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Billet de blog 29 sept. 2022

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« Non le travail n'est pas une malédiction »

Cher camarade Benmouffok, je vais reprendre, à la va-vite toujours, des points que tu soulèves, de vrais désaccords ou de fausses divergences, et qu’on peut éclaircir, peut-être, dans un but : faire-ensemble notre gauche, une gauche qui embrasse ton XIXème arrondissement, mon front de la Somme et Mantes-la-Ville.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Cher camarade Benmouffok,

Que mon petit livre, écrit en dix jours, comme on tire une sonnette d’alarme, que ce petit livre « donne à penser », c’est déjà pas mal. Qu’il suscite des « mais », qu’il comporte nombre de limites, c’est bien normal. Qu’un militant-philosophe l’ait pris avec sérieux, avec bienveillance – ce mot que la Macronie a sali, mais ne nous volera pas –, j’en suis heureux.

Je vais reprendre, à la va-vite toujours, des points que tu soulèves, de vrais désaccords ou de fausses divergences, et qu’on peut éclaircir, peut-être, dans un but : faire-ensemble notre gauche, une gauche qui embrasse ton XIXème arrondissement, mon front de la Somme et Mantes-la-Ville.

1 – Un monde populaire massif

Tu renvoies, d’emblée, le monde social que je décris au passé : « je l’ai vécu dans les Yvelines », « les anciens racontent encore avec nostalgie », « on votait CGT et PCF », « c’était un monde fait d’exploitation, d’accidents de travail et de grèves », etc.

Non, je montre un univers populaire massif au présent. Je conjugue à l’ici et maintenant la figure de l’ouvrier qui, au masculin, se nomme aujourd’hui cariste, manutentionnaire, camionneur, au féminin auxiliaire de vie, agents d’entretien, caissières, mais aussi encore et toujours ouvrier, ouvrière, de l’industrie agro-alimentaire, du bâtiment, etc. Ce sont, entre autres, les cinq millions de travailleurs de la seconde ligne.

Ne les évoquer qu’au passé, que comme une survivance, est en soi une violence très ordinaire. Et à mon sens, une erreur politique.

(Mais peut-être n’est-ce pas ce que tu voulais dire.)

2 – La liberté dans le labeur

Je fais le lien, peut-être à tort, avec ta vision du travail.

Tu énonces cet « objectif » : « Travailler mieux, et travailler moins, jusqu’à ne plus travailler du tout. » Les deux premiers points, je les fais miens. Mais le dernier, pas du tout.

Tu manges, le moindre légume, la moindre goutte de lait, que tu avales, que nous avalons : qu’y a-t-il derrière ? Du travail. J’écris sur cet ordinateur : qu’y a-t-il derrière, pas seulement pour le fabriquer, mais pour entretenir les réseaux d’électricité ? Du travail. Tous nos gestes quotidiens, le métro qui roule, le café au bistro, l’eau qui coule des tuyaux, tous nos gestes sont assis sur une masse de travail, et de travailleurs, souvent invisibles.

Je manque d’imagination, sans doute, inapte à me représenter la cité idéale, mais que serait « Ne plus travailler du tout » ? Le plus probablement, une classe d’oisifs, qui existe déjà à demi, dont nous sommes en partie, et qui vit sur le travail des autres ? Ou alors, aspires-tu à un univers de robots, qui cultiveraient le sol, qui éduqueraient nos enfants, qui soigneraient nos anciens ?

Pour ma part, quel est, sinon l’idéal, du moins l’objectif, modeste, que je me fixe ? C’est justement que les femmes et les hommes qui effectuent ces tâches, nécessaires, ne se sentent ni des esclaves ni des robots, qu’ils éprouvent la fierté de leur utilité, la dignité du travail bien fait. La gauche doit, je crois, se battre sur le contenu du travail, sur son sens, sur son autonomie, sur sa dignité. Et non le considérer comme une malédiction à chasser.

Comme je cite Keynes et ses « vingt heures par semaine à la fin du XXè siècle », tu me dis : « Là je te rejoins complètement. Mais quel paradoxe ! Imagine-t-on plus belle apologie du droit à la paresse ? Il faut choisir, camarade : le royaume du labeur ou celui de la liberté. » Eh bien non, je n’y vois pas de paradoxe. Et je me refuse de choisir. D’abord, notre bataille, la mienne en tout cas, demeure d’installer de la liberté dans le labeur - c’est-à-dire aussi de la fierté, de l’accomplissement, de la réalisation de soi. Ensuite, d’obtenir, avec les gains de productivité, des semaines de congé en plus, un âge de la retraite ramené à 60 ans, des temps sabbatiques en milieu de carrière, etc.

3 – Le bas et le haut

Enfin, tu vois se dessiner, dans mon projet, le retour d’ « un Léviathan écologique ».

Rien, dans mon livre, ne figure de tel. Mais, il est vrai, l’inverse ne s’y trouve pas non plus. Je ne dis rien sur le comment. Je m’en vais donc ici y ajouter un paragraphe :

« En 1945, Ambroise Croizat met en œuvre le ‘vaste plan de Sécurité sociale’ prévu par le Conseil national de la Résistance. Mais cette œuvre serait apparue utopique, impossible, folle, et à vrai dire lui-même ne l’aurait pas imaginée si, durant un demi-siècle, ne s’étaient pas menées des expériences partout dans le pays, des caisses de solidarité dans les usines, puis des mutuelles dans des fédérations. Et même avec sa volonté de ministre, lui tout seul n’y serait pas parvenu sans, à la Libération, les millions de militants cégétistes, communistes, socialistes, qui ont construit de leurs mains, bénévolement, les premières caisses d’assurances maladie, ramassé les feuilles de remboursements dans les boîtes. Le bas et le haut ne s’opposent pas, ils se nourrissent, ils se conjuguent.

De même, aujourd’hui : ce n’est que sur un tissu d’expériences, sur une multitude d’initiatives, que nous pourrons, demain, si nous conquérons le pouvoir, affronter le choc climatique, transformer la société en mieux. Et pas par un Etat qui décide tout, qui gère d’en haut, mais oui, par un Etat qui canalise, qui stimule, les citoyens, les associations, les entreprises. »

Pardonne-moi, camarade, tu évoques bien d’autres points, mais le temps me manque, et en vérité, parfois, je sèche, sans réponse. Je tâtonne. Je m’efforce de chercher, de dépasser les contradictions, de réconcilier un peuple avec lui-même. Au plaisir, peut-être, d’en discuter un jour autrement que par écrans interposés.

Fraternellement,

François Ruffin.

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