Les médias en font-ils trop avec les faits divers?

On reproche souvent aux faits divers d'occuper une trop grande place dans les médias. L'importante couverture médiatique de la tuerie de Nantes est l'occasion de s'interroger sur le cas aixois. En fait-on trop avec le fait divers? Éléments de réponse.

On reproche souvent aux faits divers d'occuper une trop grande place dans les médias. L'importante couverture médiatique de la tuerie de Nantes est l'occasion de s'interroger sur le cas aixois. En fait-on trop avec le fait divers? Éléments de réponse.

 

Règlement de compte, cambriolage, meurtre, agression, braquage, accident. Ces mots quotidiennement évoqués par les médias - davantage encore par la presse locale - constituent la matière vive du fait divers, cet étrange objet médiatique qui n'a d'existence qu'en tant que tel. Bien souvent méprisé par le champ intellectuel ainsi qu'une partie du lectorat, pour qui il relève trop du domaine de l'émotion et du sensationnel, le fait divers fait toujours autant vendre, à tel point que certains journaux lui consacre des hors séries et que des sites web lui sont dédiés.

 

Importance du fait divers à Aix

Comme toute grande ville, Aix-en-Provence a aussi son lot de faits divers. Mais en feuilletant par exemple le quotidien La Provence, on peut très vite avoir le sentiment que ceux-ci sont omniprésents dans l'actualité locale. Chaque jour, la rubrique faits divers s'étale sur deux pleines pages dans le journal et alimente près d'un titre sur deux de la version en ligne. Laprovence.com étant tout de même le 37ème site d'information français le plus consulté, devant Médiapart et ParisMatch.com, on peut se demander si un tel traitement de l'information n'a pas une influence négative sur le public.

 

Romain Capdepon, journaliste spécialisé dans les faits divers à l'antenne aixoise de La Provence, n'y voit pourtant pas de choix éditorial : « Si on fait beaucoup d'articles sur les faits divers et la justice, c'est qu'il y a beaucoup de faits divers et beaucoup d'affaires de justice. C'est une région criminogène ». Il ne faut en effet pas perdre de vue qu'Aix est une véritable cité judiciaire, abritant des assises très importantes au niveau national. Près de 600 avocats y travaillent. Pas étonnant donc que l'actualité y soit souvent rythmée par les affaires de justice. Trop souvent ? Là encore, celui qui rédige environ deux articles estampillés fait divers par jour tient à nuancer ce qui semble être une idée reçue : «A mon avis on publie entre 20% et un tiers de ce qui se passe.»

 

Les raisons d'un engouement

Mais si les faits divers occupent ainsi le devant de la scène, ce n'est pas tant lié au volume des agressions et des accidents qu'à une véritable demande de la part du lectorat. Des études récentes du quotidien de référence provençal ont ainsi montré qu'il s'agissait de la rubrique que les lecteurs plébiscitaient le plus avec celle consacrée à l'OM. « On essaie avant tout de s'adapter aux désirs, aux besoins, aux envies du lecteur » ajoute Romain Capdepon.

 

Est-il possible d'expliquer les raisons de cet engouement exprimé par le lectorat ? Dans un récent article repris par le journal en ligne OWNI, le journaliste critique des médias Cyrille Frank tente d'expliquer d'où nous vient cette fascination pour ces faits qui sortent de l'ordinaire. Venant renforcer notre satisfaction existentielle, les faits divers permettraient également, selon lui, d'éprouver une émotion à moindre coût, de célébrer notre égo, de se divertir ainsi que de se socialiser. En exhibant de la sorte le drame et le malheur des gens, nul doute que le fait divers offre la possibilité à chacun de se rassurer sur sa propre vie. Mais une grande part de plaisir contemplatif n'est pas à exclure. Un voyeurisme dont Romain Capdepon est également conscient.

 

Influence sur le sentiment d'insécurité

Par le passé, on a reproché aux médias la trop grande place accordée aux faits divers, notamment concernant les périodes qui ont précédé les élections présidentielles de 2002 et de 2007. Il faut dire que cette mise en avant d'affaires venant chambouler le quotidien, même si elle relève de l'actualité, semble jouer un rôle certain dans l'évolution du sentiment d'insécurité. Romain Capdepon s'en défend pourtant : « Je pense que c'est important que les gens sachent ce qui se passe. On n'invente rien, c'est la réalité. Notre rôle est de publier le maximum de ce qu'on peut savoir ».

 

Il n'empêche, l'exécutif français s'est beaucoup appuyé, ces dernières années, sur les faits divers qui heurtaient particulièrement l'opinion publique pour rebondir sur des thématiques qui lui étaient chères. Des déplacements de Nicolas Sarkozy, souvent interprétés comme faisant partis d'une politique de réaction, on se souvient surtout du discours de Grenoble de juillet 2010, dans lequel il assimilait immigration et délinquance. Quelques jours plus tôt, c'était un autre important fait divers - l'attaque d'une gendarmerie par des membres de la communauté rom - qui suffisait à déclencher des mesures de répression envers une communauté toute entière. L'enchaînement de ces deux affaires, à quelques jours d'intervalle, avait alors pu donner l'impression d'un climat d'insécurité important.

 

Certains faits divers passionnent tellement la société qu'il influent sur le cours des choses, et pas seulement de manière négative. Il ne faut donc pas les rejeter systématiquement. Car s'ils occupent une place importante dans l'actualité, aucun lien n'a encore pu être fait entre leur place dans les médias et l'évolution du sentiment d'insécurité. Mais certains, à l'inverse, on tendance à réveiller des clichés racistes. L'artiste Akhenaton s'interrogeait déjà à ce sujet en 2002 dans sa chanson Ecoeuré :

 

A qui la faute si ce pays est si déprimé, si déchiré quand le fait divers est érigé en généralité
Leurs magazines d'info font peur, à qui ça profite ?
La France a besoin de peu pour réveiller ce racisme historique

En cette période préélectorale, il s'agit donc surtout d'être en mesure de ne plus faire d'amalgames ou de raccourcis faciles - et souvent faux - en prenant connaissance d'un énième fait divers, à Aix comme ailleurs.

 

Gabriel Siméon

 

 

Article initialement publié sur TV7 Campus.

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