Depuis le début des années 2000, nous savons que la télé-réalité propulse en quelques semaines, sur presque rien, de parfaits inconnus au rang de stars médiatiques. Il en faut peu pour être heureux. Si cette notoriété soudaine et parfaitement vaine dit tout le mal que l’on peut penser des outils médiatiques actuels, des écrans de télé à ceux des réseaux sociaux, force est de constater qu’elle conserve un sens ténu : les candidates et candidats à ces émissions, les héros passagers de vidéos partagées, nourrissent le projet et ressentent le désir de devenir quelqu’un de connus, de reconnus et pourquoi pas d’adulés, même un bref instant, parfois le temps de dire « tik-tok ».
Cette fin octobre 2020 semble inventer une nouvelle modalité de notoriété immédiate, nationale et même transfrontière. Ses outils sont les chaines d’informations en continue, les chaines historiques qui leur courent après et celles et ceux qui aiment à s’y montrer : le personnel politique en poste et en manque d’idéologie, voire d’idée, de visée, voire de vue, souvent bien conscient qu’une idée nauséabonde l’est nettement moins lorsque les journées entières sentent la merde. L’on y trouve également le personnel politique en fin de carrière, moqué à force d’erreurs, de renoncements, de défaites, d’inepties. Pour ceux-là, les émissions du soir sont les seuls moyens de retrouver le goût de la scène, les sensations du plateau, le vertige de se savoir écoutés malgré leur vacuité et leur inutilité. Ils font tristement penser aux champions du monde français de 1998 tous devenus commentateurs des exploits de ceux de 2018 et par la-même donneurs de leçons qu’ils n’ont pas su mieux appliquer que leurs jeunes successeurs. Impossible de se limiter à ces seuls responsables, ce serait omettre le rôle délétère joué par les présentateurs excités et incultes en sueur, les « éditocrates » acrobates et sujets au vertige, les experts en quête d’expertise, les représentants surdiplômés de think-tanks obscurs qui sourient et abiment…
Toutes et tous ont décidé de promouvoir en héros un homme décapité, qui sans tête serait devenu la nouvelle allégorie de la République, une Marianne qui ne montre pas le sein mais dissimule malgré elle son visage. Il n’avait rien demandé, Samuel Paty, il était simplement enseignant, Samuel Paty, et voici qu’il devient officier des palmes académiques, héros national, nouvel hussard noir d’une république assombrie. Pourtant, il y a encore dix jours, il était agent d’un ministère en perdition, d’un service public aussi méprisé que les autres, malmené par certains parents d’élèves, critiqué par certains collègues, timidement appuyé par sa hiérarchie. Il y a peu, la Covid-19 a permis d’applaudir le personnel hospitalier méprisé, mal payé, en colère et ainsi de dissimuler le programme de destruction massive de l’hôpital public en œuvre depuis les années 1980 qui ont vu l’affirmation du néolibéralisme financiarisé. La décapitation de Samuel Paty va peut-être permettre d’applaudir le personnel enseignant méprisé, mal payé et en colère et ainsi de dissimuler le programme de destruction massive de l’école publique en œuvre depuis les années 1980 qui ont vu l’affirmation du néolibéralisme financiarisé. Clap, clap, clap.
Une question devient dès lors légitime : Samuel Paty n’aurait-il pas perdu la tête à cause de politiques néolibérales qui depuis 30 ans, avec calme et méthode, décapitent la République ? Samuel Paty n’aurait-il pas été décapité à cause de politiques arbitraires et sécuritaires, intérieures et internationales, qui courent après le maintien d’une ancienne domination coloniale surannée, après les choix diplomatiques et belliqueux des Etats-Unis et après la montée progressive des nationalismes tricolores et racistes dont elles font le lit, confortable et douillet ?
J’entends les cris, les protestations, les insultes : « islamo-gauchiste[1] », « universaliste naïf », « bobo-écolo-islamo tout vert », « antipatriote lâche », « Black Lives Matter », « repentant mondialiste » … Et j’aimerais en inventer encore. Face à ces cris et ces insultes, quelques explications.
Les politiques néolibérales sont mises en œuvre historiquement par la droite, l’extrême droite et pire, par une large partie de la gauche qui, depuis le début des années 1980 et la fin de la guerre froide, glisse sans frein, sans remord, sans réflexion, au service de leurs électeurs, les milieux les plus aisés et ceux les plus déclassés. Ces lois, décrets, modifications constitutionnelles, traités européens, accords transatlantiques détruisent, pas à pas, toutes perspectives d’avenir pour beaucoup de citoyennes et citoyens et nourrissent ainsi le désespoir et la haine chez une partie d’entre eux. 30 ans de paupérisation, d’inégalités grandissantes, de concentration des richesses, de chômage de masse variable d’ajustement, de politiques migratoires abjectes, de soutien aux pires régimes dictatoriaux, de guerres contre des peuples dont les réfugiés meurent dans des camps, de politique de la ville ghettoïsante, d’échecs scolaires, de moindre financement des associations de quartier, de suppression de polices de proximité au profit d’une BAC en manque de sensations, d’affaiblissement de services publics, ceux qui sont la seule propriété de ceux qui ne possèdent rien, de criminalisation de la contestation, de violences policières, d’injustices judiciaires, de corruption, etc. 30 ans après lesquels il faudrait que la République soit aimée, adulée par celles et ceux qu’elles ne respectent plus, non dans ses idéaux, toujours aussi justes et stimulants, mais dans son application par les incapables que l’on propulse au pouvoir à force de renoncements idéologiques, d’abstention, d’abrutissement des masses et d’une crainte compréhensible face à la montée galopante de l’extrême-droite. 30 ans après lesquels les jeunes ghettoïsés et sans avenir devraient chanter la marseillaise à plein poumon, 30 ans après lesquels les femmes voilées devraient porter des bikinis et s’abonner à Charlie Hebdo, 30 ans après lesquels les Arabes, Turcs, Afghans, Syriens, Albanais, Tchétchènes, Irakiens, Iraniens, Yéménites, Maliens, Sénégalais, devraient dire leur amour à la mise en pratique pitoyable du plus beau projet politique qui soit : la République, la chose commune, les choses communes, l’espace commun par et pour toutes et tous.
Samuel Paty, comme les précédentes victimes des attentats islamistes, paye cette politique d’exclusion méprisante d’une puissance qui pense l’être encore. Après ces 30 années de renoncement, de mépris, d’exclusion, il est évidemment simple pour quelques fous de dieu et de haine antioccidentale de faire tuer au nom de dieu, pour quelques criminels en réseau d’envoyer de jeunes égarés, rageux, perdus, haineux, sans avenir et sans espoir, sans instruction et sans culture au sacrifice dont ils n’auront évidemment pas compris le fondement. Call of Duty, un devoir dont les fondements religieux ne sont que détournements adroits, portes ouvertes aux confusions les plus dangereuses entre islamique et islamiste, entre musulman et terroriste, entre « Allah Akbar[2] » et une déclaration de guerre. Quand quelques centaines d’euros, un téléphone portable dernier cri, la promesse d’une vie meilleure permet de transformer un jeune paumé, livré à lui-même en assassin, deux réactions sont possibles : réprimer et fermer les yeux sur les causes profondes ou réinterroger le modèle de société promu depuis les années 1980. Évidemment, perquisitionner, enfermer, interdire, dissoudre est plus facile que disqualifier un capitalisme financier devenu fou, dérégulé, tel un cavalier au galop sans tête ni objectif.
J’ai 37 ans, j’exerce la même profession que Samuel Paty, mon frère a son âge et je ne me sens pas en danger. Du moins pas à court terme. Les élèves restent celles et ceux auprès de qui j’ai décidé de passer du temps. La transmission, les discussions et la complicité des heures de cours me rendent toujours aussi heureux. Mais je suis évidemment inquiet de la montée des radicalismes religieux, de ce besoin d’identité reposant sur l’irrationnel alors que la République devrait offrir à toutes et tous de quoi se sentir chez soi, reconnu et considéré. Les croyants ne me font pas peur, les institutions religieuses parfois, les fondamentalistes toujours. J’aimerais que les débats sur l’identité ne divisent pas mais rapprochent. Les moyens sont simples, répartissez les richesses, insufflez de l’espoir, ouvrez des perspectives, proposez de l’aide et du soutien, accompagnez celles et ceux qui en ont besoin, créez de l’échange, redonnez le goût et la curiosité de l’autre. La République en est capable quand elle s’en donne les moyens. Ils sont d’abord financiers. Les jours de deuil, les drapeaux en berne, les minutes de silence jamais ne remplacent un agent au travail.
L’ennemi n’est pas le musulman, le juif, le chrétien, le croyant mais bien celles et ceux qui pensent, ordonnent, appliquent les politiques qui divisent et protègent celles et ceux qui possèdent au détriment de celles et ceux qui n’ont rien. Les citoyennes et citoyens doivent avoir le courage et l’intelligence de comprendre que la République n’existe et ne mettra fin au danger terroriste qu’en affirmant qu’elle ne peut être que sociale et solidaire. La clé est politique, pas spirituelle, structurelle, pas conjoncturelle.
Julien Hélary
[1] Si je suis "islamo-gauchiste" comme semblent me l'intimer les grands intellectuels français que sont Bernard Cazeneuve, Manuel Valls et autres (si nombreux.ses), deux choses quand même :
- Je ne me suis jamais reconnu dans ce qualificatif et ne l'ai d'ailleurs jamais utilisé ni pour parler de moi ni pour parler des autres. Je ne suis même pas sûr de le comprendre vraiment.
- Simplement, une question me taraude : qu'aurais-je été dans les années 1920-30 ? Un "juivo-républicain" ? Je ne sais pas. Quoi qu'il en soit, il semble en revanche que la suite des événements m'aurait donné raison.
[2] « Dieu est grand »