Que porter pour aller au musée ? (1/4)

Ou "Pour un dressing" d'Emmanuel Tugny, habillé en images.

"Pour un dressing" est un essai paru en 2011 aux éditions Châtelet-Voltaire. Emmanuel Tugny y explore, pièce après pièce, les éléments d'une garde robe masculine, assumant, au nom du rapport au corps et à l'histoire des formes plastiques et littéraires, l'exercice de la prescription subjective, d'un arbitrage des élégances à la Balzac (Traité de la vie élégante).

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Amoureux des fringues, des fripes, des atours, "fashion victime" consentante, amateur, éclairé ou pas, d'art et de beaux textes, ce petit livre tissé précieux vous siéra. L'auteur, dans son inventaire d'un dressing,  nous offre, en filigrane d'un discours élevé sur le vêtement, un défilé de références artistiques. Une sélection arbitraire et  brillante  que l'on déguste comme l'on inspecterait avidement le portant d'une collection vintage, réceptif à toute réjouissante réminiscence, petite jouissance sans conséquences ou mémorable découverte...

Pour le jeu et subjectivement, j'ai choisi certains passages, les habillant d'oeuvres signifiantes, la plupart du temps citées en référence dans le texte. J'effeuille ainsi en quatre billets les chapitres de ce livre singulier, qui décortique les pièces maîtresses de la garde-robe :

 la chaussette, la chaussure,  la veste et le pantalon.


Chapitre I -La chaussette, premier principe*

La chaussette est peu de chose, elle est racine (elle est d'ailleurs la première pièce de vêtement à avoir été fabriquée sur le mode industriel) elle est à la racine de l'éthique du vêtement qui est son élévation, sa levée, sa végétation, son efflorescence, son rhizome, son "bon heur". Sans la chaussette, repérée pour la première fois en Syrie deux mille ans avant notre ère, dontla fabrication est mécanisée depuis 1589 (et l'invention d'une tricoteuse par l'Anglais William Lee) et même sans cet acmé de la chaussette qu'est son absence raisonnée (l'on songe à l'Ecce Homo de Philippe de Champaigne ou à Paul Mc Cartney traversant Abbey Road), le vêtement est bien peu : matière sans anima, corps sans gloire : viduité.

                 Philippe de Champaigne - Ecce Homo                             

Or, la chaussette est matière, longueur, couleur : empruntons ce parcours.
C’est assurément son signalement par l’absence qui assure au bas son élégance.
Or,  s’il est au monde nombre de moyens de signaler l’absence de ce que l’on signale (le langage lui-même en est un), il est au monde du vêtement peu de moyens d’y parvenir. 

Abbey road - The beatles

  

La monochromie de la chaussette est condition de l'exercice de son oeuvre.
L'on parle évidemment de sa monochromie interne. L'on proscrira les bas et les chaussettes qui disent autre chose que ce que dit l'être érigé.
Une chaussette qui parle pour soi, comme un bas qui dégoutte, comdamne le corps maintenu en l'air à une façon d'impatience de se voir reconnu comme l'événement.
Un motif voyant sur le bas ou la chaussette et voici que le corps vous boude, suspendu dans les espaces comme un cintre ulcéré.
Comme l'une de ces abandonnées victoriennes des photographies de Julia Margaret Cameron dont de vilains bourgeois industrieux contemplent peut-être, hors-cadre, comme l'on contempla ceux de Nancy Spungen, Catherine Ringer ou de Nina Hagen, les mi-bas mouchetés...

Photo Julia Margaret Cameron

 

Monochromie interne, monochromie externe, à une exception, cependant, près : celle, éminente, que constituent chaussettes et bas roses, chair et rouge. [...]
La chaussette rouge, celle par exemple du trop méconnu Pierre Cornu, des Ottomans de Jean-Léon Gérôme, du triomphe de César de Mantegna, de la Persévérance de Bellini, de la Nuit de Max Beckmann, de Lucrèce et Tarquino de Balthus ( en outre maître ès bas blanc), est un dit du sang, elle ne se distingue pas de la physique qu'elle bande, elle en est l'harmonieux rideau.

La chaussette rouge n'est pas voyante : elle est voyeuse. Elle est oculus vers les sangs.

Pierre Cornu - Jeune fille aux bas rouges


Bellini - La Persévérance


Les putains de Jean-Louis Forain, comme celle du Nu aux jarretières rouges de Rouault, ont ceci de désespérant et de symptomatique d'un ample désespoir du temps que leurs bas sont toujours contradictions portées à leurs chairs.

 Georges Rouault - Nu aux jarretières rouges

 

Chez Toulouse-Lautrec ou Degas, chez Egon Schiele (en particulier dans sa Stehende Frau in Rot de 1913) le bas et la chaussette évoquent un plus haut, laissent être la peau levée, tendant les corps comme des sculptures Dogon saluant la lune. Les putains et les danseuses tirent avec une douceur opiniâtre sur leurs bas pour aller et, contrairement au Baron Münchhausen tirant sur sa natte pour échapper aux flots, elles y parviennent.

Egon Schiele - Stehende Frau in rot - 1913 

 

Chez Soutine, le bas plisse, les chaussettes lâches coupent le mollet : l'édifice physique vire amas.

 ChaÏm Soutine - La petite fille à la poupée - c. 1919

 

A l'autre extrêmité du diamètre, chez le génial Courrèges, les bas se font bottes souples et candides, et l'indistinction de la chaussure et du bas fait de la physique un chemin vers les cimes.

 Courrèges

 

Chez Helmut Newton, ils s'en vont aussi haut que possible bonder ces cimes de bonheur feu.

 Helmut Newton

 

La chaussette est, au regard du rapport du sujet à la physique traduit dans l’usage vestimentaire, un premier principe, c’est un Verbe, c’est un Logos.
Or que montre le Verbe : le monde ou bien le Verbe ?

Enfilant ses chaussettes, on le dira crûment. 

 

* Tous les textes sont issus de l'essai "Pour un dressing" d'Emmanuel Tugny, publié aux Editions Châtelet-Voltaire.

http://www.facebook.com/PourUnDressingEmmanuelTugny 

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