Y a-t-il un pilote dans la police ?

Le ministre de l’Intérieur n’est pas devant, mais derrière. Il court après les policiers. Il se tait lorsqu’une députée est jetée à terre. Et il laisse la police à une forme d’autogestion chaotique, entre syndicats, hiérarchie, préfecture. Cette désertion du politique, c’est un symptôme. D’une « classe dirigeante » impuissante à « diriger », qui ne fait plus que « dominer ».

Gérald Darmanin devant les CRS à Paris © Frédéric Legrand Gérald Darmanin devant les CRS à Paris © Frédéric Legrand

« Comme la police n’est plus dirigée, c’est désormais elle qui dirige ». Je pointais cela, l’année dernière, dans mon rapport parlementaire : la désertion du politique.

« Y a-t-il un pilote dans la police ? Je m’interrogeais. Y a-t-il un ministre à l’Intérieur ? Ou bien, en est-on à une autogestion chaotique, entre syndicats, hiérarchie, préfecture, sans cap politique fixé d’en haut ? »

Les événements récents en témoignent, jusqu’à la caricature : le ministre n’est pas devant, mais derrière. Le mardi, il court après les syndicats de policiers, lors d’une manifestation où il se fait huer. Le jeudi d’après, c’est ma collègue députée Bénédicte Taurine qui, lors d’un rassemblement, est jetée à terre, un fait inédit, et sans une réaction derrière, ni de l’Intérieur ni de Matignon.

Et il en est ainsi depuis près de trois ans, depuis les Gilets jaunes – dont il faut rappeler le bilan : 27 éborgnés, 5 mains arrachées, 321 crânes ouverts, et deux morts. Depuis cette crise, le politique est « à la remorque », muet devant les policiers, les approuvant ou les couvrant, levant parfois un petit doigt, timidement, avant de se rétracter face à un haussement de sourcil syndical.

Mon collègue de droite Guillaume Larivé le disait autrement, en Commission des lois :

« Bien sûr, nous soutenons les forces de l’ordre et nous sommes conscients des difficultés de leur mission. Mais elles doivent être commandées. La chaîne hiérarchique comprend les gradés, les officiers, les commissaires dans la police, les sous-officiers et des officiers dans la gendarmerie, au bout se trouve le ministre de l’Intérieur. Je plaide pour le commandement, qui implique de savoir sanctionner, de dégager des lignes directrices de doctrine, de reconnaître parfois des errements et de les corriger [... ] Le ministre de l’Intérieur ne doit pas être derrière les forces de l’ordre. Il est là pour être devant et les diriger. Au vu des événements des dix-huit derniers mois, le ministère de l’Intérieur devrait engager une réflexion sur d’éventuelles évolutions de doctrine et d’organisation. Je souhaite une chaîne hiérarchique qui assume de sanctionner lorsqu’il y a des errements, qui assure un bon enseignement et qui vérifie que la force est employée de manière légale. Il faut un rendez-vous d’actualisation de la doctrine au sein de la police nationale en 2020. »

Sans reprise en main, la police est la bride sur le cou, en une forme d’autogestion décomposée. L’absence du politique laisse un grand vide, que les syndicats, et les plus incendiaires des syndicats, vient occuper.

Faute de Beauvau, la police part à vau-l’eau.

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Lors de mes auditions, c’est une institution en crise que j’ai découverte.

Faut d’un cap, d’abord. Ou alors, des caps successifs, simultanés, parfois opposés. Qui ont désorienté, plus qu’orienté : « Quelle police voulons-nous ? s’interrogeaient – et m’interrogeaient – les représentants policiers. Pour quoi faire ? Du chiffre ou de la proximité ? »

Aucun discours fort, depuis Sarkozy, pour tracer un horizon. Si bien que la politique du chiffre, autrement appelée la « batonnite » – « Comme les écoliers, on rentre au commissariat, on fait des bâtons dans nos cahiers. Une, deux, trois interpellations. Il vaut mieux arrêter deux shiteux qu’un trafiquant, c’est mieux pour les statistiques… » – la politique du chiffre demeure, bien que contestée, tempérée.

Des tas de réformes se sont pourtant succédées. « Le nouveau management » est arrivé, qui a cassé l’organisation habituelle, traditionnelle, du commissariat – sans fixer d’autre but qu’une vague « productivité ». Comme le résume un officier : « L’esprit “Maison police” a disparu ». Des divisions se sont produites, des divisions horizontales : « Les commissaires sont passés de “chef de service” à “manager de service” », produisant une fracture d’avec leurs hommes.

D’autant qu’entre les deux, un maillon est presque supprimé : « Les relais, ce sont les brigadiers, les chefs d’équipe. C’est le contremaître de la police : il a un pied sur le terrain et un pied dans l’état-major ». C’est le brigadier qui fait le lien entre le haut et le bas, qui donne une cohésion à l’ensemble. Son absence, ou son effacement, en font le chaînon manquant.

Les policiers sont atomisés, « chacun dans son couloir » :

« Je me souviens, quand j’ai commencé ma carrière il y a trente ans, un fonctionnaire était désigné à tour de rôle pour faire le café et les sandwichs pour tout le monde. Vous aviez une salle conviviale, où tout le monde venait, on faisait l’appel, on prenait nos consignes, et ensuite on allait tous dans cette salle de repos [...] Tout ça a été supprimé parce que “effectifs, effectifs”, il faut être rentable, etc. Du coup, vous n’avez plus ce rapport humain, vous avez des machines à café, un distributeur de plats tout préparés, un micro-ondes… Aujourd’hui, ces temps communs n’existent plus. »

 Les « temps communs » n’existent plus, mais le temps lui-même « dans la police est une denrée rare ». Le temps manque, pour « faire les deux heures de sport, pourtant obligatoires, chaque semaine ». Le temps manque, encore davantage, pour réfléchir, s’interroger sur ses missions, ses priorités. Le temps manque, surtout, pour « programmer des formations : si un collègue part, tout de suite on met le service en difficulté ».

Et les manifestations, comme un genre de grand-messe, avec ce paradoxe que nous entrevoyons : la toute-puissance est d’autant plus proclamée, martelée, que les policiers sont minés par une fragilité. Il faut afficher l’esprit de corps, d’autant plus quand ce corps se délite, quand ses membres s’atomisent.

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Quel intérêt, pour nous, d’ausculter ce « malaise » ? Pourquoi évoquer ces salles de pause, ce temps manquant, cette solidarité émiettée, cette formation lacunaire, cette hiérarchie intermédiaire ?

Parce que, au fil de nos auditions, j’ai éprouvé le sentiment d’une désorganisation, qui se lit jusque dans des détails.

Qu’on prenne le plaquage ventral – qui a provoqué la mort, entre autres, de Cédric Chouviat. Quelle est la doctrine ? Cette pratique est-elle autorisée, interdite ? La Direction de la Formation (DCRFPN) nous déclare d’abord que « la pression sur la cage thoracique est prohibée », que « la pression sur les cervicales est interdite depuis 2008 et ne s’exerce que sur les omoplates, laissant l’abdomen sans pression pour permettre une respiration ventrale sans contrainte ». Il ajoute ensuite que « le policier peut s’allonger intégralement sur la personne : la pression est répartie, elle ne s’exerce pas sur un point particulier, et permet la respiration. » C’est déjà une ambiguïté : il y a bien une pression sur la cage thoracique et l’abdomen.

Mais cette incertitude est renforcée par une note, datée du 8 octobre 2008, délivrée par le chef de l’IGPN : « La compression – tout particulièrement lorsqu’elle s’exerce sur le thorax ou l’abdomen – doit être la plus momentanée possible et relâchée dès que la personne est entravée par les moyens réglementaires et adaptés. » La pression sur les voies respiratoires est donc admise. Encadrée, certes, mais admise.

Ce flou dans la doctrine se traduit, dans les faits, par des « pratiques hétérogènes ». Et l’on peut citer ici, les cas, tragiques, de Mohamed Boukrourou, Mohamed Saoud, Lamine Dieng, Amadou Koumé, et bien sûr Cédic Chouviat, laissés longuement dans cette position, et qui y ont perdu la vie.

J’établis un lien entre la doctrine floue de la police et ces « pratiques hétérogènes ». J’établis un lien avec la formation initiale raccourcie, la formation continue réduite à zéro. J’établis un lien avec le flottement dans le commandement.

Que l’on compare, sur le placage ventral toujours, avec la gendarmerie nationale. Le colonel, chef du bureau de la formation, nous affirme que « ni le décubitus ventral ni le pliage ventral ne sont enseignés ni appliqués dans la gendarmerie ». Il nous remet le mémento d’intervention professionnelle, et nous montre, page 124, « l’immobilisation au sol avec un contrôle par l’épaule réactif ». Était mentionné en rouge, au-dessus : « Cette technique d’immobilisation se réalise sans exercer de pression thoracique ».

Voilà qui, dans la doctrine, marquait davantage de clarté.

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Cette désertion du politique, qui ne fixe plus de cap, plus de consigne, ne date pas d’aujourd’hui. Le ministre de l’Intérieur se vit, par tradition, Pierre Joxe excepté, sans doute, comme « le premier flic de France » : il fait corps avec les policiers, il jure quittant la place Beauveau « je vous ai défendus à chaque instant », il promet à son entrée en fonction « je serai le premier d’entre vous », il se donne pour mission de « vous soutenir, de vous faire confiance et de vous protéger » (dixit Manuel Valls). Bien moins de « contrôler » ses hommes. Et même plus de les guider, de les orienter.

A-t-on déjà entendu un ministre de l’Education déclarer, « je suis le premier prof de France », annoncer « je serai le premier d’entre vous », se donner pour mission de « vous soutenir, de vous faire confiance et de vous protéger » ? Non, il vient pour « réformer », pour « dégraisser le mammouth », n’hésite pas à remettre en cause la corporation, à se heurter aux syndicats – et dans une certaine mesure, c’est sans doute plus sain ainsi.

Emmanuel Macron, avec ses ministres successifs, Gérard Collomb, Christophe Castaner, Gérald Darmanin, n’ont pas inventé ce suivisme, ce laisser-aller. Mais il faut voir la nouveauté : leur silence, leur absence, est désormais le fruit d’une dépendance.

« Les policiers ont assuré la pérennité de ce gouvernement », déclare ainsi Linda Kebbab, déléguée nationale de FO-Police. Et elle remettait les couverts un mois plus tard : « Des milliers de collègues nous disent :Il y a quelques semaines, on l’a sorti d’un pétrin au théâtre, il y a quelques semaines on a permis à la République de tenir debout quand sa stratégie politique était en train de faire chanceler la République” »

Et c’est la stricte vérité : à l’automne 2018, le pouvoir a tenu par sa police. À qui, dans la tourmente, il a laissé les coudées franches.

« Il y a une responsabilité politique, note le sociologue Sébastian Roché : la décision d’aller à la confrontation, prise début décembre dernier. Une stratégie de communication est mise en place parallèlement, reposant d’une part sur l’idée que “la police fait son travail”, et d’autre part sur la diabolisation des manifestants. »

Quand, dans une allocution officielle, le Président de la République désigne les Gilets jaunes comme « une foule haineuse », des « factieux », des « séditieux », des « complices du pire », que fait-il ? Il les dénonce comme des ennemis. Il les expulse du corps national, sinon de la commune humanité, et leurs corps ne sont plus alors protégés. Ce que le préfet Didier Lallement traduit en « camps » : non plus un même peuple, mais deux « camps », et avec la police clairement d’un côté.

Toutes les polices.

Les unités spécialisées dans le maintien de l’ordre, mais également les compagnies départementales d’intervention, les brigades anti–criminalité, les gardiens de la paix, les sous-officiers en charge des violences conjugales, etc. Et là encore, envoyer toutes les unités, c’est un choix politique.

Avec, surtout, un changement d’intention : non plus seulement contenir, mais intervenir, dans les manifestations. « La Bac, leur vision du monde », compare David Dufresne, « c’est la délinquance, l’émeute. Ils sont, par définition même, “anti-criminalité”. Dans une manifestation, pour eux, un Gilet jaune ou un étudiant, ce n’est pas un contestataire : c’est un délinquant. Alors que, à l’inverse, les CRS et les gendarmes mobiles ne sont pas faits pour interpeller les gens, mais pour les encadrer. Il n’y a pas eu d’ordre pour dire : “Allez au massacre”, mais il y a eu une mise en scène qui disait : “C’est la guerre”. Le discours politique, c’était : “Allez-y, on vous couvre.” »

Et ils seront couverts.

C’est le déni, par le Chef de l’État lui-même : « Ne parlez pas de répression ou de violences policières, ces mots sont inacceptables dans un État de droit » (7 mars 2019). Comme si, l’inacceptable, ce n’était pas les violences elles-mêmes !

« Je n’ai jamais vu un policier ou un gendarme attaquer un Gilet jaune » (Christophe Castaner, 14 janvier 2019).

« Il faut arrêter de parler de violences policières, je ne connais pas de policier qui attaque des manifestants » (Christophe Castaner, 19 mars 2019).

« Nous n’avons pas de regret sur la façon dont nous avons mené l’ordre public et la sécurité publique. Les choses se sont quand même globalement bien passées en matière d’ordre public. Ce n’est pas parce qu’une main a été arrachée, parce qu’un œil a été éborgné, que la violence est illégale. Je ne présente pas d’excuses, je m’en remets à la justice de mon pays. » (Laurent Nunez, 2 juin 2019).

Et qu’importe les conclusions de trois rapporteurs des Nations unies, de la commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, ou de la Haute-Commissaire aux droits de l’Homme de l’ONU.

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Cette dépendance du politique au policier, je veux, pour finir, la replacer dans un temps plus long, repartant de la citation d’Antonio Gramsci :

« La crise moderne est liée à ce que l’on appelle “crise d’autorité”. Si la classe dominante a perdu le consentement, c’est-à-dire si elle n’est plus “dirigeante”, mais seulement “dominante”, et seulement détentrice d’une pure force de coercition, cela signifie précisément que les grandes masses se sont détachées des idéologies traditionnelles, qu’elles ne croient plus à ce en quoi elles croyaient auparavant. »

« Mondialisation », « croissance », « compétitivité », qu’on nous serine depuis un demi-siècle, l’idéologie traditionnelle de nos élites s’est usée. Les gens n’y croient plus, ils s’en sont détachés, n’y consentent au mieux que par inertie, et parfois se révoltent. Faute d’entrainer par l’enthousiasme, par l’envie, il ne reste à la classe dominante que la « pure force de coercition ».

Nous sommes dans ce moment de l’histoire. À nous, désormais, de produire un rattachement à autre chose, à une espérance, à un contre-projet de société.

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