Morale laïque : confusions philosophiques et dangers politiques

Dans sa tribune de Mediapart du 23 avril, « Une morale laïque pour toutes et tous », Jean Baubérot exprime son soutien enthousiaste au projet du ministre de l’éducation nationale Vincent Peillon, présenté en grande pompe le jour précédent, sans qu’on sache en quoi il consiste exactement (son contenu sera fixé par le Conseil national des programmes, encore embryonnaire, avant la  rentrée de 2015, si tout va bien).

Dans sa tribune de Mediapart du 23 avril, « Une morale laïque pour toutes et tous », Jean Baubérot exprime son soutien enthousiaste au projet du ministre de l’éducation nationale Vincent Peillon, présenté en grande pompe le jour précédent, sans qu’on sache en quoi il consiste exactement (son contenu sera fixé par le Conseil national des programmes, encore embryonnaire, avant la  rentrée de 2015, si tout va bien).

Jean Baubérot critique au passage mon livre La guerre aux pauvres commence à l’école. Sur la morale laïque (Grasset, 2012), sans expliquer son enjeu principal. Mon but était seulement de montrer  à quel point le projet du ministre était confus philosophiquement, et dangereux politiquement.

Le projet de ramener la morale à l’école dans une version « laïque » est confus philosophiquement pour deux raisons.

1) Le projet part du principe que «chaque citoyen doit construire librement son jugement», selon les mots du ministre. Il se présente donc comme libre de tout dogme. Mais il présuppose en même temps que si on laisse les enfants réfléchir rationnellement, penser librement, ils reconnaîtront nécessairement la grandeur des valeurs de la République : travail, mérite, dévouement aux autres, solidarité, patriotisme, etc.

Or l’idée que la raison ou la libre pensée pourraient suffire à justifier ces valeurs est d’une grande naïveté épistémologique.

La raison et la pensée critique sont malheureusement insuffisantes pour garantir ce résultat. Même si c’est regrettable, la réflexion rationnelle peut parfaitement aboutir à rendre attrayantes des valeurs comme l’égoïsme, la concurrence acharnée, la célébrité, et même la cupidité.

Dans sa célèbre Fable des abeilles, Bernard Mandeville a, au début du XVIIIe siècle, défendu l’idée que les vices privés (l’intérêt égoïste purement matériel) pouvaient contribuer à la prospérité de tous (chacun travaille pour soi, et les biens de tous augmentent naturellement !) C’est une thèse contestable, mais elle n’est pas irrationnelle.

On peut rejeter l’ensemble de ces valeurs « individualistes » au nom du « vivre ensemble », mais on ne peut pas dire qu’elles sont irrationnelles. On peut même recevoir un Prix Nobel en les défendant (comme Milton Friedman).

2) Le projet du ministre a l’inconvénient philosophique de laisser penser qu’il n’existe qu’une seule morale laïque, celle qui mettrait au premier plan la grande idée kantienne de dignité de la personne humaine, et qui s’exprimerait aussi dans les valeurs communes du travail, du mérite et du dévouement aux autres.

En réalité, l’idée qu’il n’y aurait qu’une seule morale qui pourrait revendiquer légitimement le droit d’être appelée « laïque » est complètement erronée.

Il a fallu longtemps pour envisager la possibilité de justifier certains interdits moraux comme celui de tuer ou de ne pas tenir ses promesses autrement que par la voie religieuse (c’est-à-dire autrement que par l’appel à un commandement divin ou à l’autorité d’un texte sacré). Cette « sécularisation » de la morale est aujourd’hui largement acceptée. Cependant, si on rejette la justification religieuse des interdits moraux, on est loin d’avoir fini le travail, parce qu’il y a de très nombreuses justifications non religieuses de ces interdits; celles de Kant, celles des utilitaristes, celle des évolutionnistes, celles de Levinas, etc.

Laquelle choisir ? Est-ce à l’école républicaine de choisir ?

Pour tous les promoteurs de la morale laïque à l’école, depuis Ferdinand Buisson jusqu’à Vincent Peillon en passant par Émile Durkheim, il n’en existe qu’une seule version possible. Elle valorise le travail, le goût de l’effort, le mérite, le dévouement aux autres, la solidarité, etc. Elle est en gros inspirée par les grands principes de Kant : dignité et respect de la personne. Pourtant, tous ces penseurs savent bien qu’il existe d’autres morales laïques que la leur.

Les morales laïques ne sont pas toutes kantiennes ! L’utilitarisme de Bentham et de John Stuart Mill est une philosophie morale qui contredit les principes kantiens, C’est une éthique des conséquences, alors que l’éthique kantienne est une éthique de l’action et des intentions. Elle accorde une valeur suprême aux états subjectifs de plaisir du plus grand nombre, alors que l’éthique kantienne est construite sur l’idée d’un devoir moral indifférent au plaisir. Elle permet de justifier le mensonge, la mise à mort d’un innocent, et même la torture dans certaines circonstances, alors que l’éthique kantienne les exclut absolument.

Mais qui, à part ceux qui ignorent tout d’elle, dirait que l’utilitarisme n’est pas une morale laïque ?

Par ailleurs, les morales laïques ne valorisent pas toutes le travail, le dévouement aux autres, ou le mérite individuel !

Les morales du plaisir affirment que la jouissance personnelle est le souverain bien. Leur slogan, c’est « Profite de l’instant présent! »

Selon d’autres systèmes moraux, le souverain bien, c’est le repos, et certaines de ses expressions comme la lenteur, la paresse ou l’oisiveté. Leur slogan pourrait être « Ne te fatigue pas trop ! »

Mais qui dirait, à part ceux qui ignorent tout d’elles, que ce ne sont pas des morales laïques ?

Enfin, il existe toutes sortes de morales laïques beaucoup moins sympathiques que les morales du plaisir ou de la paresse. L’évolutionnisme moral a inspiré les thèses les plus horribles. Elle a justifié l’élimination des faibles et la soumission des races dites « inférieures ». C’est aussi une morale « laïque », même si elle est sinistre !

Le ministre refuse tout dogmatisme, toute morale d’État.

Mais en privilégiant ainsi une morale laïque parmi toutes celles qui existent, est-ce qu’il ne porte pas atteinte à la neutralité morale de l’État qu’il prétend respecter ?

Pour un philosophe, ces deux difficultés devraient suffire à disqualifier le projet dans son ensemble.

Mais je voudrais dire aussi quelque chose des raisons pour lesquelles je trouve que ce projet a, en plus, l’inconvénient d’être dangereux politiquement.

Il me semble qu’il est devenu nécessaire d’être extrêmement prudent dans l’usage public des mots « laïque » et « laïcité », ce que Jean Baubérot sait très bien.

Ces mots sont dangereux dans la mesure où leur usage public risque d’être interprété aujourd’hui comme un moyen de glorifier la Nation et ses « traditions » (vin et cochon, entre autres), et de discréditer les minorités religieuses qui ont le « culot » de revendiquer l’égalité dans la possibilité de s’exprimer publiquement et de vivre selon leurs propres habitudes culinaires ou vestimentaires. 

Pour éviter ce danger, il faudrait dire et répéter que l’usage public des mots « laïque » et « laïcité » ne vise nullement à étouffer le pluralisme des mœurs, la diversité des habitudes, à rejeter les revendications présentes à l’expression publique des minorités religieuses, ou à stigmatiser telle ou telle population déjà défavorisée. Ce que les défenseurs du projet ne font pas ou pas suffisamment à mon avis.

C’est pourquoi je me suis permis de suggérer que ce projet peut parfaitement être compris comme visant en priorité, les jeunes des quartiers défavorisés, généralement accusés d’être trop sensibles à l’appel de l’intégrisme religieux musulman, d’être trop violents et trop incivils, des jeunes dont tout le monde semble penser qu’il serait urgent de les « discipliner », et de les ramener dans le « droit chemin » de l’uniformité  républicaine.

Même si sa portée est plus large dans l’esprit du ministre, c’est ainsi que ce projet d’enseignement de la morale laïque est généralement interprété, et c’est ce qui explique pourquoi il suscite un tel enthousiasme, même à l’extrême droite… et même chez les croyants catholiques![1]  

C’est cela le danger politique.

Finalement, j’aurais préféré que  le ministre de l’éducation mette toute son énergie, qui est grande, au service de l’amélioration de la situation matérielle de l’école (ce qu’il fait aussi, et personne ne peut nier que c’est une bonne chose), sans perdre du temps et de l’argent à essayer de mettre en place, sans être sûr d’y parvenir d’ailleurs, cet enseignement de morale « laïque », si confus philosophiquement et si dangereux politiquement.


[1] Selon un sondage Ifop effectué du 4 au 6 septembre 2012, après que Vincent Peillon ait annoncé pour la première fois son projet d’un enseignement de morale laïque, 86% des catholiques étaient pour des cours de morale laïque ! Dimanche Ouest-France, 8 septembre 2012,

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.