La paix au nom des armes

"Si vis pacem, para bellum", sage maxime romaine qui inciterait le plus érudit d'entre nous à préparer la guerre en vue d'obtenir la paix. Quoi de plus avisé après tout, lorsqu'on connait l'histoire ?

A la fin du XIXème siècle, l'inquiétante course à l'armement des grandes puissances occidentales conduit le tsar Nicolas II et son ministre des affaires étrangères, le comte Mouravieff, à organiser les conférences de la Paix de 1899 et 1907 à la Haye. Si le fardeau économique d'un tel surarmement a fortement influencé cette initiative, les motivations affichées étaient sensiblement plus nobles : un désarmement progressif et la mise en place des bases de la diplomatie internationale moderne en vue de gagner la paix. Cerise sur la gâteau, ce cycle de conférences permet la création de la Cour Permanente d'Arbitrage, prémices du droit international censé apporter des solutions pacifiques aux disputes entre états. Le XXème siècle n'est ensuite qu'une longue liste d'illustrations pertinentes de cette brillante réussite, inutile donc de s'y attarder.

Forte de son expérience centenaire de pacifiste, l'Occident n'est-elle donc pas la plus à même de répandre la paix à travers le monde ? A coup de canon ou en déroulant des tapis de bombes ? Mais quelle importance puisqu'elle vous prépare une paix aux petits oignons.

 

Autant en rapportent les armes

Depuis quelques années, le Moyen Orient connait une nouvelle course aux armements : en 2015 les importations ont explosé, l'Arabie Saoudite captant la grande majorité des flux et les Etats Unis en fournissant la moitié. L'Arabie Saoudite et l'Inde se disputent la première place dans le championnat mondial d'importation d'armes, à la seule différence que l'Inde est un pays de plus d'un milliard d'habitants quand l'Arabie Saoudite en compte 28 millions. Avec 21 pays qui fournissent la zone pour un montant de ventes qui s'établit autour de 18 milliard de dollar rien qu'en 2015 (rapport du Guardian), le Moyen Orient est devenu la zone avec la plus forte densité d'armes par habitant au monde. Que fait-elle donc de cet arsenal ?

La paix bien sûr. L'Arabie Saoudite a les moyens de ses ambitions de puissance régionale et ne compte pas lésiner pour y arriver. Lorsque ses dollars à l'odeur de pétrole affluent dans nos caisses, nos bombes labellisée "Droit de l'Homme" pleuvent sur le Yémen en détresse. Alors que nous conspuons les despotes honnis d'aujourd'hui, ces alliés d'hier à qui nous réservions tous les honneurs, nos armes servent la cause de ces intégristes islamiques cachés sous le costume de rebelle ou de révolutionnaire que nous leur faisons revêtir aux grès de nos intérêts fluctuants. La guerre, la misère et la tyrannie sont du pain béni pour la fine fleur de l'industrie occidentale. Puisque Obama préfère la vie d'un seul américain envers et contre toute autre considération, il souhaite minimiser la présence de ses troupes sur le terrain ("No troop on the ground"). Le corollaire qui semble en découler naturellement est d'envoyer des armes aux pays sunnites de la region pour qu'ils s'occupent du sale boulot à sa place. Raison numéro un d'augmenter ses exportations d'armes. Dans un même temps, la sortie de l'Iran de l'isolement n'a rien pour plaire à l'Arabie Saoudite. Qu'à cela ne tienne, les Etats Unis vont renforcer son potentiel militaire afin de lui permettre de résister à la menace chiite et de lui réaffirmer la force de leur alliance historique. Raison numéro deux. L'Arabie Saoudite fait face au péril chiite sur son flanc sud ? La France vient à la rescousse pour lui fournir les moyens de raser le Yémen. On ne plaisante pas avec la sécurité intérieure lorsqu'on s'appelle François Hollande.

Et tout le monde semble y gagner.

Tout le monde, sauf les civils. Un détail, trois fois rien face à la vie d'un être humain né du bon côté du globe.

Que cela te serve de leçon, mon fils

Il semblerait pourtant raisonnable que dans une région où deux états sont faillis, dans laquelle grouillent une multitude de groupuscules armés décidés à en découdre quelle qu'en soit la cause,  où larve une guerre plus que cinquantenaire cristallisant de vives tensions communautaires, et où s'entasse une bonne partie des ressources en hydrocarbures du globe,  il faille limiter la propagation des armes, puisque la moindre étincelle est susceptible d'allumer et de faire sauter le baril de poudre sur lequel le Moyen-Orient se prélasse.  Malheureusement, nos élites ont quelques soucis avec l'Histoire. Ou la mémoire. Une discipline certainement trop abstraite pour des esprits comprenant brillamment le fonctionnement du système bancaire et appâtés par des activités extrêmement lucratives comme le commerce des armes.

1980-1988 : Guerre Iran-Irak, ou encore surnommée la guerre imposée. Une guerre de tranchée ayant causée la mort de plus d'un million de personnes. Pour que la partie dure plus longtemps, l'Occident a cru bon d'armer les deux camps, sans grand cas de conscience pendant huit longues et violentes années. La guerre s'est donc enlisée et avec elle un million de corps inanimés.

N'a t-on pas également armé les moudjahidines pour repousser les russes d'Afghanistan dans les années 80', pour se rendre compte avec horreur, vingt ans trop tard, que nous avions enfanté des monstres ?

Et qu'en est-il de notre soutien logistique (livraison d'armes et entrainement des rebelles) à l'Armée Syrienne Libre, lorsque nos élites nous assuraient que c'était bien là "la seule solution" pour vaincre le mal syrien ? Que nous avions trouvé l'alternative miracle au monstre Assad ? En 2015, le général Michael Flynn, directeur de l’Agence de Renseignement du Ministère de la Défense américaine (DIA) révèle que son service n'a cessé depuis 2012 de mettre en garde l'administration d'Obama à coup de rapports, volontairement étouffés, sur l'échec de cette politique. L'ASL n'était qu'un mythe tragique : "ce qui avait débuté comme une opération secrète pour armer et soutenir les rebelles modérés luttant contre Assad, avait été approuvé par la Turquie, et s’était transformé en un programme technique, militaire et logistique à cheval sur la frontière pour toutes les forces d’opposition, y compris Jabhat al-Nusra et l’État Islamique" (extrait et analyse du rapport de Michael Flynn). Selon les propos du général recueillis par le journaliste d'investigation Seymour Hersh, "Les djihadistes, précisait-il, contrôlaient toute l’opposition. La Turquie n’en faisait pas assez pour stopper l’infiltration de combattants étrangers et d’armes le long de sa frontière". Entre Assad et fondamentalistes religieux dont l'idéologie se répand comme une trainée de poudre toxique parmi les bandits de nos prisons occidentales et qui vient frapper au cœur de nos démocraties bancales, le choix est-il vraiment vite fait et banal ?

Ou est-ce simplement le son assourdissant des canons qui résonnent en chœur nuit et jour dans cette région du monde qui nous empêche désormais d'entendre autre chose que le bruit des dollars qui dans nos poches tombent à chaque fois que là-bas, un homme succombe ?

Que dit le droit international ?

L'assemblée générale de l'ONU a adopté en 2013 un traité sur le commerce des armes (TCA), entré en vigueur fin 2014 à la suite de la signature de 130 pays et de la ratification de 61 états. Parmi les principaux exportateurs d'armes, la France et l'Allemagne ont ratifié ce traité tandis que les Etats Unis et la Russie ont, bien évidemment, refusé de le faire.

Ce traité a pour vocation de réguler et de contrôler le commerce d'armes traditionnelles, responsables des multiples violations des droits humains, des crimes de guerre etc... Deux articles forment la pierre angulaire du traité :

  • L'article 6 du traité interdit l'exportation ou la livraison d'armes à un pays qui ne respecte pas ses engagements internationaux ou dont on aurait des informations avérées concernant des crimes de guerre ou autres violations de conventions internationales :

Article 6 : Aucun État Partie ne doit autoriser le transfert d’armes classiques, de munitions, de pièces et de composants qui violerait les obligations internationales de l’État partie, résultant des accords internationaux pertinents auxquels il est partie. En outre, aucun État Partie ne doit autoriser le transfert s’il a connaissance, au moment où l’autorisation est demandée, que ces armes ou ces biens pourraient servir à commettre un génocide, des crimes contre l’humanité, des violations graves des Conventions de Genève de 1949, des attaques dirigées contre des civils ou des biens de caractère civil, ou d’autres crimes de guerre tels que définis par des accords internationaux auxquels l’État est partie.

  • L'article 7 établit quant à lui l'obligation d'évaluer les risques liés à l'exportation des armes dans le pays en question. Chaque pays exportateur doit se poser la question : cette vente contribue t-elle à la paix et à la sécurité ?

Article 7 : Si l’exportation n’est pas interdite par l’article 6, chaque État Partie exportateur évalue si l’exportation de ces armes ou biens pourrait servir à commettre une violation grave du droit international humanitaire ou du droit international des droits de l’homme ou à en faciliter la commission. Si l’État Partie exportateur estime qu’il existe un risque prépondérant de réalisation d’une des conséquences négatives énumérées, il n’autorise pas l’exportation. Le terme « prépondérant » suggère que le risque devrait être significatif. Il convient de noter que cette disposition ne s'applique qu'aux exportations, tandis que l'article 6 s'applique à tous les types de transferts visés par le champ d'application du traité.

Il est curieux de voir des pays du vieux continent ratifier ce traiter tout en continuant de commercer avec l'Arabie Saoudite alors que le Parlement Européen a voté en Février 2016 une résolution exigeant un embargo sur les ventes d'armes à destination de ce pays ayant pourtant tant à cœur nos idéaux humanistes et dont le ministre de l'intérieur a d'ailleurs été distingué en Mars 2016 par le haut titre honorifique français : la légion d'honneur.

Et quel honneur ! Celui d'œuvrer au quotidien pour la paix, notre paix, celle qui est loin d'être universelle mais qui satisfait tant nos dirigeants éclairés.  Car en effet, quoi de mieux pour avoir la paix que de galvauder nos valeurs pour quelques millions, et d'exporter la guerre vers de lointains horizons ?

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