Mayotte: L'espoir, une peau de chagrin

Ici se joue une expérience de vie, tragique il est vrai, dramatique à coup sur, l'expérience de l'homme poussé dans ses derniers retranchements, une expérience de survie qui de misère en misère qui s'entassent deviendra une expérience de survie extrême où notre humanité sera éprouvée, elle l'est déjà, où elle sera érodée voir brisée car l'expérience ne laissera personne indemne.

 

Et notre misère frappe à vos portes, notre misère en haillon, notre misère en larmes de crocodiles, d'amertumes, de malices, de misère. Oui, une misère en larmes de misères. Comme elle frappe aux portes de l'Europe, une petite porte, un trou de lapin, derrière lui le pays des merveilles, immense, un pays sans mesure, trop pleins de tout, de nourritures, de corps distendue, dispendieux, boursouflés de toute part, des ventres énormes, des joues aussi, des villes, des routes, des autoroutes, d'hommes affairés, de bétails comme une marée humaine, de denrées qui coulent jusqu'à des gueules jamais rassasiées même si les corps semblent pleins, près à exploser. Toujours pleins et toujours assoiffé, affamé.

 Il y a aussi le plein de vide, les forêts tari à leurs sources, l'amour qui coule lentement dans des veines sclérosées, difficilement que le bonheur, la fraternité passent par les artères encrassées de graisse, de fumée, des cœurs qui battent de travers, des cœurs enrhumées, des organes qui fonctionnent mal. Des mains toutes pleines de choses à ne savoir quoi en faire. La liberté, le bonheur, la fraternité, la vie, tous asséchés d'un trop plein. Des mains toutes pleines mais si vide, désolante, elles éprouvent un  mal dont elles ignorent la cause, pourtant elles tiennent tant de choses, de quoi manqueraient-elles vraiment?

Comme elle frappe notre misère, aux portes de cette Europe, toute pleine, mais elle aussi elle a sa misère, ses manques, son vide propre à lui-même, identiquement proportionnelle à son trop plein, elle a sa misère différente de la mienne, et  une misère qui me ressemble aussi. Une misère qui fait écho à la mienne, en haillon, en larmes de crocodiles, d'amertumes, de malices et de misères, le trop plein crée un manque en son propre sein, une misère qui me ressemble. Comme elle frappe notre misère toutes pleines de misères, aux portes de cette Europe qui prend peur que le trop plein tarisse, que cette Europe devienne en tout point comme moi, une grande misère étendu à la face du monde, une grande misère intarissable brulée par le soleil, battu par les vents, une plaie béante "pustulée" de misère, lipome empuantie, une grande misère que charrie les marées à chaque pleine lune.

Mais notre misère tellement grande ne frappe pas qu'à ces portes européennes, elle frappe à toutes les portes, le plus souvent aux portes voisines, des misères côtes à côtes  se regardent chagrines, les portes s'ouvrent s'il y a place, même place misérable, la misère s'accommode d'une moindre misère.

Et des misères s'étalent sur des moindres-misères. Partout de l'Afrique aux Amériques en passant par l'Asie, des misères sur des moindres misères s'étalent.

Ainsi aux creux d'un rocher entre la mère de toutes les terres et  sa Grande fille Madagascar, des misères s'entassent depuis 30 ans aux moins.  Ça a commencé par une installation fraternelle, il y avait assez à partager puis de petites misères ont commencé à s'étaler sur des toutes petites misères, puis des misères sur des moins petites, puis une grande sur une misère entière, puis des grandes misères sur des grandes misères, et puis la place vient à manquer,  des misères qui ne s'étalent plus et ne font que s'entasser. Des monticules, des collines de misères. Des misères qui se mordent aux jarrets, se mordent la chair, sautent sur une veine jugulaire, assoiffées, affamées, elles s'étouffent entre elles, s'offusquent de tant de misères, des misères qui ne s'épargnent plus, et des misères qui en chassent d'autres, qui en volent d'autres, des misères qui violentent, tuent, insultent, des misères en colères. Et des misères contres des misères. La guerre des misérables est déclarée.

C'est ce qui arrive lorsqu'il n y a place pour mettre corps-misérable côte à côte, côte à côte l'espoir est toujours devant, mais côte à côte et entassé, de tous les côté, l'horizon est bouché, l'espoir nulle part, une peau de chagrin. Lorsque les misères s'entassent, qu'elles ne peuvent s'étaler, elles en viennent à s'affronter. De toutes les classes les misères s'affrontent pour la survie, on en vient à l'état de nature, la survie de l'espèce, la survie les liens après, la survie l'humanité après, la survie d'abord ensuite la fraternité.

Ici se joue une expérience de vie, tragique il est vrai, dramatique  à coup sur, l'expérience de l'homme poussé dans ses derniers retranchements, une expérience de survie qui de misère en misère qui s'entassent deviendra une expérience de survie extrême où notre humanité sera éprouvée, elle l'est déjà, où elle sera érodée voir brisée car l'expérience ne laissera personne indemne et ce, non pas par faiblesse de notre part mais parce que une telle l'expérience ne laisse guère place à beaucoup d'alternative, le moindre mal sera déjà un grand mal en soi. Je ne souhaite à personne de vivre ce qu'est entrain de vivre ce petit ilot. Ce que nous sommes entrain de vivre c'est l'expérience du désespoir qui, nous submergeant de toute part, tente à voir par quel dépassement, par quel moyens nous le surmonterons. Et l'homme que nous sommes s'affaisse de toute part, d'abord recroquevillé, sa stature s'ébranle, un squelette éparpillé qui ne tient plus debout et je ne vous parle pas du "méchant mahorais sans cœur" parait-il, je ne vous parle pas de "l'étrangers vil" semble-t-il, je ne vous parle pas de ces raccourcis simplistes qui ne s'embarrassent guère de nuances, mais de l'homme tout entier que nous sommes à la faveur de notre histoire, des cyclones qui nous secouent, de la houle qui nous ballotte, à la ferveur de nos tumultes, de toutes nos passions, mais aussi à l'ombre, à l'abri de celles-ci, loin de cette mer agité, pour se regarder tout entier avec sérénité même aux heures les plus sombres et se reconnaitre sans omettre une partie de ce que nous sommes.

Je ne souhaite à personne ce piège qu'on nous a tendu, qu'on s'est pris la peine d'aider à façonner de tous les bords, de toutes les rives.

 Un piège où la misère est devenu un permis pour commettre le crime, comme un droit à la forfaiture, la misère comme une peau déshumanisante, déshumanisé, j'ai enlevé mon humanité, je t'enlève la tienne et toi tu fais de même envers moi. Ma misère contre ta misère, ton désespoir contre mon désespoir. Et l'espoir une peau de chagrin.

 

Le désespoir ne peut servir d'échappatoire, de fausses excuses, il nous oblige à l'espérance pour pouvoir grandir, avancer et se dépasser, penser  en dehors de cette perspective nous voue à l'échec certains. Notre misère c'est le désespoir, fusse-t-elle la seule arme dont nous disposons, il n'est pas dis qu'il faille sans servir contre nous même ou contre quiconque, peut être qu'elle est là pour servir à ouvrir le chemin pour avancer justement.

 

Nous sommes dans ce piège où on nous conduit sur la voie du pire, chacun avec son désespoir prêt à en découdre, chacun dans son armure misérable. L'expérience suit sont cours inéluctable semble-t-il, secrètement chacun sait vers qu'elle voie sans issue nous allons, il se murmure dans des couloirs, parfois un cri perce le silence, mais on ose songer à l'impensable, on ose y croire, mais toutes les forces poussent vers cette voie sans issue.

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