Cologne et l’Eléphant dans la vallée

En même temps que les évènements de la Saint-Sylvestre à Cologne créaient un débat passionné, une étude mettant en évidence les harcèlements sexuels «systémiques» à la Silicone Valley passait totalement inaperçue. Pourquoi ce refoulement collectif? Cela mérite réflexion.

Le 12 janvier dernier, peu après les évènements de la Saint-Sylvestre à Cologne, "The Guardian" publiait un article troublant, faisant référence à une étude américaine selon laquelle 60% des femmes travaillant à la Silicon Valley auraient subi du harcèlement sexuel, dans le cadre de leur travail. L’information m’a paru tellement étonnante que j’en ai cherché la confirmation.

J’ai d’abord retrouvé trace de l’étude elle-même intitulée L’Eléphant dans la vallée (http://elephantinthevalley.com ). "Newsweek" y fait aussi référence en décrivant un monde où la violence, les blagues sexistes, la misogynie ordinaire et le harcèlement sexuel sont le quotidien des femmes cadres. En France, "L’Expansion" la mentionne en écrivant: "Le harcèlement sexuel ne connait pas de frontières. Et tous les milieux, même les plus connectés, sont concernés."

A la réflexion, ces révélations n’auraient pas dû m’étonner. En 2013, j’avais en effet collaboré à la mise en scène par Blandine Savetier de la pièce Love and Money, écrite par Dennis Kelly. Elle décrit "un monde en phase de cynisme terminal" où les Hommes sont soumis à la marchandisation jusqu’à leur propre destruction. Certains spectateurs avaient été choqués par la violence crue d’une scène de harcèlement dans le cadre d’une entreprise de télécommunication. L’Eléphant dans la vallée nous montre aujourd’hui qu’elle décrit une réalité ordinaire.

Le plus étonnant n’est donc pas que le harcèlement sexuel ne connaisse pas de frontières et que tous les milieux, même les plus connectés, soient concernés. Le plus étonnant est que L’éléphant dans la vallée soit passé complètement inaperçu dans le débat qui a suivi les évènements de Cologne. Pourquoi l’indignation spontanée, juste, contre les harcèlements sexuels de femmes à Cologne et le silence sur ceux qui se déroulent dans le huis-clos feutré d’entreprises Hi-tech ? Comment en arrive-t-on à un tel niveau de refoulement collectif de ce que Newsweek décrit comme un "harcèlement sexuel systémique" à la Silicon Valley, alors que nous nous engageons dans une réflexion sans tabou sur les causes des agressions et harcèlements de femmes à Cologne la nuit de la Saint-Sylvestre?

Au moment où j’écris ces lignes, cette différence de traitement médiatique et publique continue à me plonger dans la perplexité. Je vais tout de même me hasarder à suggérer des pistes de réflexion.

La première est qu’il est toujours plus facile de remettre en cause l’Autre que Soi. L’Autre, l’Arabe, le Musulman, sa culture misogyne, l’islamisme qui confine la sexualité et le corps féminin, sont des explications qui conviennent bien au repli identitaire en cours. Un peu comme dans un couple qui se déchire, on est plus enclin à analyser les travers de son partenaire qu’à remettre en cause ce qui dans notre comportement induit une relation destructive.

La deuxième est que les évènements de la Saint-Sylvestre, par leur concentration, le contexte festif dans lequel ils se sont déroulés et la culture supposée de leurs auteurs, semblent mettre en jeu des angoisses primitives, articulées sur des représentations collectives fortes.

La troisième est que penser le harcèlement sexuel généralisé en cours à la Silicon Valley, nous obligerait à une remise en cause difficile de notre "modernité". Si les pires pulsions de possession et domination masculines se donnent libre cours dans les entreprises de la Silicon Valley (et probablement ailleurs), c’est donc que la culture de liberté, sexuelle et autre, prévalant en Californie (et en "Occident") ne serait pas du tout un rempart contre la violence sexuelle masculine à l’égard des femmes.

Cela m’emmène à Cologne et à l’article de Kamel Daoud. Comme beaucoup, j’ai connu ce journaliste et auteur en lisant le formidable Meursault contre-enquête. Je ne vais pas m’étendre ici sur la beauté et l’importance de ce roman, elle a été assez soulignée. J’adhère spontanément au combat courageux qu’il mène contre l’oppression des femmes dans le monde arabe et ailleurs. Pour reprendre ses termes, si en cette période de sommations, on me sommait de choisir entre Kamel Daoud et les tenants de l’islam politique qui veulent tout régir avec la lettre du Coran, je me retrouverais sans aucune hésitation dans le camp du premier.

Mais en analysant les harcèlements de Cologne seulement comme un choc entre une culture traditionnelle patriarcale et une culture moderne de liberté, Kamel Daoud a probablement manqué quelque chose d’un problème plus complexe.

La liberté du sujet, fondatrice de la modernité "occidentale", ne semble pas franchir facilement le pas de nos entreprises. La conjugaison d’un rapport de force économique brutal (en défaveur d’employés de plus en plus précarisés) et d’une marchandisation généralisée qui a envahi à présent les rapports humains, y libère plutôt des pulsions de domination tapies dans l’inconscient. Elle montre à quel point la liberté est une conquête fragile, un combat héroïque même dans une société qui nous asservit par les rapports de force économiques, la consommation et la technologie toute puissante.

Or le fondamentalisme religieux est aussi une tentative de composer avec ce vide de sens, provoqué par une technologie devenue une fin en soi et la marchandisation qui envahit tout, y compris l’humain dans ce qui pourrait lui rester de sacré. Rien ne semble pouvoir arrêter le rouleau compresseur de ce capitalisme débridé et destructeur. Dans La Double impasse, essai sur les fondamentalismes religieux et marchand, Sophie Bessis les décrit comme deux visages de Janus complémentaires, l’un regardant devant lui et l’autre derrière.

Confrontés au joug fondamentaliste, qui voudrait supprimer le désir en occultant le corps de la femme, les intellectuels des pays arabo-musulmans nous interpellent pour que nous ne renoncions pas à nos valeurs, la liberté et l’égalité des sexes, fruit d’un combat séculaire d’émancipation. Ils ont raison. Demander à des femmes d’Europe de renoncer à une liberté si chèrement acquise pour composer avec la culture de populations récemment immigrées, serait une terrible régression et une lâcheté.

Mais il nous faut aussi prendre conscience du danger que constituent pour la liberté et l’émancipation des femmes comme des hommes, le capitalisme brutal, le consumérisme, la marchandisation généralisée qui vide la vie de sens. Une marchandisation qui en arrive à faire aux femmes la même violence qu’une culture patriarcale, dans les entreprises de la Silicon Valley, icônes de cette modernité technologique censée symboliser le progrès humain.

La modernité à laquelle aspirent les femmes et hommes épris de liberté dans le monde arabe, ne peut pas simplement consister à y plaquer le modèle "occidental" avec ses impasses. La voie vers une modernité authentique, le combat d’idées qu’elle implique contre le fondamentalisme religieux, ne pourront pas faire l’économie d’une critique de la modernité "occidentale" et des ravages qu’y produisent les excès du capitalisme et de la marchandisation. Et la lutte pour la libération des femmes dans le monde arabe doit rencontrer la lutte contre un fondamentalisme marchand qui asservit l’Humain.

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