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Billet de blog 26 sept. 2022

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Quand le bâtiment va…

C’est un impératif écologique : bâtir une filière du bâtiment. Mais qui se fera par la volonté, et non par la main invisible du marché. Mes petits reportages dans une briqueterie, en lycée pro, dans une menuiserie.

Ruffin François
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« Le capital tue le travail. »

C’est pas moi qui le dis, c’est un patron. C’est le patron de la briqueterie Tellus Ceram, à Libos, en Lot-et-Garonne.

« On fait de la brique réfractaire, qui résiste à la chaleur, extrêmement isolante. On les fournit à la sidérurgie, aux verreries, aux raffineries… Là où ça chauffe des plus de mille degrés. »

Lui a repris la boîte, qui coulait, en 2013. Il est repassé de 14 salariés à 50, a trouvé des marchés jusqu’en Australie, a mis sur pieds des nouveaux produits. Tout allait bien, presque. Et voici la crise de l’énergie : « Les prix du gaz sont multipliés par dix en un an… Mes factures, en deux mois, elles grimpent de 100 000 € à 500 000. Ca, c’est le marché libre. La concurrence devait faire baisser le prix, et à la place, c’est le renard dans le poulailler. Nous sommes la poule. L’Etat ne bouge pas. On va être obligé d’arrêter ce four… »

C’est pas un four de cuisine : il fait cinquante mètres de long. Les wagons, à l’intérieur, avancent toutes les deux heures. Et une brique y passe sept jours, sept jours de cuisson et refroidissement.

« L’Etat vous a fait une proposition ? Le ministère de l’Industrie ?
– Non, aucune. Ils laissent faire. On va remplir un dossier, mais on est seul. Un patron de PME, il est seul, seul, seul… »

La visite, on la mène accompagnés de Christiane, entrée « tout en bas, comme aide-chimiste », mais qui au fil de sa longue carrière a grimpé des échelons. Elle a retracé l’histoire de l’usine, depuis sa fondation, en 1908, en a fait une exposition à l’entrée, a collectionné les coupures de presse dans les classeurs.

« En 1980, on était Saint-Gobain, mais ils nous ont revendus à Lafarge. C’est là qu’ils ont dégraissé, de 350 salariés, on est passés à 29. En 86, ils nous ont revendus à Saint-Gobain. Puis à Silice en 87. Un Vesibus, un fonds américain, en 91. Et après, Alpine est encore venu, et d’autres groupes… »

Comment ça ne laisserait pas de traces, dans les cœurs, dans les âmes, ces ventes et ces reventes ? Devenir un jouet, sans volonté, impuissant, démuni, entre les mains des financiers ? Et avec un Etat qui ne les protège pas, qui ne protège leur savoir-faire, leur outil, un Etat qui laisse faire ?

Mais je ne viens pas pour ça : les désastres industriels, dans ma région, ne manquent pas. Je viens avec une autre question :

« Votre technique, là, d’hyper-isolation, est-ce que vous pensez qu’il pourrait être utile pour les logements ? Pour en finir avec les cinq millions de passoires thermiques ?
– Mieux que ça. On a concouru pour une maison à Dubaï, une maison complètement autonome, qui accumule la chaleur le jour, puis qui la restitue la nuit. Eh bien, on a remporté le premier prix de l’efficacité énergétique.
– Et ça pourrait se faire plus largement ? Par millions ?
– Bien sûr que oui. Mais nous, ici, on n’est pas capable de fournir des énormes quantités.
– Et en France, des usines le pourraient ?
– Il n’y a pas d’unité de production à cette échelle. »

C’est le rôle de l’Etat, à mon sens : non pas produire, produire directement, mais porter une filière.

***

Jeudi dernier, à ma permanence, je recevais des cadres d’ERDF, pour une ligne à 400 000 volts qui doit passer dans ma circonscription, qui doit relier la Picardie aux centrales nucléaires et/ou aux éoliennes en mer de Normandie, parce que – me disaient-ils – « demain, on va avoir besoin de plus d’électricité…
– Mais, 
je leur demandais, sur quoi on peut faire des économies ?
– Sur le logement. D’abord, sur le logement. »

C’est le premier poste qu’ils m’ont mentionné, et c’est l’évidence. Je le répète depuis cinq ans en Commission des affaires économiques : « Investir des dizaines de milliards, chaque année, sur la rénovation thermique des bâtiments, c’est du gagnant-gagnant-gagnant-gagnant. Gagnant pour les factures des gens. Gagnant pour l’emploi, local. Gagnant pour la planète, avec moins d’émissions de gaz à effet de serre. Gagnant pour l’indépendance du pays, avec moins d’importations de gaz et de pétrole. »

Les macronistes s’en foutaient. Et avec quel bilan ? L’an dernier, nous avons rénové 2 500 passoires thermiques. Le pays en compte cinq millions. A ce rythme-là, il faudra donc deux millénaires ! L’équivalent d’entre Jésus-Christ et aujourd’hui ! C’est dire l’efficacité de la main invisible du marché, dopé par un peu de « MaPrimRénov » !

Désormais, les macronistes me disent : « Mais on n’a pas la main d’œuvre, de toute façon ! » Et ils font quoi, pour l’avoir ? Rien. Ils attendent que la main invisible du marché forment des centaines de milliers de travailleurs. Perso, on a des pubs à la télé pour l’Armée de l’Air : « Engagez-vous pour votre pays ! Vivez la grande aventure ! » Eh bien, pourquoi pas des pubs pour maçon, couvreur, menuisier ? « Engagez-vous pour votre pays ! Sauvez la planète ! Vivez l’aventure du bâtiment ! » Que les jeunes, les écolos activistes des manifs pour le climat, se lancent dans ces filières, non pas comme des impasses, comme des voies de garage, mais comme des métiers pleins de fierté. Voilà pour le volet spirituel, ce que j’appelle « la valeur travail ». Mais pour le matériel, pour la valeur du travail, il faut garantir à ces métiers, utiles, durs, 2 000 € par mois minimum, une semaine de congé payé supplémentaire, et à 50 ans, si le dos a souffert, la possibilité d’une seconde carrière – comme pour les militaires.

Mais à la place de ça, de cette volonté, à quoi j’ai assisté, ce mardi, au lycée pro Couffignal, à Villeneuve-sur-Lot ? A un abandon. « Ils ont fermé la section ‘gros œuvre, maçonnerie’… En CAP, avec les élèves les plus faibles, il me reste 1 h de français par semaine, une demie heure d’histoire-géo. Alors qu’avant, on avait cinq heures en tout, et deux heures de ‘vie sociale et professionnelle’ : pour leur apprendre à lire un contrat de travail, une fiche de paie… En peinture, on nous a réduits notre budget de moitié, et tout a été refait, le lycée général, mais pas notre atelier… A force de réformes, de re-réformes, de contre-réformes, on n’a plus envie… La rentrée scolaire, c’est : ‘Qu’est-ce qui va nous tomber sur le nez ?’… On est rentrés par passion, mais tout le monde se fantasme ailleurs : ‘Comment on va se reconvertir ?’… On dirait presque des machines pour casser tout ça… »

Ce lieu, qui devrait être un outil pour demain, un investissement pour l’avenir, est manifestement délaissé. Comme la briqueterie Tellus Ceram. Ou comme les menuiseries Grégoire.

***

C’est une immense friche, à Saint-Martial, en Dordogne. En 115 années d’existence, l’usine a eu le temps de s’étendre : ici, durant plus d’un siècle, on fabriquait des portes et des fenêtres en bois, en PVC. « On fabriquait du Grégoire », énonce un ouvrier avec fierté, et « les gens achetaient du Grégoire », du « solide », des « gammes qui durent dans le temps », « quarante ans après, c’est encore là, ça n’a pas bougé », « on avait des contrats à l’international ». Et puis, la dynastie a périclité, une héritière a mal géré, un fonds de pension a ramassé la mise, revendu à un « machin Prudentia ».

« Après, on faisait du low-cost… Pour parler franchement, que de la merde.
– On n’y allait plus que pour le salaire. »

Elle m’intéresse, cette phrase : « que pour le salaire ». Ca signifie que, auparavant, il y avait autre chose que le salaire, un plus, un supplément d’âme.

« Et avant, vous y alliez pour quoi ?
– On était fiers. On était formés. On apportait quelque chose à la commune, à la Région. »

Assez vite, l’entreprise plonge : « On leur a dit souvent. Mais nous, on est des ouvriers, point-barre. C’est marche et ferme ta gueule. Même pour acheter les machines, on leur disait que ça n’irait pas. Mais nous, notre parole ne compte pas. »

Jusqu’à la débâcle, la liquidation :
« Qu’a fait l’Etat ? j’interroge.
– Rien. Rien. Absolument rien.
– Si, ils ont donné des millions sans contrôler. »

Le maire explique, en plus technique : « Les pouvoirs publics, ils ont dit : ‘On ne fait pas d’ingérence’. »

Mais pour moi, il y a un devoir d’ingérence. Pas seulement pour les subventions versées. Pas seulement pour les 237 salariés. Mais surtout, pour l’outil, l’outil industriel qui vole en éclats, les machines à tous les bouts de l’Europe, le collectif de compétences, de savoirs-faires, de petits trucs qui s’éparpille façon puzzle, qui rentre à la maison, inutile, sans transmission. Et qui n’est plus là pour changer les cinq millions de portes, les dizaines de millions de fenêtres des passoires thermiques.

Voilà les succès de la main invisible du marché…

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