Une transmission fraternelle - A propos de la parution du livre de Claude Lanzmann "Le Dernier des injustes" (Gallimard, 2015)

Deux ans après son film "Le Dernier des injustes", Claude Lanzmann nous permet de revenir par la lecture sur l'échange qu'il eut avec Benjamin Murmelstein.

En 2013, sortait Le Dernier des injustes, qui donnait la parole à Benjamin Murmelstein, dernier doyen des Juifs dans « ce camp du mensonge au monde entier », selon ses propres paroles : Theresienstad, le « ghetto modèle d’Eichmann. »

 

De Theresienstadt, il avait été question déjà dans Un vivant qui passe, consacré à Maurice Rossel, ancien délégué de la Croix Rouge qui avait visité ce camp et qui, sur ce qu’il avait « vu », ou plutôt n’avait pas su voir, avait écrit un rapport aveugle et sourd, ajoutant, à notre effarement, qu’il le signerait encore aujourd’hui, sachant pourtant ce que depuis il avait bien été contraint d’apprendre. Comme quoi, au cœur de l’affaire, il est question de ce que c’est, véritablement, que voir, de ce que c’est qu’entendre. Du courage, de l’audace, de l’imagination nécessaires à cette expérience – et, en ce qui concerne Claude Lanzmann, requises pour créer l’espace permettant que cela soit transmis – c’est-à-dire, pour lui, incarné : porteur d’une teneur de vérité. L’incarnation dont, à la fin du Lièvre de Patagonie, il souligne que ça aura été, que c’est  « la grande affaire de sa vie ».

Sur ce point fondamental dans son œuvre de cinéaste-écrivain, il dit, dans Le Lièvre de Patagonie plusieurs choses essentielles, autour de ce qu’il nomme « voyance » d’abord :

 « J’ai travaillé à ces articles ou à mes films de la même façon : enquêter à fond, me mettre entre parenthèses, m’oublier entièrement, entrer dans les raisons et les déraisons, dans les mensonges et les silences de ceux que je veux peindre ou que j’interroge, jusqu’à atteindre cet état d’hypervigilance hallucinée et précise qui est pour moi la formule même de l’imaginaire. […] Je me tiens pour un voyant et j’ai recommandé à ceux qui font profession d’écrire sur le cinéma d’intégrer le concept de « voyance » à leur arsenal critique. » (p. 394/395),

puis lorsque, à propos d’un film qu’il imagine, il décrit ce travail spécifique, pensé autant qu’entièrement sensible, en ces termes :

 « Il s’agirait d’un très minutieux et sensible travail sur l’image et la parole, le silence et les mots, leur distribution dans le film, les points d’insertion du récit du passé dans la présence de la ville, discordance et concordance qui culmineraient en une temporalité unique, où la parole se dévoile comme image et l’image comme parole. » (p. 473)

Exigence qui vaut pour tous ses films, mais de façon superlative pour celui sur Murmelstein.

 

Deux ans après le film, voici maintenant le livre, nécessaire.

De même qu’il y a eu, après Shoah le film, Shoah le livre.

Deux dimensions, deux mediums – cinéma, texte – non pas tant complémentaires que parallèles, dont les résonances mutuelles étendent et approfondissent notre capacité de pensée et d’imagination pour approcher des réalités si sombres que, tels ces trous noirs qui errent dans l’univers, faits d’antimatière, elles menacent d’engloutir toute vie de la réflexion.

En ce sens, face au plus monstrueux du crime, l’œuvre de Lanzmann, miroir de Persée, permet de réfléchir, dans tous les sens du terme, c’est-à-dire en un même mouvement de voiret depenser.

 

Un film, un livre : ce n’est pas du même objet qu’il s’agit, même si bien sûr ces deux formes sont en l’occurrence intimement liées : l’une appelle l’autre, et réciproquement. Le livre n’est pas juste un pâle adjuvant ; comme le film il a une vie propre. Pour le spectateur/lecteur, film et livre, quoique identiques dans leurs contenus, se déploient dans des temporalités différentes. Celle qu’offre la lecture – lecture aussi palpitante qu’est captivante la vision du film –, permet sans doute de prendre encore davantage la mesure de la force et de la nécessité à l’œuvre dans la construction et la dramaturgie du film. Car si le film, avec sa vitesse propre et l’énergie fulgurante de Murmelstein, nous saute littéralement à la figure, le livre autorise la suspension, la reprise, épousant ainsi notre propre tempo.

 

Benjamin Murmelstein, ce « doyen des Juifs qui en savait plus que tous les documents réunis »(Le dernier des injustes, p. 127), c’est, pour tous ceux qui ont vu le film de Claude Lanzmann, et pour ceux qui plongeront dans ce livre à deux voix, un personnage inoubliable, vertigineusement intelligent et imaginatif, audacieux et incroyablement sagace dans son appréciation des rapports de forces, d’un tempérament, d’une puissance, d’un humour, d’une culture et d’une humanité aussi qui bouleversent, et n’autorisent aucune idée toute faite. Dans ce qu’il confie avec courage à Lanzmann, les prodromes de la Solution finale, et l’implication d’Eichmann dans les mesures qui précédèrent et préparèrent la phase d’extermination massive proprement dite, se dessinent précisément ; grâce à son témoignage, la figure du soi-disant « petit homme banal », à qui Murmelstein  avait  eu affaire dès 1938 à Vienne où il était alors rabbin de la communauté juive, apparaît sous un tout autre jour.

En dépit – ou serait-ce plutôt à cause ? – de tout cela, il fut haï et calomnié. Et aujourd’hui encore, malgré et face à ce film  – on peut espérer que le livre contribue à défaire cette attitude quelque peu timorée devant ce personnage hors normes –, une certaine défiance subsiste chez quelques « belles âmes » (pas de grandes âmes cependant …) , comme si le fait d’avoir été autant haï jadis (par des détenus de Therensienstatdt, et par bien d’autres, dont Gerardt Scholem), comme si cette haine, donc, pouvait constituer un motif valable de suspicion quant à son action (sur le mode du « il n’y a pas de fumée sans feu »). Mais à ce compte, on pourrait aussi bien dire par exemple que si les Juifs ont été autant haïs, c’est bien qu’ils étaient coupables de quelque chose… La haine donc, généralement, porte un savoir plutôt sur celui qui la ressent que sur l’objet qu’elle prend pour cible.

 

 Dans le bel avant-propos à Shoah qui est comme un pont entre Shoah le film et Shoah le livre, et qui sur bien des points pourrait valoir aussi pour Le Dernier des injustes, Simone de Beauvoir écrivait ceci : « Il y a de la magie dans Shoah. Et la magie ne peut s’expliquer ». À quoi j’ajouterai : elle agit ; elle opère.

Il en va de même ici.

L’entretien avec Murmlestein est le premier auquel Lanzmann procéda au début de l’aventure que fut la réalisation de Shoah, relatée dans Le Lièvre de Patagonie.

C’est donc une strate enfouie pendant près de trente ans qui se voit dans ce film ramenée au jour – au présent. Un moment initial et initiateur, où se dévoile la magie efficiente de la rencontre avec Murmelstein. Citons ce passage (c’est Murmelstein qui parle) :

« Encore un secret sur le ghetto. Parce que c’est vous. Je ne vous dis pas "Ça reste entre nous", puisque votre but est de raconter. » (Le Dernier des injustes, p. 117).

C’est là un pacte de transmission  – comme dans un conte (et Shéhérazade la conteuse, à laquelle ne cesse de se référer Murmelstein, est cette figure qui repousse la mort en racontant), pacte par lequel la force de Murmelstein révèle et adoube celle de Claude Lanzmann, qui prendra le relais pour réaliser Shoah. Il est étonnant ainsi de lire, dans Le Lièvre de Patagonie, ces passages : celui, d’abord, dans lequel Lanzmann, qui vient de faire l’acquisition d’une petite caméra lui permettant de filmer clandestinement, explique que cette « petite merveille technique » va lui permettre de « choisir la tromperie, le subterfuge, la clandestinité, le risque maximum. […] La franchise et l’honnêteté s’étaient payées d’une retentissante faillite, il fallait apprendre à tromper les trompeurs, c’était un devoir impérieux. ». (p. 645)

Un peu plus loin, il raconte comment, après avoir invité à déjeuner l’atroce Suchomel et son épouse, qui se « goinfrèrent de canard et de crème fouettée », il eut une violente dispute avec William Lubtchansky, son  chef opérateur, dont le père avait été assassiné par les nazis :

« Il était à bout, aussi sonné que moi par les risques encourus et les horreurs que nous avions entendues, mais il n’avait pas supporté que j’invitasse Suchomel à déjeuner, mon impavidité et ma posture technique, encore moins que je le payasse. Je comprenais William, il avait raison, mais sans la discipline de fer que je me suis imposée, il n’y aurait pas eu un seul nazi dans le film. Ma froideur et mon calme était partie intégrante du dispositif de tromperie. (p. 653)

Tous ceux qui ont vu Le Dernier des injustes, qui liront ce livre, ne pourront manquer d’être saisis par la similitude entre cette attitude et celle qui fit la force de Benjamin Murmelstein.

Alors Lanzmann est comme un frère de Murmelstein (ce que signifie bien d’ailleurs le geste sur lequel se termine le film, lorsqu’il passe son bras sur les épaules de ce dernier, avant qu’ils ne s’éloignent ensemble). Il est/devient son pareil. Il l’incarne.

Voilà la magie.

 

Dans Le Lièvre de Patagonie, à propos de l’acte de création, Lanzmann note :

« Pas de création véritable sans opacité, le créateur n’a pas à être transparent à lui-même. »(p. 337) 

Ne pourrait-on pas dire que Le Dernier des injustes – le film d’abord, le livre aujourd’hui –, en nous permettant de percevoir quelque chose de l’étrange magie qui sourd de cette rencontre inaugurale, éclaire – ce qui n’est pas clarifier, ou éclaircir, ce qui ne dissout pas le mystère, mais permet d’en capter au plus près la puissance  –, éclaire, donc, quelque chose d’essentiel de l’enjeu et du processus de l’acte créateur ? Un  enjeu que pour sa part ne lâche jamais Benjamin Murmelstein, accompagné, tout au long de sa conversation avec Claude Lanzmann,  par des figures vivantes pour lui de la littérature, de la mythologie.

Ce film, ce livre maintenant, mettent très précisément en lumière l’enjeu d’un seul tenant vital et intrinsèquement artistique du travail de Lanzmann, ce voyant – double dimension qui fut soulignée par Simone de Beauvoir dans sa préface à Shoah.

Enjeu qui, et sans doute est-ce cela que révèle l’alliance indéfectible nouée à l’aube de Shoah avec Benjamin Murmelstein, serait de faire échec au néant, et victorieusement, en dépit de toutes les destructions – puisque l’œuvre est là. De parvenir à vaincre la mort – et les assassins. Ce qui est le contraire même du déni des assassinats.

À nous maintenant de lire, et de voir, de voir, et de lire Le Dernier des injustes.

 

Paris, le 9 octobre 2015

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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