Les services de réanimation pédiatriques sont pleins, les urgences débordent» (Le Parisien), alors qu’un cadre en santé s’est immolé devant La Pitié, alors que ça se décline en régions : « Après les urgences, la psychiatrie en danger à l'hôpital de Draguignan » (Var-Matin), « Une chaîne humaine à Douai pour la réouverture totale des urgences pédiatriques de l’hôpital » (La Voix du Nord),

« Le Bailleul. Les urgences de l’hôpital restent fermées la nuit » (Ouest-France), « Moissac. Fermeture des urgences la nuit » (La Dépêche)…

Combien de temps, dans votre allocution, combien de temps avez-vous consacré à cette crise de l’hôpital ?

52 secondes.

52 secondes.

Moins d’une minute.

Comment mieux signifier votre indifférence ?

Et pour dire quoi ?

« Nous avons aussi soutenu nos soignants,  qui ont tant donné pendant la crise, qui éprouvent une légitime fatigue. Ils ont été augmentés de 200 à 400 euros net en moyenne. »

Ca y est, on a déjà donné.

On peut passer à autre chose.

C’est ne pas entendre, ne pas vouloir entendre, la crise morale qui hante les soignants, qui hante l’hôpital : le sentiment du travail mal fait, du travail bâclé.

Mais il faut que le travail soit mal fait, il faut que le travail soit bâclé.

Pour que les soignants aillent voir ailleurs.

Pour que les patients aillent voir ailleurs.

Pour que n’y restent, n’y viennent, que les coincés.

Pour que se réalise le rêve de Claude Bébéar, d’« une Sécurité sociale publique, et à côté des Sécurités sociales privées. »

Vous les servez.

Eux peuvent compter sur vous : chaque jour, vous le prouvez.

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