Réponses aux objections à la dépénalisation du suicide assisté

 En présentant des arguments en faveur de la libéralisation de la législation relative à la fin de vie dans un billet précédent de Mediapart, je savais bien qu’ils risqueraient de sembler détachés des réalités et de heurter les témoins les plus directs de la souffrance physique et des angoisses personnelles des mourants.

 

En présentant des arguments en faveur de la libéralisation de la législation relative à la fin de vie dans un billet précédent de Mediapart, je savais bien qu’ils risqueraient de sembler détachés des réalités et de heurter les témoins les plus directs de la souffrance physique et des angoisses personnelles des mourants. Les commentaires qui me l’ont rappelé m’ont paru tout à fait pertinents et m’ont profondément touché.Mais ils ne doivent pas nous faire perdre de vue le fait que la question de la fin de vie, telle qu’elle se pose dans le débat public aujourd’hui, est aussi celle de l’étendue et de la protection de nos libertés individuelles, c’est-à-dire celle des limites del’intervention de l’État dans la vie privée de chacun.

Et c’est pourquoi, je me permets de continuer le débaten proposant des réponses aux objections de ceux qui voudraient voir ces libertés individuelles limitées.

 

Il existe toutes sortes d’objections à la dépénalisation du suicide assisté et à la légalisation d’une « aide active à mourir ».

Certaines sont de type religieux (toute vie humaine est « sacrée ») ou fondées sur des conceptions morales extrêmement controversées (l’interdit de tuer ou de se tuer n’admet absolument aucune exception). Elles sont donc difficilement recevables dans le débat public des sociétés démocratiques, laïques et pluralistes.

Mais d’autres objections ne sont ni religieuses ni fondées sur des conceptions morales controversées. Elles méritent une attention particulière, car elles sont recevables dans le débat public de nos sociétés.Si elles étaient justifiées, elles pourraient suffire à disqualifier les tentatives de libéraliser la législation française relative à la fin de vie.

Les trois principales objectionsde ce genre sont les suivantes : crainte du renforcement des inégalités face à la mort et de dérives eugénistes;angoisse à l’idée qu’un principe central de la déontologie médicale soit remis en cause; approbation de la législationqui interdit d’aider ou de provoquer au suicide.

À mon avis, aucune n’est décisive.

 

1. Dérives eugénistes

Cet argument contre la libéralisation dit qu’au lieu de donner plus de liberté à chacun, la dépénalisation du suicide assisté et l’instauration d’une aide active à mourirpourraient finalement restreindre les choix de tous en portant atteinte aux efforts pour mettre en placeun système de soins palliatifs satisfaisant. En effet, un tel système de soins étant très coûteux et très exigeant psychologiquement et socialement, les médecins et les proches pourraient être tentés d’orienter les patients les plus vulnérables versces solutions moins coûteuses en temps et en argent que sont le suicide assisté ou l’aide active à mourir, si elles étaient dépénalisées. C’est une possibilité qu’on ne peut évidemment pas exclure. Mais je ne crois pas qu’elle puisse justifier les limitations à la liberté individuelle de choisir sa mort. Elle devrait seulement nous pousser à exiger un meilleur financement des soins palliatifs et une meilleure information à leur sujet, afin que le choix de ne pas y recourir ne soit pas suspect.

 

2. Déontologie médicale

Cet argument contre la libéralisation dit qu’il serait dangereux d’admettre la moindre exception à la règle professionnelle qui interdit aux médecins de donner intentionnellement la mort, fut-ce à la demande clairement exprimée et réitérée d’un patient. Admettre que cette règle pourrait ne pas être toujours respectée contribuerait à créer un climat général d’insécurité par rapport à l’activité médicale. Mais cette règle peut entrer en contradiction avec une autre règle professionnelle aussi importante qui enjoint de limiter les souffrances autant que possible. La question de savoir quelle règle doit avoir la priorité dans certains cas particuliers est loin d’avoir reçue une réponse satisfaisante dans le débat.

 

3. Législation sur le suicide.

Cet argument contre la libéralisation dit que le suicide est une liberté et non un droit. S’il existait un droit au suicide et pas seulement une liberté de se suicider, ceux qui sont en mesure d’aider au suicide (les médecins entre autres) seraient dans l’obligation de le faire.Mais du fait que, dans l’état actuel de notre législation, le suicide n’est pas un droit qui impose une obligation d’aider, il ne suit pas qu’il ne puisse pas être conçu comme uneliberté qui autorise ceux qui veulent aider à pouvoir le faire sans s’exposer à des sanctions pénales.

 

Dans un texte précédent publié ici, j’aiplaidé pour la libéralisation de la législation relative à la fin de vie. J’ai défendu l’idée que pour ce qui concerne la fin de vie de personnes souffrantes et incurables, l’intervention de l’État devrait viser à protéger la liberté individuelle la plus large possible et non à la limiter par la menace ou la force.

Ce que cela voulait dire plus précisément, c’est que, dans une société démocratique, laïque et pluraliste, il faut, bien sûr, garantir au plus grand nombre la possibilité d’accéder à des soins palliatifs de qualité, mais aussi offrir à ceux qui en expriment la volonté de façon suffisamment claire d’autres possibilités, comme l’assistance au suicide ou l’aide active à mourir, aussi choquantes que soient ces libertés pour ceux qui ont des convictions morales ou religieuses qui s’y opposent.

Je peux ajouter maintenant, en tenant compte des commentaires, que les objections laïques ou moralement neutres à cette libéralisation ne sont pas plus décisives que les objections religieuses ou fondées sur des idéaux moraux controversés.

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