Police: pour que la France ouvre les yeux

Manifestants éborgnés ou blessés, lycéens violemment frappés, usage excessif de la force, jeune homme violé, la mort de Rémi Fraisse ou encore Adama Traoré…Ces dernières années, au rythme des faits divers, ont grandement creusé le fossé entre la Police et les citoyens. Cette police censée maintenir la paix est source de désordre.

L’affaire Théo a révélé un malaise profond dans notre pays. Celui d’un pays qui n’aime pas et se méfie de ses forces de l’ordre, et celui d’une Police, que le sentiment d’être incomprise enferme dans un corporatisme de plus en plus exacerbé. L’esprit Charlie aura vécu.

Il existe pourtant des pistes qui peuvent nous permettre de sortir de l’impasse.

Deux France : l’une Théo, l’autre pas.

Les faits semblent pourtant plutôt clairs et limpides puisqu’un jeune homme a été violé à l’intérieur même de son quartier, à l’aide d’une matraque télescopique insérée à plus de 10cm dans l’anus. De ce viol il n’en est pas fait mention dans le rapport de police ; tout juste est-il précisé que le jeune homme se plaint de douleurs aux fesses et saigne abondement. Ce n’est qu’en garde à vue auprès de l’IGPN que les policiers incriminés donneront plus de précisions. Précisions est ici à entendre comme un oxymore puisque les policiers ne s’expliquent pas comment le pantalon puis le caleçon du jeune homme ont pu s’abaisser, encore moins comment une matraque télescopique destinée à frapper les jambes du suspect eut cette destination.

Partout en France se répand un sentiment de profonde indignation, aggravé par une défense jusque boutiste de certaines corporations policières qui amène des débats fous dans la France de 2017 : qui justifiera l’utilisation du mot « bamboula » qui serait acceptable ou qui ergotera sur la notion de viol…

Se rend-on compte que nous avons créé les conditions d’une rupture profonde et funeste entre les citoyens et la police ?

La France de 2017 est pourtant une poudrière et nous ferions mieux de l’entendre : près de 6 millions de chômeurs, un record du nombre de pauvres, de lucratifs trafics de stupéfiants, une politique des banlieues passée à côté des enjeux, une vision toxique de l’immigration, un contexte politique marqué par la monté du populisme et un terrorisme qui aura fait plus de 300 morts en quelques années. Voilà la liste non exhaustive de ce qui inquiète la France, la sape et l’empoisonne.

Dans une telle situation et dans un système politique vertueux, ce serait aux représentants des politiques de montrer l’exemple. Or il est déplorable que dans notre pays, la classe politique censée apporter une réponse apaisée aux citoyens en cas de débordements policiers ne se hisse que très rarement à la hauteur des enjeux : de la rue de Charonne à Malik Oussekine en passant par Rémi Fraisse, les hommes politiques ne manquent de langue de bois et de justification pour étouffer toute contestation des méthodes policières. Les Charles Pasqua et autres Sarkozy de ce quinquennat se nomment Cazeneuve et Valls pour un éternel recommencement : un gouvernement de gauche ne se devait-il pas d’apporter des réponses différentes et apaisantes aux questions qui inquiètent les Français ? Au lieu de cela nous avons eu un des gouvernements qui eut une des gestions les plus déplorables de la Ve République sur ces sujets.

Dès le début du quinquennat le ton était donné : Manuel Valls nommé ministre de l’intérieur ne se distinguait guère de ses prédécesseurs de droite, en les débordant même sur certains sujets : enterrement en première classe du récépissé de contrôle au faciès, opposition au droit de vote des étrangers et la rupture avec les valeurs de la Gauche en affirmant que « les Roms ont vocation à rester en Roumanie ou à y retourner ». En disant cela Manuel Valls sait qu’il exprime tout haut le ras le bol et le sentiment d’impuissance d’élus locaux devant la situation déplorable de ces populations dont les mineurs sont souvent instrumentalisés par des réseaux mafieux.

Se drapant dans le langage de la vérité Manuel Valls et le Président l’ayant nommé à cette lourde fonction ont rompu durablement avec les principes les plus élémentaires de la République en désignant l’ensemble d’une population, sans distinction, à la vindicte populaire sans aucune autre raison que leur appartenance ethnique.

Sans reprendre la litanie des renoncements et des fautes de ces dernières années, en tant qu’élue locale je retiendrais une dernière date qui montre que ce gouvernement semble délibérément mettre en place une stratégie de tension, suite logique d’années de dérive. Car comment qualifier autrement que d’incendiaire la décision d’interdire les manifestations, ce 22 juin 2016, contre la loi travail ? Comment qualifier cette faute historique ? Un gouvernement se réclamant de la Gauche qui interdit une manifestation ! Une première depuis 1958 et un tout autre climat puisque la guerre faisait rage en Algérie…

Il faut absolument sortir de cette logique politique sacralisant le tout répressif. Et dire cela ce n’est pas cautionner une sorte d’anarchie validée par l’Etat, c’est affirmer que si nous ne changeons pas radicalement notre manière d’envisager les relations Police-Citoyens, nous courrons à des lendemains tragiques.

Ce n’est pas non plus stigmatiser le travail nécessaire et titanesque mené par la police et la gendarmerie, c’est vouloir en supprimer les excès pour restaurer son efficacité et redorer son image ? Car il faut le reconnaître, et cela quelque soit son nom, à travers l’histoire de France l’institution policière a toujours souffert de cette mauvaise image. J’ajouterai également qu’au-delà des relations police-jeunes c’est auprès de l’ensemble de la population française qu’il faut faire ce travail même si un sondage du parisien en 2016 annonçait que plus de 80% des français avaient une bonne image de la police.  Car, in fine, force est de constater qu’alors même que la police doit protéger, elle suscite la crainte.

Ce travail de « marketing » commence tout d’abord par endiguer la « clochardisation » croissante de la Police, phénomène qui touche également la Justice. Combien de policiers n’ont pas les équipements adéquats ? Voient leurs heures payées avec des retards chroniques, pour des salaires déjà modestes ? Combien de commissariats en sous effectifs dans les villes où ces personnels sont indispensables. A ce sujet on ne saurait qualifier l’attitude de toute une partie de la droite et de son candidat officiel, François Fillon, qui a présidé à la suppression de 13 000 postes en 5 ans. Comment réclamer toujours plus aux policiers avec moins d’effectifs ?

Ce manque de moyens et cette course aux chiffres instaurés par Nicolas Sarkozy ont fortement aggravé un sentiment d’énervement chez certains policiers qui est certainement à mettre en lien avec les bavures de ces dernières années. Cette course aux chiffres aura également pour effet pervers le refus par certains commissariats de prendre les plaintes afin de ne pas « plomber » leurs statistiques. Le rapport demandé par Manuel Valls confirme que « la politique du chiffre  menée depuis 2006-2007 aurait mené à des dérives dans l'enregistrement des plaintes de victimes ».

Dans le même temps comment ne pas s’avouer qu’il n’y a pas un problème endémique au sein de cette police quand le Défenseur des Droits lui-même diligente une enquête ayant pour conclusions : « Les jeunes hommes perçus comme noirs ou arabes ont une probabilité 20 fois plus élevée que les autres d’être contrôlés et vivent des relations plus que dégradées avec les forces de l’ordre. […]

Au sein de la population générale, si seulement 16% des personnes déclarent avoir été contrôlées dans les cinq dernières années, cette proportion atteint près de 40% parmi les jeunes de 18-24 ans. Les jeunes hommes du même âge perçus comme noirs ou arabes/maghrébins sont encore plus concernés puisque 80% d’entre eux rapportent avoir été contrôlés au moins une fois par les forces de l’ordre sur la même période. » Qu’on se le dise, si l’on n’a jamais été contrôlé en raison de son apparence il est très difficile d’en percevoir ce que cela à d’humiliant et de rageant. La fréquence important de ces contrôles chez ces jeunes renforce chez eux le sentiment que la discrimination est légale puisque pratiquée par l’Etat en la personne du policier. Ils nous font prendre conscience à quel point leur quotidien est épuisant et stressant.

« Liberté, égalité, fraternité », il y a bien peu d’éléments qui sapent aussi profondément l’Etat de droit et la confiance des citoyens en cette devise que ces pratiques.

En tant que citoyenne c’est avec un profond sentiment de honte que j’ai pris connaissance de la condamnation définitive par la Cour de Cassation de l’Etat pour contrôle au faciès avec cette attendu qui sonne comme un réquisitoire : « Un contrôle d’identité fondé sur des caractéristiques physiques associées à une origine réelle ou supposée, sans aucune justification préalable, est discriminatoire : il s’agit d’une faute lourde qui engage la responsabilité de l’Etat. » Fermez le ban.

Certains hommes politiques aiment à pointer du doigt le défaut « d’intégration » et de « sentiment d’appartenance » des populations d’origine immigrée. Mais « chiche » formons une police républicaine aux préjugés et à des pratiques déontologiques strictes pour rétablir le dialogue et l’on verra que ces citoyens, qui n’ont d’autres présences de l’Etat dans leur quartier que celle de la police, se sentiront beaucoup plus Français.

Cette dégradation des relations entre policiers et citoyens trouve également ses racines dans le démantèlement de la Police de proximité - décision dont nous avons à nouveau à remercier Nicolas Sarkozy. Cette police quoiqu’on en dise avait joué un rôle important dans l’apaisement des quartiers ; elle fut remplacée par ces brigades spécialisées de terrain (BST) qui sont notamment mises en cause aujourd’hui dans diverses affaires, dont celle du jeune Théo. Contrairement à ce que Brice Hortefeux avait affirmé lors de la création de ces unités, les policiers qui les composent sont peu formés (en témoignent le jeune âge des policiers impliqués dans cette affaire).

Cette police de proximité serait pourtant la plus désignée pour mener un travail de fond et de long terme avec les établissements scolaires et autres institutions dans les zones qui demandent le plus de moyens.

Pour conclure cet état des lieux à la fois trop long et pas du tout exhaustif, plusieurs décisions s’imposerait :

  • Un renforcement dans les moyens de prévention de la police avec la reconstitution d’une police de proximité. Cette décision viendrait à point nommé pour des forces éreintées par l’état d’urgence et le plan Vigipirate
  • Revoir la formation des policiers en axant sur la prévention et la médiation afin de créer du lien et pourquoi pas du « respect » entre la police et les citoyens
  • Engager un travail d’ampleur afin de lutter contre le décrochage scolaire, notamment en valorisant les filières professionnelles et en facilitant les passerelles entre les différents cursus
  • Décloisonner nos institutions, il est affligeant de constater une sanctuarisation quasi mortifère des établissements scolaires (la prévention doit avoir toute sa place et non se faire au bon vouloir des directeurs d’établissements)
  • La légalisation du cannabis, qui permettrai de sortir des quartiers entiers de l’emprise de trafiquants violents et d’allouer ces moyens a la prévention primaire notamment et la lutte contre le terrorisme
  • La mise en place du récépissé de contrôle pour limiter les contrôles au faciès, et la formation de la Police aux questions de discrimination. Depuis peu les caméras piétons sont mise en place, mais dois-je rappeler que les gardiens de la paix peuvent décider ou non de les activer lors des contrôles d’identités ?

Si des décisions fortes ne sont pas prises dans les meilleurs délais par les décideurs politiques, les relations continueront à s’envenimer. A côté d’une jeunesse brillante et dynamique nous tolérons dans notre pays que toute une partie de cette même jeunesse quitte chaque année le système scolaire sans diplôme ni formation avec le risque de les voir entrer dans une spirale de l’échec et de la rancœur pouvant mener au pire. Cette petite fraction est disponible et vulnérable aux sirènes des trafics qui apportent l’argent facile ou des réseaux djihadistes.

Notre pays traverse une terrible crise morale qui se caractérise par une fin de l’espérance. Plus de confiance dans les institutions ou le personnel politique ; eux qui prétendent à longueur de campagne avoir les solutions ont failli. Plus d’utopies politiques, alternatives qui permettaient d’avoir confiance en l’avenir. L’affaiblissement des valeurs collectives. Le sentiment que le politique et ses leviers d’actions se sont dilués dans le grand magma de la mondialisation. Et surtout la peur de l’autre. Si cette peur de l’autre se caractérise souvent par la peur du musulman en tant que potentiels terroristes, chez de nombreux français cette peur prend aussi la forme du policier. Peur de l’uniforme, peur de l’arbitraire, peur de l’injustice, peur de la violence légale.

Œuvrons pour que la police française soit vue par ses citoyens comme un élément protecteur. Nous en avons les moyens.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.