POURQUOI LA COMMISSION DUCLERT, N’A-T-ELLE PAS DEMISSIONNE COMME L’A FAIT L’AHCESR ?

Quand le Juge Bruguière délivrait ses mandats d’arrêts contre les autorités Rwandaises qui venaient de stopper le génocide contre les Tutsi, le Rwanda ne s’était fait aucune illusion du caractère politisé de la démarche et avait choisi à l’époque de rompre toutes relations avec la France. Plus tard les Français apprendront dans Wikileaks que le juge français agissait sous les ordres de l’Élysée,

FRANÇAFRIQUE

Pourquoi la Commission Duclert, N’a-t-Elle Pas Démissionné Comme l’a Fait l’AHCESR ?

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Par Maître Ruhumuliza N. Gatete, 
Chercheur et Panafricaniste

 

 

Il existe un dicton en Kinyarwanda: ‘Uwububa abonwa n’uhagaze’ (Celui qui rampe sur le ventre, se met à découvert pour celui qui est debout.) 

Quand le Juge Jean Louis Bruguière délivrait ses mandats d’arrêts contre les autorités Rwandaises qui venaient de stopper le génocide contre les Tutsi, le gouvernement Rwandais ne s’étaint fait aucune illusion quant au caractère politisé de la démarche et avait choisi à l’époque de rompre toutes relations avec la France. Plus tard les Français apprendront dans Wikileaks que le juge français agissait sous les ordres de l’Élysée, les Rwandais eux n’en avaient jamais douté.

Plus de deux décennies plus tard, les mandats ont été annulés, mais la France tente toujours de réécrire l’histoire. Au début du mois, un énième scandale secouait la fameuse ‘commission de recherche sur les archives françaises relatives au Rwanda et au génocide des Tutsi’, dite Duclert. Prône aux scandales du même style, la composition de ladite commission avait choqué dans les milieux de la recherche dès sa création en Avril de l’année dernière. En effet, tous les chercheurs crédibles sur les questions du Rwanda en avaient été écartés. Plus tard, c’est-à-dire la semaine dernière, on apprendra dans le Canard-enchainé que l’une des chercheurs clés de la fameuse commission, Madame Julie d’Anduran avait auparavant fait des publications minimisant le génocide des Tutsi et louant le rôle de l’armée française au Rwanda à l’époque de son exécution.

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Ses antécédents et intentions ainsi mis à nu, la chercheuse a dû démissionner de ladite commission, pas avant que les dirigeants d’une ‘Association des historiens contemporanéistes de l’enseignement supérieur et de la recherche’ (AHCESR) ait un temps pris sa défense, avant de se rétracter et de démissionner collectivement dans un coup de théâtre assez amusant.

Amusant: Le mot pour designer l’état d’esprit d’un Rwandais face à toute cette supercherie franco-française. Cela l’aurait été encore plus, si Mr. Duclert et son équipe ainsi décrédibilisée, avaient suivi l’exemple de la AHCESR et se faire hara-kiri.

Comment peut-on encore faire confiance en une telle commission, alors qu’elle a été ‘contaminée’ par une révisionniste pendant presque une année et demi, que constitue le clair de son mandat? Vont-ils, Duclert et sa commission, nous présenter dans leur méthodologie un processus de ‘ded’andorination’ après le départ de la révisionniste?

Les médias français prétendent que le rapport de la commission est attendu notamment par la communauté rwandaise de France. C’est une blague! Les Rwandais, de France ou du Rwanda réclament la declassification des archives au public pour que tout le monde puisse les consulter. Ils n’attendent rien des imposteurs du style Julie d’Audrain.

Les français semblent surpris, mais les rwandais le savaient depuis le début. Pour qu’une telle commission puisse être crédible, la démarche de sélection de ses membres aurait dû être effectuée conjointement avec les Rwandais, puisqu’ils sont les premiers concernés. Imaginez une commission des chats, sensée établir leur rôle dans la souffrance des souris..

S’il y a un Français qui de son vivant a pu heurté la conscience des rescapés du Génocide perpétré contre les Tutsi en 1994, il s’agit bien de Pierre Péan. Son livre “Noires fureurs et Blancs menteurs” était d’un cynisme sans nom. Confondant les bourreaux aux victimes, et accusant ceux qui ont arrêté le génocide, à savoir l’Armée Patriotique Rwandaise d’avoir provoqué la mort de leurs propres frères et sœurs pour accéder au pouvoir. Le livre de Péan est d’une telle cruauté, qu’on se demande ce que les Tutsi ont pu lui faire. On y retrouve par exemple des passages entiers du Mein Kamph ce livre macabre d’Hitler, justifiant l’extermination des Juifs, Péan s’étant contenté de remplacer ‘Juif’ par ‘Tutsi’. Quel est le crime des Tutsi à ses yeux? Avoir survécu à l’extermination totale qui était sponsorisé par l’État Français et avoir battu une armée génocidaire soutenue par la France.

Le livre “Noires fureurs et Blancs menteurs” a inspiré le négationnisme et le révisionnisme des 26 dernières années, notamment en fournissant des théories du complot aux avocats de la défense lors des procès du Tribunal Pénal International pour le Rwanda, créé pour réprimer les crimes de génocide et crimes contre l’humanité. Le livre sera aussi à l’origine des mandats d’arrêts émis par un Juge Français, qui ont depuis été démentis, puis annulés par ses successeurs, sans compter des centaines d’articles dans les médias Français reprenant la même thèse d’accusation-en-miroir’.

Pour les rescapés du Génocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda, Pierre Péan est la réincarnation du diable. Voir, lors de sa disparition l’an dernier, le président français – le même qui a nommé cette commission Duclet – lui rendre un tel hommage, sans un seul mot sur le négationnisme qui l’a caractérisé durant sa vie, est une démonstration de l’hypocrisie du gouvernement français quant à sa volonté réelle de renouer les relations avec le Rwanda. Cela, laissait présager de l’issue des travaux de cette énième commission.

Et dès sa création, j’en profitais pour faire un démenti par rapport aux déclarations de l’ex-député Jacques Myard, lui-même membre d’une commission précédente sur le sujet – dite Quilès des années 1998, affirmant que: “L’Élysée a décidé de nommer une commission [d’historiens] pour établir la vérité sur la tragédie du génocide du Rwanda en 1994 où les Hutus et Tutsis se sont massacrés réciproquement…”

Je tenais à dire, en tant que chercheur Rwandais, que cette commission Française ne nous concernait en aucune façon. Nous n’avons pas attendu la France pour nous apprendre ce qui s’est passé chez nous, ou ce qui est arrivé à nos parents, nos oncles, nos tantes, nos cousins, nos frères et sœurs.

Cette commission ne sert non plus à établir aucune vérité sur ce qui s’est passé chez nous, ou à nous informer sur quoi que ce soit. Nous Rwandais sommes fixés sur le rôle de la France dans le Génocide perpétré contre les Tutsi en 1994. Nous avons les idées claires quant aux l’appuis technique, diplomatique et financier apportés au régime génocidaire d’avant, pendant et après le génocide par l’État Français.

Nous sommes assez bien informés sur la formation apportée par l’armée française à l’armée Rwandaise et aux milices interahamwe qui ont servi d’escadrons de la mort. Nous avons vu de nos propres yeux les cortèges Mitterand et Habyarimana défiler à Kigali, nous avons entendu les tueurs chanter ‘vive la France, vive les français, vive l’armée française, vive la coopération’.

Le monde entier a été témoins, au cours des plusieurs sessions du conseil de sécurité de l’ONU, des discours si éloquents des représentants français, membres permanents dudit conseil, défendant le gouvernement génocidaire, alors membre non-permanent, qui niait ce qui était en train de se passer au Rwanda, au moment des faits.

Le peu de survivants de Bisesero se souviennent de l’abandon d’une patrouille des militaires français les ayant découvert cachés dans les montagnes, blessés et sans médicament ni vivres, puis abandonnés aux tueurs, qui campaient tout près.

Tout le monde se rappelle des militaires français qui étaient sur des barrières à Kigali, séparant Tutsi et Hutu puis livrant les Tutsi aux bourreaux;

Nous sommes au courant de la cruauté de Murambi, lorsque les militaires Français ont créé un terrain de volley-ball au-dessus d’une fausse commune pour dissimuler aux enquêteurs de l’ONU les cadavres des Tutsi fraichement tués;

Nous avons enfin, entendu les témoignages des femmes Tutsi violées par des militaires français.

Nous connaissons l’identité des bourreaux qui vivent aujourd’hui en France sous la protection de l’État Français, 26 ans après le génocide.

L’an passé, les services de renseignement français (DGSE) ont finalement accusé les extrémistes Hutu d’être responsables de l’attentat  contre l’Avion du président Habyarimana, élément qui avait servi de prétexte pour déclencher l’extermination à grande échelle des Tutsi. Cela avait intervenu après plus d’une décennie de résistance contre des mandats d’arrêt bidon, émis par un juge français contre les dirigeants du gouvernement Rwandais actuel, ceux qui ont justement stoppé le génocide.

Encore une fois ces soi-disant révélations de la DGSE ne nous ont rien appris. Nous avons toujours su qui a abattu l’avion transportant Habyarimana et son homologue Burundais Ntaryamira. Nous avons mené nos propres enquêtes et avons conclu qu’il s’agissait des mêmes extrémistes en connivence avec des experts de l’armée française.

Nous nous battons depuis 26 ans contre une campagne de désinformation systématique des services de la DGSE visant, comme Pierre Péan, à confondre les bourreaux aux victimes, et notamment, comme l’affirme les écrivains Américain Andrew Wallis et Britannique Linda Melvern, par des fausses alertes d’assassinat distribuées aux autres services occidentales, soi-disant, visant les génocidaires et leurs supporteurs en fuite en occident, à fin de saboter leurs extraditions vers le Rwanda pour faire face à la justice; c’est à croire que les français ont peur que ceux-ci puissent avouer de l’ampleur de l’appui reçu de l’État Français.

Le débat sur les archives françaises, n’est pas si différent du débat sur l’identité de ceux qui ont abattu l’avion du président Habyarimana. En réalité ces deux éléments ne changent rien dans les faits, sur l’ampleur, l’identité des bourreaux ni le déroulement du génocide perpétré contre les Tutsi.

Cette énième commission française alors, est une affaire purement française, d’autant plus que les vrais experts en la matière, les seuls qui comprennent le Kinyarwanda et le Rwanda en ont été écartés, pour y laisser des révisionniste, voir négationnistes connu.

Je précisais donc que nous n’attendions rien de cette tentative à expliquer aux français comment le soi-disant ‘pays des droits de l’homme’ a pu se rendre complice du drame le plus effroyable de la fin du 20e siècle, en gros, une démarche qui ne sert qu’aux tueurs et à leurs complices français à faire face à leurs propres démons, une forme donc de se justifier l’indicible: l’injustifiable.

Je ne puis terminer cet article sans citer l’écrivain Français, Jean François Dupaquier, co-auteur de: ‘Médias du génocide’ qui s’exprimait lors de la Conférence Internationale sur le Génocide, tenue à Kigali en Avril l’an dernier: ‘Si la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens, le négationnisme est aussi la continuation du Génocide par d’autres moyens’, et de s’adresser à monsieur Vincent Duclert qui était présent dans la salle: ‘Vous avez été choisi pour mentir, pour déformer la réalité et minimiser le rôle bien documenté de l’État Français dans le Génocide contre les Tutsi. Je me demande d’ailleurs comment vous avez accepté. Ici au Rwanda ils ont une philosophie, qui les a aidé à se relever, ‘Agaciro’. Cela signifie ‘Dignité’. Je vous invite à vous en inspirer…’ Mr. Duclert qui avait crié pour signaler sa présence dans l’audience, se leva pour se justifier. Il me fit penser au célèbre commentaire de Churchill envers un autre politicien Britannique: “He is asked to stand, he wants to sit, and he is expected to lie.”  (On lui demande de se lever, il aimerais s’asseoir, il est obligé de mentir..)

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