« Dans quel état d’esprit sera Christian Tein lorsqu’il reviendra au pays ? » s’interroge un militant du Comité nationaliste citoyen de la zone VKPP qui a connu la prison pour des raisons politiques dans les années 1980. Il constate une augmentation des tensions au sein même du mouvement indépendantiste. Les jeunes ou moins jeunes reprochent aux responsables du FLNKS leur « mollesse ». « Je pense à Djubelly Wéa qui avait été envoyé en détention en France au moment d’Ouvéa. On a tout le temps de gamberger en prison… » On se souvient que quelques mois après, le 4 mai 1989, Djubelly Wéa, pasteur d’Ouvéa, avait assassiné les leaders indépendantistes Jean-Marie Tjibaou et Yeiwéné Yeiwéné à l’issue de la cérémonie de levée de deuil des dix-neuf militants tombés lors de l’attaque de la grotte de Gossanah.
Responsable de la CCAT, Christian Tein fait partie des onze militants de la cellule de coordination des actions de terrain qui ont été placés en garde à vue le mercredi 22 juin. Il s’agissait de déterminer leurs responsabilités dans le déclenchement des émeutes qui se multiplient à Nouméa et dans le grand Nouméa depuis le 13 mai. Après 96 heures de garde à vue, ils ont été déférés devant le juge des libertés et de la détention qui a décidé du placement en détention provisoire de sept d’entre eux dans l’Hexagone, répartis dans différentes prisons. Une décision qui a surpris et choqué beaucoup de monde, y compris leurs avocats, qui n’avaient pas été informés au préalable de cette décision exceptionnelle. En embarquant de nuit, dans un avion militaire, des militants qui ont à peine eu le temps de saluer leurs familles, « la France a choisi la politique du pire en Nouvelle-Calédonie », a souligné l’anthropologue du CNRS Benoît Trépied, spécialiste de la Nouvelle-Calédonie, sur le plateau de France 24. N’était-il pas possible de faire autrement ? Deux autres militants, Joel Tjibaou, fils du leader indépendantiste et Gilles Jorédié, qui ont demandé un délai pour préparer leur défense, sont finalement placés en détention provisoire au Camp est, la prison de Nouméa.
Parmi ces militants « déportés » comme ils sont qualifiés dans les messages de protestation qui émanent de plusieurs sources, je pense à Frédérique Muliava, qui avait été pour moi un interlocuteur efficace dans mon travail de journaliste à l’occasion d’un reportage sur Houaïlou en 2016. Elle était alors directrice de cabinet du maire. Je me souviens également d’un reportage diffusé sur la télévision de service publique en 2017 où on la voyait avec ses deux enfants à Toulouse, elle avait saisi l’occasion de repartir faire des études à Sciences Po Toulouse grâce à Cadres avenir. Je l’avais recroisé aux côtés de Rock Wamytan, dont elle est aujourd’hui la directrice de cabinet. Une directrice de cabinet désormais détenue au centre pénitentiaire de Clermont-Ferrand. De la même façon, je mets un visage sur le nom de Guillaume Vama. Agriculteur engagé dans l’agroforesterie, je l’ai croisé à plusieurs reprises sur la Grande Terre dans le cadre de reportages, alors qu’il venait de chez lui, à l’île des Pins, pour transmettre ses connaissances dans les différents sites où il était sollicité. Avec toujours beaucoup de générosité dans le partage.
Le transfert vers l’Hexagone de ces militants de la CCAT a engendré un regain de violences dans le pays, alors que la tension semblait d’apaiser.
Entre Koné et Pouembout, la situation reste beaucoup moins tendue qu’à Nouméa grâce à la vigilance de tous ceux qui veulent éviter l’embrasement. Le barrage installé au départ de la transversale qui mène de Koné à Poindimié sur la côte Est n’a duré qu’un temps, les émeutiers ont été délogés par les habitants de la commune qui souhaitent maintenir la paix. « Les jeunes sont cagoulés, on ne sait pas s’ils sont de chez nous ou s’ils viennent d’autres communes, notamment de la côte Est » indique un habitant de la zone. Un barrage filtrant a depuis peu fait son apparition dans le sud de la commune de Pouembout, sur la route principale, la RT1.
A l’entrée du village de Koné, à proximité du pont où se regroupe un collectif de jeunes et des membres de la CCAT, un faré traditionnel est en cours de construction. Construire plutôt que détruire, une initiative à saluer…
L’état des routes et les conditions de circulation varient d’un jour à l’autre, d’une heure à l’autre. Les camions d’approvisionnement circulent désormais du sud au nord de la Grande terre avec plus ou moins de difficulté. Les stations-service délivrent du carburant. Je ne pensais pas un jour connaître une telle satisfaction dans le simple fait d’acheter une bouteille de gaz ! Les rayons des commerces d’alimentation sont encore en partie vides. « Où trouver du riz ? » est l’une des questions posées régulièrement sur les réseaux sociaux. (avec « est-ce que la route est praticable ? !) La farine est absente depuis plusieurs jours des étals. Les œufs sont également très convoités.
Les difficultés d’approvisionnement sont d’ailleurs invoquées pour expliquer le fait que les écoles primaires de Koné et de Pouembout n’ont rouvert que le matin après sept semaines d’interruption (avec au milieu quinze jours de vacances scolaires).
Sur la côte Est, les établissements scolaires restent fermés. « Il y a quatre-vingt-dix carcasses de voitures sur la route entre Poindimié et Houaïlou » m’indique une enseignante en poste au collège de Houaïlou. Elle a renoncé pour le moment à rentrer chez elle à Poindimié où, avec le manque d’approvisionnement, l’absence de carburant, la difficulté à retirer de l’argent au distributeur, la vie quotidienne n’est pas simple. Comment imaginer que l’année scolaire pourra reprendre après deux mois d’interruption. ?« Cela va être une année blanche » concède l’enseignante, qui regrette la bonne ambiance qui régnait au sein de l’équipe éducative de l’établissement. La tâche est immense pour éviter que trop de jeunes sortent du système scolaire sans qualification et parfois même sans les compétences de base, lire, écrire, compter…
D’abord fixé à 18h, le couvre-feu, qui s’achève à 6 heures du matin, est aujourd’hui passé à 20 heures. La vente d’alcool est toujours interdite. Le Haut-commissaire qui l’avait autorisée chez les cavistes il y a quelques jours, a finalement fait marche arrière très rapidement après constatation des débordements. A Nouméa et dans le Grand Nouméa, les blocages et les incendies d’entreprises se poursuivent. Le bilan est impressionnant…
Le dernier week-end de juin, c’est le centre de formation des métiers de la mine à Houaïlou qui a brûlé. Ce week-end-là, premier tour des élections législatives, Houaïlou a été la seule commune où le scrutin n’a pas pu se tenir, l’entrée de la mairie étant barricadée par des émeutiers.
Dans les autres communes du Nord, le premier tour des élections législatives s’est déroulé sans heurts, avec une participation exceptionnellement élevée, un peu plus de 60%. Et un résultat inédit, l’arrivée en première position d’un indépendantiste, Emmanuel Tjibaou. Il fera face au second tour à un Kanak loyaliste, Alcide Ponga.
C’est l’heure du journal télévisé sur la chaine de service public, avec toujours son lot de nouvelles désolantes. Et juste avant une petite parenthèse qui donne la parole à différentes personnes qui portent des initiatives solidaires, de l’entraide entre habitants d’un même quartier. Une petite bouffée d’optimisme qui fait du bien.