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Billet de blog 17 juil. 2022

Macron, Borne & Co : les faux-culs de la « valeur travail » (et ses vrais assassins)

Plus ils célèbrent le Travail dans les mots, plus ils l'écrasent dans les faits, plus ils s'en font les assassins quotidiens. Nouveau coup de couteau, cette semaine, avec la loi dite "pouvoir d'achat" : que prévoit-on pour les salaires ? Pour les caristes ? Pour les agents d'entretien ? Rien. Juste la décroissance de leurs modestes revenus.

Ruffin François
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

« La valeur travail » : c’est la ritournelle d’Emmanuel Macron, au 14 juillet, pour qui « il faut travailler plus et plus longtemps ». Et idem pour Elisabeth Borne, à la tribune de l’Assemblée : « Le travail est une valeur essentielle », « le travail, c’est la clé de l’émancipation », « le travail, c’est la création de richesses », etc. Dans son discours de politique générale, la Première ministre n’a pas lésiné. C’est toujours ainsi : eux valorisent le Travail dans les mots, dans des envolées. Mais pour mieux le dévaloriser, pour mieux l’écraser dans les faits.

Pour preuve : Elisatbeth Borne salue les « travailleurs de la deuxième ligne, qui ont assuré la continuité de notre économie ». C’est un monument de cynisme. Alors ministre du Travail, un rapport lui a été remis à ce sujet, remarquable, le rapport Erhel. Que dit-il sur ces 17 métiers identifiés, 4,6 millions de salariés, « camionneurs, agents d’entretien, caissiers, manutentionnaires, caristes, salariés du bâtiment, aides à domicile, agents de sécurité, vendeurs de produits alimentaires, ouvriers de l’agro-alimentaire » ? Je cite : « Ces travailleurs sont deux fois plus souvent en contrat courts que l’ensemble des salariés du privé. Ils perçoivent des salaires inférieurs de 30% environ. Ils connaissent plus souvent le chômage. Ils ont peu d’opportunités de carrière. Ils ont des horaires de travail fragmentés, qui ne permettent pas une conciliation satisfaisante avec la vie familiale… » Ces phrases dressent un constat accablant, le constat d’une injustice, qui peut s’énoncer simplement : dans notre société, les plus utiles sont les plus maltraités. « Ils travaillent dans des conditions difficiles. Ils sont exposés plus fréquemment à des risques professionnels. Ils ont deux fois plus de risque d’accident. » Bref, pour de médiocres salaires, ils mettent en danger leur santé. Une chose les fait tenir, néanmoins : « Ils possèdent un fort sentiment d’utilité de leur travail, même avant la crise sanitaire. »

Ce diagnostic, sombre, sans fioriture, s’étale sur 48 pages.
Mais dans leur conclusion, les auteurs ouvrent des perspectives d’actions, de solutions : il faudrait, recommandent-ils, il faudrait relever « le niveau de salaire horaire », il faudrait réduire « le sous-emploi avec les temps partiels », il faudrait rendre « les horaires plus prévisibles »…Mais quelles conclusions en a tirées Madame Borne, elle ?
Rien.
Le néant.

Je cite l’ex-ministre du Travail : « Nous faisons le pari, avec confiance, que le dialogue social aboutira sur quelque chose d’intéressant. »
Quelles actions a-t-elle menées, du coup, pour relever le « niveau de salaire horaire » ? Pour limiter « les temps partiels » ? Pour rendre les « horaires plus prévisibles » ?
Rien.
Aucune.
La main invisible du marché et le dialogue social allaient apporter l’harmonie.

Qu’est-ce qui a changé, du coup, pour eux, pour elles, pour ces 4,6 millions de salariés, deux années après le Covid ?
Rien.
Juste l’inflation qui s’est ajoutée.

Et Emmanuel Macron, en direct de l’Elysée, vient de faire de même. Durant la crise Covid, lui déclarait : « Il faudra se rappeler que notre pays tout entier repose aujourd’hui sur ces femmes et ces hommes que nos économies reconnaissent et rémunèrent si mal. » Il fallait s’en rappeler, mais c’est bel et bien oublié. Désormais, lui joue à son tour les Ponce Pilate : « Les négociations salariales, c’est l’affaire des entreprises. L’Etat a été là pendant le Covid-19, j’en appelle à leur responsabilité. »

Et d’ailleurs, c’est prodigieux. Un tour de magie : arrive à l’Assemblée un projet de loi intitulé « pouvoir d’achat », et même un premier chapitre « valorisation du travail et partage de la valeur » mais… il est interdit d’y parler de « salaire » ! Et de même, côté « partage », les dividendes et les profits ne sont pas évoqués !

Nous sommes chez Orwell, avec une novlangue, épuisante, qu’il faut lire à rebours. Alors, pour ma santé mentale, pour contrer ce monde parallèle, pour maintenir des points d’accroche, solides, j’ai, cette semaine, « auditionné » une poignée de salariés – Bertrand, chef d’équipe à l’usine, Stéphanie, assistante de direction, David, manutentionnaires, Céline, secrétaire de mairie, Manuel, ouvrier chez Renault. Des Français qui, d’eux-mêmes, se considèrent « dans la classe moyenne ». Des travailleurs qui, jamais, ne seront entendus par l’Assemblée, où les députés souffrent assez peu côté « pouvoir d’achat ». Ces témoignages montrent combien nos gouvernants, notre président, méprisent, écrasent une « valeur travail » à laquelle ils rendent pourtant hommage dans leurs bavardages.

***

Bertrand, chef d’équipe : « Je fais du Uber, la nuit, quand je sors de l’usine »

« Moi, je pèse toutes les quantités : trois litres de colorants, un litre d’acide, des enzymes, des arômes… »

Bertrand fabrique la brioche des Français, celle que vous achetez en supermarchés. Ou plus exactement, la poudre, qui est ensuite envoyée chez Pasquier et compagnie, mélangée à de l’eau, malaxée en pâte, puis cuite. Il est chef d’équipe. Il travaille de nuit, entre 19 h et 2 h du matin. Il touche 1 700 €.

« Votre entreprise, elle vous a augmenté avec l’inflation ?
- Non. Quand Bruno Le Maire demande aux patrons de faire des efforts et d’augmenter les salaires, nous, ça nous fait rire. Au moment des NAO, des négociations, on est allés le voir notre patron, pour demander à être augmentés de 5%. Juste comme l’inflation. La réponse a été rapide : ‘non’. Ou plutôt : ‘oui’, mais il nous supprimait nos primes, ce qui revenait au même.
Ici, ils recrutent au Smic. Forcément, ils ne trouvent personne, ça démissionne tout le temps. 1250 € pour jeter toute la journée des sacs de 25 kilos… C’est usant. Alors qu’on le sait : la boîte se porte très bien.

- Que dit le syndicat ?
- Y en a pas. On reste à 49 salariés, sous le seuil. Avec quinze intérimaires tout le temps, et une dizaine d’auto-entrepreneurs.
- Des auto-entrepreneurs sur place ?
- Oui, d’ailleurs mon patron, il m’a proposé ça : de démissionner et de passer auto-entrepreneur. ‘On y gagnerait tous les deux’, il m’a dit. Je toucherais plus, et il paierait moins de charges. Mais avec quels droits à la retraite, au chômage, à la Sécu ? Y en a pas. Là, y a un collègue pour qui on a obtenu un CDI…
- Il était content ?
- Ah oui ! Même si, le salaire, c’est dur : il touche 1 500 € en faisant la nuit. Il me raconte ses galères financières.

Moi, je ne suis pas le plus à plaindre : ma femme travaille à l’hôpital, à 1490 €. Mais même à deux salaires, on rame, avec le crédit de 800 € sur la maison, les voitures, les factures, le chauffage, les courses, l’essence… Heureusement que je fais Uber en plus.
- Ah bon ? Vous faites ça quand ?
- A 2 h du matin, quand je sors de l’usine, je prends des courses. Les meilleures nuits, je fais jusque 100 €. Enfin, 80 €, en décomptant les frais.
- Grâce à ça, vous ne vous privez pas ?
- Si, quand même. On ne part plus en vacances, la dernière fois, c’était en 2019. Là, j’ai regardé, pour aller avec mes enfants à Narbonne, mais c’est trop cher. On ne pourra pas. Ma grande, elle voudrait le permis, il faudra attendre. Je ne peux pas lui payer ça et l’école. Mais le frigo est toujours plein, le toit est assuré.
- Ca ne vous fatigue pas trop de cumuler deux boulots ?
- Si, je suis crevé. J’ai des cernes sous les yeux, j’ai pris du poids, je perds mes cheveux. Et aussi, je vois encore moins la famille, je vis en décalé…
- Il me vient une dernière question : est-ce qu’avec vos parents, vous partiez en vacances ?
- Ah oui, tous les ans, on voyageait, soit en France soit à l’étranger. »

***

1. Les salaires : « Tous au Smic, ou presque »

C’est la première forme de mépris, évident, pour le travail : que sa valeur, très concrète, très matérielle, les chiffres en bas de la fiche de paie, que cette valeur soit sous-estimée. Donner sa vie, des gros bouts de sa vie, à l’usine, contre 1 250 €… Accepter de s’user la nuit, de décaler son sommeil, de le hacher, de vivre à contre-temps, contre 1 500 €… Avoir des responsabilité, modestes, de chef d’équipe, à 1 700 €…

Manuel, ouvrier chez Renault : « Quand on m’a recruté, en 2005, j’étais entre 1 300 et 1 400 €, et j’en vivais très bien. C’était 40 % au-dessus du Smic. Là, un collègue s’est fait recruter, à peine 1 500 €, à 10 % au-dessus du minimum. Ils ont raboté 30%. On n’en vit plus. »

Céline, secrétaire de mairie : « Je suis à 1 450 € net, et encore, parce que j’ai passé un concours, le grade supérieur. Le point d’indice est gelé depuis dix ans. Là, on nous promet une hausse de 3,5%, mais ça ne couvrira pas l’inflation. »

David, manutentionnaire a lui passé ses « Caces 1, 3, 5, 6 », ses permis caristes : « Mais ce n’est plus valorisé du tout. » Avec ses treize ans d’ancienneté, huit en CDI, il est à peine au-dessus du Smic, à 1 300 €. « Pour les NAO, la direction a fait un effort, du jamais vu : +2,4%. Autant dire qu’on a perdu 3% cette année. » Cette branche, la logistique, est un symbole de l’époque : ayant abandonné, délocalisé, largement, l’industrie, la production, c’est sur la « gestion des flux » que repose l’approvisionnement du pays. Mais comment sont rémunérés les travailleurs de ce secteur clé ? Tous au Smic, ou presque. Noël, lui, achève sa carrière, après quarante années, comme « responsable de quai », de nuit, à 1 800 €.

Dans ces hangars géants comme ailleurs, depuis quatre décennies, au nom de la « compétitivité », les dirigeants imposent la « modération salariale ». A tel point que, dans 70% des branches, les plus bas échelons sont en dessous du Smic. Depuis 1982 et la fin de « l’échelle mobile », les salaires ne sont plus indexés sur l’inflation, ils ne suivent même pas, au minimum, les hausses de prix.

Aucune « modération », en revanche, ne s’impose au Capital, la règle y est plutôt inverse, le gavage : en une décennie, les 500 fortunes ont quadruplé leur patrimoine. Les PDG du Cac 40 ont doublé leurs rémunérations l’an dernier. Les bénéfices des firmes explosent tous les records.

2. Les statuts : « des auto-entrepreneurs partout ! »

« Entre 2009 et 2014, ils m’ont pris pendant cinq ans en intérim. Je faisais 18 mois de missions, six mois de tiers temps. Ils appellent ça comme ça, c’est une coupure. Et puis, ils me reprenaient pour 18 mois. C’est comme ça pour à peu près tout le monde ici. » (David, cariste.)

C’est une autre forme d’écrasement, de mépris : le travail n’est plus un travail, un métier, un emploi, un CDI. Ce sont des bouts de boulot : « Le mercredi soir, des camions arrivent, raconte Noël, responsable de quai. Alors, pour les décharger en vitesse, on recrute des intérimaires. On les fait venir, juste pour une journée. Avant, la législation, c’était : toute journée entamée, même avec une heure, est payée une heure. Ensuite, c’est devenu, toute demi-journée entamée est payée une demi-journée. Maintenant, une heure, c’est payé une heure. »

Stages, CDD récurrents, intérimaires, souvent sur des postes permanents, CDII maintenant, l’intérim à vie… Ces « formes atypiques », pour causer comme l’Insee, fracturent, fragmentent, paupérisent le travail. Et surtout, dernièrement, l’explosion des « micro-entreprises ». Voilà la grande transformation de l’emploi sous Macron : plus de deux millions furent créées en cinq ans de mandat. La France se trouve donc en tête, en Europe, championne toute catégorie, pour la hausse de l’emploi non-salarié : +7,3%. Mais à la traîne, parmi les derniers, pour l’emploi salarié. Ces millions d’auto-entrepreneurs ont un revenu mensuel moyen de 590 euros – qu’ils cumulent, il est vrai, pour certains, avec une autre activité. Et sans aucun droit, on le rappelle, au chômage, à la Sécu, à la retraite.

Alors qu’il était à Bercy, contre son propre gouvernement, contre ses propres fonctionnaires du ministère de l’Economie, Emmanuel Macron a soutenu Uber, a aidé la multinationale à contourner la loi. Mais pourquoi ? Moins par intérêt (même si, on le devine, on prend les paris, les dirigeants de la firme ont contribué au financement de sa campagne victorieuse), moins par intérêt que par idéal : casser le Travail, son code, ses règles, construits depuis le XIXe siècle. Voilà sa « disruption », sa Révolution. L’auto-entrepreneur vient miner ces acquis, pas seulement chez les taxis, ou dans la livraison de sushis, mais aussi à l’usine, dans les entrepôts, dans les magasins : « Depuis septembre,  témoigne Cassandre, j'enchaîne des missions par Staffme, une boite d'intérim pour les étudiants et les jeunes de moins de 30 ans, en tant qu'auto entrepreneure. J'ai beaucoup travaillé pour Jacadi, où j'ai fait de la vente dans plusieurs boutiques à Paris. » Et l’on rencontre ainsi des auto-entrepreneurs barman, agent entretien, agent accueil, caissier, préparateur de commande etc.

Que les gouvernants, le président, encouragent ces sous-statuts, ces emplois en miettes, sans droits autour, c’est une marque de mépris, évident, pour le travail. Un travail que ces faux-culs célèbrent.

3. Les horaires : « Plus de droit au repos ! »

Ces travailleurs, qui font tourner le pays, et qui se serrent pourtant la ceinture, d’un, deux, trois ou quatre pourcents, on pourrait l’illustrer par le caddy : « Les courses, ça a radicalement changé, raconte Stéphanie, assistante de direction : plus de fruits, plus de légumes. Les quelques biscuits pour ma fille, y a plus. Les vêtements que je m’autorisais sur Vinted, y a plus non plus. Même l’argent qu’on avait mis de côté pour les travaux, on va se le garder pour la fin d’année, pour le chauffage. Et on se répète : ‘Il faudrait pas qu’il y ait un problème avec la voiture’. »

Pour d’autres, c’est plus dramatique. Ainsi de Sihem, fonctionnaire de 39 ans, au local du Secours populaire : « Je gagne 1500 euros par mois, et je viens ici. C'est déstabilisant, vraiment. On n'a jamais manqué de quoi que ce soit. Et là, c'est vrai que ça devient difficile. Mais là, je paye 6 euros, je vais avoir un peu de légumes, du lait, des couches pour la semaine. Il y a aussi des vêtements de bébé à 50 centimes des vêtements d'adultes à un euro. »

Au fil de nos auditions, un autre signe de déclassement, plus discret, est apparu : « Vous allez partir en vacances cet été ? » Stéphanie rit. « On n’y a même pas songé.
- Et vous partiez, en vacances, avec vos parents ?
- Oui, on partait en Sicile retrouver de la famille, ou dans le Sud de la France. Là, je ne peux même pas amener ma fille à Walygator.
- Alors que vous y alliez avec vos parents ?
- Mais là c’est plus possible, à plus de 30€ l’entrée...
- Et votre père faisait quoi ?
- Mon père était soudeur chez Saint-Gobain. Ma mère s’occupait de moi et de mes quatre frères et soeurs. »

De même pour Betrand, qui partait tous les ans enfants, qui n’offre pas la même chose aux siens. Et pour Manuel : « La plus grande privation, c’est pour les vacances. Les dernières, c’étaient en Charente-Maritime, en camping.
- Et avec vos parents, vous partiez ?
- J’ai perdu ma Maman à neuf ans, donc il n’y avait que le salaire de mon père, à l’usine. Et pourtant, on partait quand même, tous les ans, en Vendée, en Ardèche, dans le sud, Perpignan… Ca restait du camping, mais c’étaient des vacances quand même. »

Seule Céline, fonctionnaire, qui se prive sur d’autres lignes, part en congés : « Le Comité d’entreprise nous offre des vacances, dans les Pyrénées. »

Ca me paraît un symptôme, ces non-départs en vacances. C’est le droit au repos qui est attaqué. Au nom du travail, de la « valeur travail », de « l’amour du travail », il faudrait travailler sans cesse, sans répit. Bertrand qui, à peine quitté sa poudre à brioche, enchaîne avec Uber, en est le héros malgré lui. A la tribune de l’Assemblée, c’est lui qui est porté en modèle, le Stakhanov de la start-up Nation, qui fait preuve de volonté pour s’en sortir.

Eh bien non : Bertrand devrait être regardé comme une honte. Un homme, une femme, doit vivre de son métier. Et pas de deux, pas de trois, pas d’un cumul à tout va, d’une course permanente.

La dignité du travail, c’est aussi, c’est surtout, le repos. Et c’est leur bataille, aujourd’hui, au nom de la valeur travail, de l’attaquer par tous les bouts, le droit au repos des travailleurs. C’est le dimanche qui, depuis Sarkozy et Macron, n’est plus chômé dans les supermarchés. C’est les heures sups, à multiplier pour se maintenir la tête hors de l’eau. C’est la retraite, qu’ils reculent toujours. Mais encore plus concrètement, au jour le jour, ce sont des entreprises qui ne paient plus que le temps hyper-productif. Uber, Deliveroo et compagnies prospèrent sur ce modèle : la course est payée, pas l’attente autour. Mais de même pour l’auxiliaire de vie qui a trente minutes, chrono en main, pour s’occuper d’une personne âgée, puis d’une deuxième, mais sans que les déplacement entre les deux ne soient comptées, défrayées, avec des coupures dans leur journée. De même pour l’agent d’entretien, sous-traitée tôt le matin et tard le soir, sur les heures de bureau vides. C’est le cariste qui, auparavant, avait ses feuilles, cherchait ses marchandises selon son parcours, cochait sa case, échangeait un mot sur son chariot. Désormais, casque sur les oreilles, un algorithme a pensé pour lui, il reçoit des ordres vocaux, A2, OK, B3, OK : « On ne respire plus ». Même phrase, « on ne respire plus », qui revient chez Bigard, dans l’entreprise de viande, où le patron prévient : « Au fond de votre temps productif, il est de 5 h 30 », et un boucher s’étonne : « Même aiguiser le couteau à la meule, ce n’est pas compté comme productif ». Du coup, l’habillage, le déshabillage, sortent du temps de travail, et les salariés ne prennent plus leur pause, leurs dix minutes, parce que la salle est loin, le temps d’enlever leur équipement, la charlotte, de les remettre. Et l’on comprend que le burn-out, la « consomption » de soi, de la planète, soit le grand mal du siècle.

La bataille entre le Capital et le Travail, dans notre histoire, c’est sur les salaires, bien sûr. Mais c’est surtout sur le temps. Le congé maternité. Le samedi à l’anglaise. La semaine de 40 heures. Les congés payés. La retraite à 60 ans. C’est le temps libéré par les ouvriers, le temps qu’ils veulent nous reprendre. C’est le repos qui, jusqu’alors, appartenait à l’aristocratie, à la bourgeoisie, et qui est entré dans la démocratie, pour tous, pour le peuple, le droit au repos. Ce droit au repos dont la bornée Borne, après cent autres, après mille autres, veut restreindre, nous en priver.

4. Le chaos : « Les gars ne restent pas »

Ces salaires au ras des pâquerettes, ces horaires déréglés, ces statuts fragilisés, ce mépris, cet écrasement, constant, pour le Travail… Tout cela a des conséquences, pas seulement pour le travail, mais pour la société : elle est désorganisée. C’est le chaos qui s’installe. Le travailleur, mal à sa place, et qui en souffre, ou qui en change.

« Je suis mandataire, mais c’est mon dernier jour aujourd’hui : j’ai démissionné. Je pars comme assistante sociale à la médecine du travail, pour 400 € de plus. Alors que, pourtant, j’aime mon métier. » Juliette poursuit : « Quand j’étais étudiante, je me disais : ‘Le salaire, on s’en fiche.’ Mais là, bac +3 à 1 330 €, avec quand même la mutuelle et des tickets restos… Je peux me payer une bière de temps en temps, mais partir en vacances, en revanche, faut pas que j’y pense…
- Y a que le salaire qui pose souci ?
- Non, on a le sentiment de bidouiller.
C’est un souci aussi pour le directeur : En ce moment, l’Etat n’investit pas sur nous. Du coup, je suis d’accord avec nos salariés : on paie mal, très mal. On cherche une secrétaire, mais à nos tarifs, personne ne veut… Le comptable, bon, j’espère le trouver cette après-midi. Mais les travailleurs sociaux, c’est la pénurie. Ils sont dévoués, ils ne font pas ça pour l’argent, mais y a des limites : avec les autres associations, on passe notre temps à se les piquer, c’est stupide. »

L’hôpital se meurt de ça. Durant des années, pour les soignants, « il n’y avait pas d’argent magique », on pouvait les payer au lance-pierres. On pouvait supprimer des postes, imposer des horaires, faire revenir sur le week-end, sur les congés, déplacer d’un service à l’autre, au nom de la polyvalence, comme si les travailleurs étaient interchangeables, comme s’ils n’étaient qu’une ligne dans un tableau Excell. On a ainsi usé les bonnes volontés, en un turn-over permanent, devenu fou, les infirmières quittant l’hôpital, pour la plupart, avant leurs cinq années d’ancienneté. Et maintenant, c’est le grand craquage, la déroute.

De même à l’école. Au début des années 1980, un enseignant était rémunéré deux fois le Smic. C’est désormais à peine 14% au-dessus. Voilà pour le salaire. Mais pire : on a détruit les écoles de formation des maîtres. Les contractuels ont gonflé les rangs. A force de réformes, d’un parcours au lycée démembré, de bac à trous, d’enseignement à distance, le sens de leur travail s’évanouit. La République s’est fondée sur ses hussards de l’instruction, et voilà qu’on les remplace par du job-dating !

Je dirais de même dans le bâtiment, dans la restauration, dans l’aide à domicile, dans tous ces métiers qui souffrent aujourd’hui, nous dit-on, de pénurie. Qu’a-t-on fait pour en améliorer les salaires, les horaires, les statuts ? Rien. On a laissé faire le marché. Et le marché, libéré, libéré des contraintes, libéré d’un droit du travail assoupli, le marché les a écrasés, doucement, lentement écrasés. Le marché leur a fait ressentir un sentiment d’injustice, nous « sur qui le pays repose tout entier », comme a causé Macron, ou plus simplement, « nous qui bossons », « nous qui nous levons tôt », nous peinons à vivre. Quand les gros là-haut se gavent (j’approuve, mais ils le disent peu). Quand les « cassos » d’en bas « ne bougent pas de chez eux », « touchent des aides », tandis que « nous, on n’a droit à rien » (j’approuve moins, mais ils le disent souvent).

Et que fait Borne quand elle déclare, aux agents d’entretien, aux caristes, aux ouvriers de l’agro-alimentaire, « Nous faisons le pari, avec confiance, que le dialogue social aboutira sur quelque chose d’intéressant » ? Elle vient dire que le politique se retire du jeu. Qu’elle s’en lave les mains. Qu’elle laisse la Justice être rétablie par la Marché. Le Marché qui ne rétablit, de lui-même, aucune justice, jamais.

J’ai trouvé cette citation, dans le petit livre d’Alain Supiot, La Justice au travail : « Il n’y a pas, écrit Canguilhem, de société sans règle, mais il n’y a pas dans la société d’autorégulation. La régulation y est toujours, si je puis dire, surajoutée et toujours précaire. La régulation suprême dans la société, qui est la justice, ne figure pas sous la forme d’un appareil qui serait produit par la société elle-même. Il faut que la justice vienne d’ailleurs dans la société. »

Cet « ailleurs » qui apporte la justice, ce n’est pas Zorro : c’est nous, c’est le politique. Et c’est la gauche : défendre le travail, la justice, la justice au travail, voilà notre mission. Alors que, durant ma campagne, j’ai entendu quoi ? « Je ne peux pas voter à gauche, moi, je suis pour la valeur travail… »

Et bien sûr, tous les jours, toute la journée, des remarques sur « les assistés, qui ne veulent pas bosser, alors que moi je n’ai droit à rien », etc. Nous devons être le camp de ça : de la dignité au travail, par le travail.

***

J’ai reçu une étrange lettre, d’une Perrine : « Avez-vous déjà interrogé une fainéante ? C’en est une qui vous écrit ses mots. Ne rien faire, pour moi, c’est vital. J’ai besoin de ne rien faire. Qu’est-ce que j’appelle ne rien faire ? Tout ce qui se situe en dehors du travail. Le travail, pour moi, c’est une quinzaine d’heures par semaine. Quinze heures, ça va, je les fais. Vingt heures, OK. Mais trente-cinq, je ne tiens pas : je déprime, ou bien je tombe malade. » Et plus loin, elle ajoute : « Mon taf, je sais que je le fais bien, je suis psychologue. Je suis très impliquée quand je travaille. Par ce travail, je sais que j’aide un peu la société. Et puis, ça m’intéresse, ça me touche. Je rencontre plein de gens, des jeunes, des vieux, des enfants, qui me racontent leurs vies, leurs difficultés. Ils me font confiance, et je veux être à la hauteur. J’y réfléchis, seule ou avec mes collègues. Mon but, c’est de bien faire mon taf. D’être à la hauteur de la fragilité qu’on me confie. »

Eh bien, pour moi, Perrine n’est pas une fainéante. Au contraire, c’est une travailleuse, une bonne travailleuse, qui fait bien son travail. Et même, une travailleuse comme on devrait tous le devenir, comme Keynes le souhaitait, le prévoyait : qu’à la fin du XXe siècle, les besoins seraient grosso modo satisfaits, que les humains consacreraient moins de vingt heures par semaine au travail, en seraient libérés pour l’amour et les arts, et qu’ « il sera temps pour l'humanité d'apprendre comment consacrer son énergie à des buts autres qu'économiques »

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