Les Gilets Jaunes une jaquerie de provinciales extremistes?

Loin des clichés, loin des extrêmes, loin du racisme mais surtout loin des caméras et du mépris de classe j'ai rencontré des gilets jaunes à Arles.

En réponse à l’intervention très attendue de Macron dans la soirée du 10 décembre, les gilets-jaunes étaient invités ce matin 11 décembre à se rapprocher des représentant locaux de la république.
À Arles ce matin, quelques uns se sont présentés devant la sous-préfecture dès 8:30 prêts à présenter les revendications de tout un mouvement, Ces revendications sont simples et il n’y en a qu’une c’est recourir au référendum d’initiative citoyenne. Vers 10:00 le sous-préfet en a reçu 5. À l’extérieur 12 CRS sont venus progressivement assurer la sécurité de la république face aux 12 gilets jaunes qui attendaient devant la sous-préfecture. On discute de l’intervention de Macron, de l’état policier, des arrestations et des jugements à Tarascon où certains gilets-jaunes ont été qualifiés d’ennemis de la république pendant leurs audiences par les juges en places.

 

11:30 le groupe des cinq sort de la forteresse-sous-pref.

Le sous-préfet a semble-t-il était très courtois, n’hésitant pas à citer Jean Moulin où à rappeler les grandes idées philosophiques qui ont fait la république. Ensuite , il a demandé à chacun de raconter son parcours, une façon de remettre chacun dans son rôle. Il sembla très étonné de la diversité des parcours, loin des clichés que l’imaginaire collectif pouvait laisser deviner. Il y avait notamment une femme qui avait servi l’armée de l’air pendant 20 ans, un chef d’entreprise, un écrivain... Le sous-préfet n’hésita pas une seule seconde à proposer son aide afin de régler des situations individuellement. Il ne voulait visiblement pas reconnaître en eux l’expression d’un mouvement

Le groupe des cinq lui ne s'est pas laissé berner, comme un seul corps il a rappelé qu’il était ici en tant que porte parole et qu’il servait l’intérêt commun. Sa revendication première est le référendum d’initiative populaire, mais leur interlocuteur change souvent de sujet répétant des phrases toutes faites sur les droits et les devoirs afin d’éviter soigneusement d’aborder cette question.

Une fois l’entretien terminé, voire écourté pour ne pas répondre à la question essentielle du referendum d’initiative citoyenne une des personnalités du groupe a demandé au sous-préfet ce qu’il avait compris de l’échange. Il fut surpris et interloqué par la question. Le groupe l’écouta synthétiser ses idées et il apparu clair à tous les membres du groupe qu’il n’avait toujours pas compris que la doléance principale est le referendum d’initiative citoyenne et évidemment il le lui a rappelé.

En sortant, petit débriefing sur la place de la république. Les gilets-jaunes sont déçus mais pas surpris. Ils réorganisent leurs stratégies de blocage, St-Martin-de-Crau, Arles, et Fos-sur-Mer prévoient de renforcer leurs liens.

Sur la question de la représentativité, il n’y a pas eu d’élections. J’ai le sentiment que cela s’est fait le matin même, parmi la vingtaine de gilets jaunes présents devant la préfecture, cinq d’entre eux se sont portés volontaires. Cela s’est fait naturellement. Bien que la question des élections et de la représentativité semble être centrale dans les échanges. Il faut se rappeler que sur chaque rond point les gens ne sont pas si nombreux.

On m’a dit qu’il y avait une secrétaire scripteur-se ? Qui a fini par écrire la demande de référendum à la toute fin. Mais rien de signé.

Je me permets aussi de vous livrer mes impressions (qui valent ce qu’elles valent)

J’ai senti qu’ils avaient très peur, peur de l’avenir, peur de la violence qui gronde, peur de la police qui, même à Arles ,a chargé samedi 30 minutes avant la fin de la manif. Ils ont vraiment peur de devoir affronter une guerre civile, et en même temps, j’ai senti que les peurs présentes avant les manifs-gilets-jaunes, ces peurs qui vous empêchent de dormir parce que demain il se pourrait que vos gosses ne mangent pas-plus étaient encore plus grandes. Ils m’ont raconté comment on les insultait de bon à rien et de fainéants sans parler des insultes plus salaces et des envies d’en découdre sur les rond-points.


Je les ai senti fatigués, et à fleur de peau, mais pas du tout violents, à fleur de peau comme pénétrés d’une grande tristesse, je les ai senti choqués d’avoir été chargés comme du bétail par les CRS, je les ai senti forts et déterminés.
J’ai entendu leur méfiance à l’égard des syndicats et des partis.

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Mais j’ai entendu aussi leur lucidité face à l’avenir, la certitude d’un combat long et fastidieux. J’ai entendu les mots expérimentales, expérimenter revenir souvent. Ils sont conscients de chercher un modèle de gestion qui n’existe pas encore. Ils sont conscients qu’ils feront sûrement des erreurs et des retours en arrière. Ils sont conscients de vivre dans un pays où les médias sont détenus par 9 milliardaires français et qu'ils ne bénéficieront pas d'une couverture médiatique bienveillante.

Les 100 euros de plus, ils n’en veulent pas, mais pour une simple raison, il savent déjà que si on leur donne ici, on leur prendra sûrement là-bas.

Ils entendent qu’on dit que quoi que le gouvernement offre ils refuseront et ils m’expliquent qu’ils ne veulent plus qu’on les prenne pour les dindons de la farce, habillés aujourd’hui des vêtements qu’on leur retirera demain.

Ils ne veulent plus être représenté par des partis, des élus ou des candidats, mais des responsables. Ils me rappellent que  « responsable » implique que l’on a une responsabilité, c’est tout con, mais moi cela me parle. Et comme eux je sais que le chemin est long. Ils posent la question de la représentativité. Ils se demandent comment c'est possible de vivre réellement dans une démocratie sans que le peuple réuni ne puisse demander un référendum ? Après les nuits debout et la France Insoumise, ma crainte est de savoir si nous allons enfin trouver comment communiquer pour que chacun se sentent écoutés. Il me semble que c’est là le cœur du problème.
Eux et moi aussi, nous ne voulons pas, comme dirait l’autre, avoir « le devoir de produire », mais le droit de vivre et non pas survivre.
Et au passage donner des leçons sur le fait de produire quand on bosse dans une banque ou une assurance qui ne produit rien d’autre que du vent, c’est un peu gonflé, non ?

Ils évoquent leurs besoins pour continuer à réfléchir à l’après, car pour eux, la fin des gilets jaunes commencera avec la mise en place du referendum d’initiative citoyenne .

 

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