Au bout du Tunnel - Lettre d'un jeune Syrien

La faute à une virgule oubliée dans le livre des destinées, partis subitement sans crier garde, même la mort fut surprise de les accueillir, partis sur des malentendus, des avidités, partis sur des riens qui tuent, des rien pas foutu de rendre heureux, pas foutu de construire mais des riens qui détruisent, des riens qui démembrent, des riens qui tuent pour un rien...

J’ai rêvé que dehors le soleil brillait et que le ciel bleu était couvert de monarque, un vent frais et doux s’engouffrait dans nos cheveux, ceux de ma mère, mon père, ma sœur, il parcourrait nos corps sous une chaleur accablante. J’étais heureux de retrouver cette impression. Une sensation oppressante, l’atmosphère étouffante du désert. Habituelle oppression à laquelle l’on s’abandonne volontiers : un désert, une chaleur ; une faim, une oasis ; un petit cours d’eau ; un verger, tout pour faire grandir un monde.   Il faisait chaud, mais c’était la chaleur du désert, je sentais cette odeur si caractéristique, le sable, ses grains qui vous piquent aux yeux, s’engouffrent dans chaque orifice de votre corps, vous étouffent quelques fois lorsque les vents deviennent tempétueux, une brise méditerranéenne, elle nous vient de Lattaquié : du sable dans le nez, du sable dans les yeux, les oreilles et la gorge. Des instants vécu, révolu, désormais à peine rêvé. Soudain je me réveillai en sursaut, essoufflé, je me suis brusquement précipité dehors, ma tante surprise, tout en criant après moi me demanda ce qui se passait, je voulais croire que ce n’était pas qu’un rêve, je couru défonçant les portes les unes après les autres jusqu’à atteindre l’extérieur, mon regard à la fois inquiet et plein d’attente, mon cœur battait à 1000 à l’heure, le poux s’accélérait, le souffle court, haletant, j’étais debout, le dos bien droit, les mains moite et les yeux pleins de songes, embués de rêves, je les levai au ciel et bien que nous soyons en plein jour, que le soleil était bien là, le ciel parut sombre comme voilé, une habitude depuis que la guerre s’est installé. Mon regard cherchait des êtres chers, une mère, des visages que j’ai à peine vus. Une sœur, un père. Où sont-ils ?

Plus qu’une déception, une profonde tristesse m’envahit alors, ma vie était toujours un cauchemar, et hélas, les avions de morts étaient toujours là, les faucons, les aigles en ferraille, sans âmes,  dépourvu d’humanité, partout des spectres, des zombies, les bruits d’hélicoptères incessant, et puis les bombes, sourdent, aveugles à nos souffrances et à nos cris, c’est la guerre, la vrai, sans fantaisie, ici les enfants ne jouent pas à faire la guerre, mais c’est bien la guerre qui s’emploie à les défaire.

Désespéré je ralenti le pas tout en continuant à avancer machinalement, je déambule en scrutant ce ciel désolé, derrière moi ma maison à peine debout, elle tient sur une jambe, ma tante en pleur qui crie mon nom, elle veut que je rentre, voyant que je poursuis mon chemin, elle se met à me courir après, mon oncle la stop net,

-       « laisse le » : lui dit t-il

-       « ce qui devait arriver arriva, on ne peut rien pour lui, il te reste encore des enfants qui ont besoin de toi, laisse le s’en aller! »

 

Sur ces paroles je poursuivi ma route, m’éloignant petit à petit de ces silhouettes familières, les seules qu’il me reste,  et tout en marchant le regard toujours vers le ciel, je songe à cette vie révolu,  balayée par les bombes, soufflée par la folie humaine, une vie effondrée sous les gravas, je songe à cette vie d’avant, mon père ; ma mère ; ma petite sœur Zahra, qu’ils me manquent tant : les dimanches à l’église ; la douce voix de ma mère qui m’appelle « Ahmed, à Table !  Ahmed éteins la lumière! Ahmed… », et puis je l’entends me dire dans un moment de tendresse « Mon petit Irak » elle me surnommait ainsi « tu es notre espoir, toi et la petite Syrie, que Dieu vous garde et fasse de vous des lumières pour ce monde » la petite Syrie c’était Zahra, ma petite sœur ; aussi je songe aux petits cousins que j’attendais à la sortie de la mosquée pour aller jouer, qu’ils me manquent tant, avec eux une partie de moi a disparu. 

J’avance et peu à peu, derrière moi les silhouettes de ma tante et de mon oncle s’effacent, je suis déjà loin, au point de non retour, retourner vers quoi d’ailleurs ? Dans cette ultime marche, je revis les bonheurs perdu, des souvenirs reviennent, des êtres qui font que votre vie vaut la peine d’être vécu, ils ne sont plus là, ils se sont envolés au coin d’une rue, la faute à une virgule oubliée dans le livre des destinées, partis subitement sans crier garde, même la mort fut surprise de les accueillir, partis sur des malentendus, des avidités, partis sur des riens qui tuent, des rien pas foutu de rendre heureux, pas foutu de construire mais des riens qui détruisent, des riens qui démembrent, des riens qui tuent pour un rien et moi toujours dans ma marche pas assez de larmes pour pleurer, ceux qui sont partis pour rien.

Ils sont partis.

C’était hier, la vie, nos rêves, pleins d’espoir, le monde nous appartenait, mais depuis les rêves sont morts et nous avec, là git dans ces décombres des vœux de vies, ceux de l’innocence sacrifiées. Ci-git des vies qui n’ont réalisés aucun rêve, ils sont morts pour rien. Je dis pour rien, mais je pense avoir une petite idée tout de même du pourquoi de tout ceci, mais en définitif ce « pourquoi » n’est finalement rien, tout au plus un vide inutile donc inutile d’en dire mot, dans mon état je n’ai que faire de raisons, toutes ces raisons ne sont au final que des riens qui ont cru devenir quelques choses en tuant, en détruisant, en niant. En ce monde vous en voyez partout, des « rien » qui brandissent des différences jamais pour inclure mais toujours pour opposer, exclure, condamner, jamais pour rassembler, des « rien » qui « Twit », des « riens » qui commentent, qui publient leurs haine, distillent leurs poison, des « rien » qui brandissent des mots sans en connaître le contenu, ils se sont construit une chimère comme bateau et naviguent à la poursuite d’une autre chimère, sur une mer qui n’existe pas, ils brandissent des civilisations qu’ils n’ont jamais compris, des civilisations dont ils se sentent héritier, alors qu’ils ne sont héritiers de rien. Ils naviguent dans le néant.

Hier, le monde nous appartenait et puis un lendemain nous nous sommes réveillés et dans nos mains nous héritions d’un enfer. Je suis fatigué, fatigué de tout, lasse d’être un mort qui fait semblant de vivre, devant moi les gens effarés ne font même plus attention à ce qui se passe autour d’eux, chacun à ses occupations, chacun à sa douleurs, chacun à ses blessures, chacun à ses morts et chacun ses raisons de perdre la Raison, dans ces ruines la folie est un secours certains et la mort une délivrance. Mais je ne finirai pas fou !!!!

Souvent nous les partageons ces raisons, ce sont les mêmes, nos douleurs, leurs douleurs, nos  morts, leurs morts, ensemble nous les enterrons, nous les pleurons, mais les désolations profondes sont solitaires, nous avons beau les partager avec d’autres, c’est seul que nous y mettons un point final, une conclusion qui tragique ou heureuse vient ponctuer un deuil et fermer une page de notre histoire.

Et ainsi seul je m’en vais ponctuer la mienne, je vivrai ou mourrai aurais-je pu dire, mais, puisque je suis déjà mort, autant que le sont tous ces cadavres jonchant le sol, et que même bien mort qu’ils sont ils peuvent être heureux de cela, ils ont au moins un au-delà pour les accueillir, mais pour nous « les-mal-morts », nous sommes des apatrides, des sans terres dans votre monde comme dans l’autre, alors il n’est plus question de faire semblant, plus question de survivre.  J’aurais pu scander « je serai ou ne serai point » et me battre pour être, mais je vous l’ai dis, puisque je suis déjà mort de l’intérieur il n’y a plus rien à sauver si ce n’est le peu de vie qui reste. Et ce peu de vie, ce sont ceux là derrière moi, dans cette maison qui vacille.

Tu me manqueras ma chère tante, mon cher oncle, veillez sur mes cousins, je sais que je suis le seul lien qui vous reste de mes chers parents, plus que des cousins, ils étaient pour vous, un frère, une sœur, que vous chérissez, je sais votre amour, votre abnégation à tout faire pour me préserver mais il est plus que temps, que j’aille au front, non pas pour rajouter de la violence à la violence, non pas pour venger ou me venger de qui que ce soit, mais pour que le mort que je suis déjà et que je serais toujours désormais, même si ce conflit venait à se terminer aujourd’hui, trouve sa réalité, une conclusion logique, la moins pire, la moins tragique qui puisse être hélas, qu’on en finisse avec cette abomination, puisque tout en moi est mort et que seul me reste une enveloppe vide, aller au front c’est en finir avec cette anomalie, me mettre en conformités avec les faits, ainsi fini toute matière à proximité d’un trou noir, elle tombe inéluctablement dévoré par ce dernier, pardonnez-moi mon cher oncle, ma chère tante, le front est un trou noir et je suis passé à proximité et impossible d’en réchapper, impossible d’échapper à l’irrésistible attraction qu’il exerce sur mon corps, mais il n’est pas trop tard pour mes petits cousins, veillez sur eux et tâchez de les en éloigner le plus possible. Je m’en vais, et je souhaite que les jours heureux reviennent sur vous, nous nous retrouverons de l’autre côté sur des monts plus paisible.

Puisque ici nous jouons à vivre et que la mort est notre vraie vie, mourons pour sauver ce qui peut l’être.

Je dirai à maman et papa, à Zahra, Aicha, Oussam, Deriss, Ghamal, que vous étiez les meilleurs des gardiens, je leurs dirai votre amour pour nous, votre amour pour eux, restez en paix.

 

Tendrement votre neveu qui vous aime.

 

 Abou Laith Al-Soûriy Al Iraqî (Ahmed Ibn AbdelKader).

 

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