L'infatigable présent - A propos des trois dernières créations de Maguy Marin, du printemps à l'automne 2014.

L’infatigable présent

 

                                                « Il y a toujours une sonorité dans le fil d’Ariane. Ou bien le chant d’Orphée. »

Gilles Deleuze & Félix Guattari

 

Entre l’allure rêveuse de Singspiele et l’émotion intense et délicate, tissée de mille réminiscences intimes et collectives, de Petite Espagne, Bit. D’une certaine façon, ces trois pièces aux rythmes et tempi différents, pourtant reliées par un fil qui court et se reprend de l’une à l’autre, piquant loin en amont dans l’épaisseur chatoyante du tissu que trame depuis tant d’années Maguy Marin, forment les boucles et les figures d’une farandole ouverte, toujours renouvelée, sans terme autre que celui d’un élan risqué vers l’inconnu – vers de futures métamorphoses. Comme inaugurant un cycle, et portées par un nouveau souffle, ces trois pièces, créées à quelques mois d’intervalle – à peine quelques semaines d’ailleurs  séparent les deux dernières, dont la  seconde a été interprétée par des non professionnels –, se déploient, chacune selon des modalités différentes, sous le signe d’une fluidité puissante, souverainement calme – Singspiele –, d’humeur fiévreuse, traversée parfois de brusques emballements – Bit –, parcourue de friselis – Petite Espagne, pièce qui ose se terminer (ou plutôt justement ne pas se terminer) sur la belle chanson de Mercedès Sosa, Gracias a la vida, en guise de viatique pour la suite du voyage, une fois apaisée, là aussi, en une farandole amicale, l’évocation pudique d’histoires d’exil difficiles, en résonance intime avec ce que transmet de mémoire vive la parole aimante de Luisa Marin, l’aïeule chargée d’ans et de chants. Fluidité irrépressible, qu’aucun obstacle ne vient briser, déferlant en libre énergie sur le plateau. Alors que d’Umwelt à nocturnes cette force du continu, comme bridée, contrariée même, demeurait souterraine, à la notable exception cependant de Description d’un combat, lent fleuve épique, mais surtout du petit film Auf dem Wasser – dont le cut final sur un ballon en plein ciel rime étonnamment avec la dernière image de Bit : un saut de l’ange suspendu au plus haut de son vol , film/lied où les soudains éclats, plans rapprochés de nuques, cils, peau, paupières, poils, corps captés en mélancoliques et fugitifs fragments passionnément aimés, rythmiquement entrecroisés au joyeux jeu de balle infini, restaient ceux de miroitements dans l’onde schubertienne – l’interruption, la cassure, l’obstacle gouvernant la forme que prenaient les pièces, il en va tout autrement pour Bit, Singspiele et Petite Espagne. Car dans ce que l’on serait tenté, aujourd’hui de voir comme un triptyque – quand bien même la suite du travail de Maguy Marin viendrait reconfigurer cette perception –, le « dur désir de durer », pleinement visible, s’abandonne sans entraves, à son élan illimité.

Farandole donc, dont la course, souterrainement insistante dans les jonglages de Salves – pièce d’un fil toujours repris malgré tous les empêchements, toutes les cassures , devenant miraculeusement visible, pour quelques brefs instant dans Faces, avant de se dissoudre en d’autres formes venant la détruire/la relayer, est ce c(h)œur dont le battement multiplement décliné fait surgir, du sein de « la forêt obscure » évoquée par Dante au début de La Divine Comédie, Bit. Bit, traversée étonnamment joyeuse, dans son énergie contagieuse, des cercles de l’enfer. Pas d’autre paradis – mais paradis bien réel, ici et maintenant, dont chaque unique vie est l’essentiel autant que précaire abri – que l’insistance enragée d’une danse du labyrinthe, électrique autant que délicate en ses multiples tours et détours, fil d’Ariane sinueux, traversé de secousses, qui jamais ne se rompt au plus sombre des sombres temps, fil de chaîne toujours renaissant d’une trame où il s’agit de ne pas renoncer. Ne pas renoncer à ce qui relie, à ce qui continue, à l’éros même, cette incessante, imaginative, métamorphique sécrétion de liens et de formes ; l’éros en sa force indomptée dont aucun néant ne saurait jamais venir à bout – parce que de bout, il n’y a pas, justement : seulement des termes, des termes provisoires, qui sont autant de passages par lesquels, comme l’eau, comme l’air, s’insinuent les vies les une aux autres entrelacées. Liaison, et liaison encore, qui fait pièce aux forces de destruction les plus obscures, et inlassablement renoue le lien de la danse, envers et contre chaque bourrasque qui va dispersant les danseurs alors éparpillés aux quatre vents puis tels une brusque averse d’atomes tourbillonnants rebondissant les uns contre les autres pour à nouveau se donner la main.

Se donner la main, c’est-à-dire, dans Bit, faire le pari d’un pont jeté au-dessus de l’informe et multiforme écart grondant de mille terreurs qui sépare les existences, menace de les engloutir, de les pulvériser, et ainsi pouvoir laisser émerger les formes d’un « en commun », à travers et par delà toutes les violences, toutes les disparitions : soutenir une continuité autrement dit, mais foncièrement diverse, non homogène, et donc sans cesse menacée d’impossibilité.

« […] il faut continuer, je ne peux pas continuer, il faut continuer,  je vais donc continuer[…], il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer.»(Samuel Beckett)Cette phrase ritournelle, cette phrase farandole, miraculeuse invention rythmique sur laquelle se termine L’Innommable, pourrait avec bonheur figurer l’enjeu de la pièce, si comme le notaient Gilles Deleuze et Félix Guattari, « le rythme est la riposte des milieux au chaos ». Riposte : c’est donc d’un combat qu’il s’agit, vital, jamais gagné d’avance, car cette riposte ne saurait se résoudre en une simple et uniforme mise en ordre par une cadence, mortelle pour le coup, car réduisant à néant les singularité vivantes, seules sources, plurielles, imprévisiblement fantasques, de l’ « en commun ». Chaque présence est ainsi un « milieu », c’est-à-dire une organisation rythmique spécifique, elle-même instable, et le rythme en ce sens, zone turbulente de l’« en commun » faite d’écarts rythmiques sans cesse re-modulés, et matrice de formes mobiles cherchant leurs résonances, sera cette résistance, fragile, à la dispersion comme à la confusion. La savante bande son de Charlie Aubry, techno perturbée par de subtils dérapages, et alors au bord de sa propre dislocation rythmique, imprévisiblement contestée par les arythmies des corps aventurés sur la plateau, dessine pour cette résistance l’espace d’un dialogue infini, qui est aussi une joute.

On comprend alors pourquoi et comment « tout ce qui dure s’inscrit dans les rythmes », selon la mot de Robert Bresson. C’est que « persévérer dans l’être » (Spinoza), c’est tout autre chose que demeurer inaltérablement le même, mais au contraire admettre le passage, de soi – mortel – et par soi – interprète. C’est vouloir la dissolution des formes, et la métamorphose, jusque dans la violence transformatrice du deuil. Ce n’est pas sans motif qu’au centre de la pièce, comme en contrepoint de la bacchanale qui se déchaîne sur scène, apparaissent, rêveusement, les Parques attentives, qui filent, puis un jour interrompent, mais filent encore sans s’arrêter jamais d’autres vies innombrables, la vie si fragile, si précieuse de chacun. La farandole jamais lasse est alors tout autant danse macabre, qui dit comment « le mort saisit le vif qui devient son successeur ressemblant, le continuateur de sa vie interrompue. » (Marcel Proust) Ressemblant, par l’effet de l’éclatement de la « chrysalide », dira Proust avec une subtilité sans pareille, d’un « moi » enclos dans son individualité étroite, dès lors métamorphosé par la trace vivace d’un autre en lui.

Même affaire à vrai dire que celle de l’amour, avec le deuil et le rêve l’un des trois « états pathologiques normaux » – « normaux » c’est-à-dire simplement vitaux – évoqués par Freud : états de mise en crise de ce qui était et croyait pouvoir demeurer inaltéré, états chaotiques, car de part en part zones sismiques de toutes les métamorphoses. L’amour dont Beckett, encore lui, écrivait drôlement : « On n’est plus soi-même, dans ces conditions, et c’est pénible de ne plus être soi-même, encore plus pénible que de l’être, quoi qu’on en dise. Car lorsqu’on l’est on sait ce qu’on a à faire, pour l’être moins, tandis que lorsqu’on ne l’est plus, on est n’importe qui, plus moyen de s’estomper. Ce qu’on appelle l’amour c’est l’exil, avec de temps en temps une carte postale du pays, voilà mon sentiment ce soir. »

Cette disposition fastueuse au risque de la métamorphose, qui permet que, et c’est la fin de Bit, l’on se jette sans retenue, chacun seul – seul comme à la fin de May B, comme aussi à la fin de Faces – dans l’immense inconnu, telle est la condition secrète, ici dévoilée, d’une transmission confiante dans la continuation. Si accidentée soit-elle. Confiante dans les dons insoupçonnés de l’exil  – l’exil, nom paradoxal de l’amour, dans les mots de Beckett  – : c’est le récit polyphonique de Petite Espagne, tout en chants qui, avec un plaisir plus fort que toutes les douleurs, unissent les uns avec les autres, dans un présent réminiscent et gai. Mais c’est aussi, autrement, l’odyssée de l’interprétation dont Singspiele nous fait découvrir, d’île en île, les merveilles et le savoir sans prix.L’exil : ce qui sépare/libère de soi, et ainsi permet qu’avec insouciance, avec amour, on devienne « n’importe qui », et  fraie ainsi passage, par soi mué en tissu poreux, et chas provisoire de « l’infatigable présent » (Péguy), à tout humain qui passe, qu’incarne au plus intime, par les hasards des vies singulières, d’abord chaque proche aimé, voix et visage uniques.

Cela signifie, et de cela, Bit, tout imprégné de Dante, porte avec éclat témoignage, de savoir avec courage, avec désir, avec curiosité, prendre appui sur la « part de chaos », c’est-à-dire de puissance de métamorphose, qu’auront su « conserver en elles » les œuvres des hommes, faites des traces, visibles ou invisibles, de leurs vies entremêlées, si oubliées soient-elles, ce « matériau à partir duquel » pourront « se former tous ceux qui viendront ». (Nietzsche).

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