Binationo, fora !

Les fausses bonnes raisons de la modification de la Constitution concernant la déchéance de nationalité

 

La proposition de procéder à la déchéance des bi-nationaux même nés en France n'a aucune justification, tant juridique ou politique que morale

 

- « elle frapperait durement les terroristes ». Ouh, fais-moi peur ! On imagine bien des kamikazes, reculant devant l'acte, de peur d'être déchus. Comme ils passent leur temps à déchirer leur passeport tricolore, ce serait même plutôt pour eux une victoire symbolique. Etre déchus par ceux qu'ils haïssent, imaginez la portée de la chose.

 

- « elle serait une mesure symbolique » : depuis quand inclut-on dans la Constitution des « mesures symboliques » ? La Constitution se doit de ne comporter que des articles absolument essentiels et efficaces (exemple au hasard : le 49.3, d'une rare efficacité à défaut d'être un symbole démocratique). Pour les symboles, voir à la rigueur le Préambule de la Constitution, la Déclaration des Droits de l'Homme, ou tout autre déclaration d'intention : un texte solennel signé par toutes les composantes de l'arc politique français concernant la lutte contre le terrorisme aurait suffi.

 

- « elle serait une mesure de cohésion ». Cohésion contre qui ? Contre les terroristes, qui au contraire peuvent se féliciter de devenir ainsi des « martyrs constitutionnels de l'Occident » ? Ou bien fausse cohésion des Français n'ayant qu'une nationalité (disons, en gros, ceux "de souche"), qui feraient ainsi lourdement sentir aux binationaux qu'ils ne sont pas tout à fait Français, au mieux des Français de deuxième choix – au pire, des « mauvais Français », puisque susceptibles de travailler pour l'ennemi de l'Etranger (mais non, je n'ai pas parlé de cinquième colonne, je vous assure).

 

En fait, elle serait surtout un encouragement à la frange la plus intolérante de nos citoyens, à rejeter une partie de nos concitoyens, considérés globalement comme étant tous binationaux, tout comme ils sont déjà considérés comme être tous de religion musulmane. Et peu importe si toutes ces catégories (nationalité, religion, voyous de certains quartiers...) ne se recoupent pas, loin de là : les événements d'Ajaccio ont montré les dangers de laisser libre cours aux pires idées et aux amalgames. Et à leur donner une sorte de caution morale et politique.

 

- « 90% des Français sont pour ». Depuis quand modifie-t-on la Constitution dans la foulée des sondages, réalisés dans l'émotion encore palpable de toute une population ? Si, suite à l'arrestation d'un tueur en série d'enfants, l'on fait un sondage pour ou contre la peine de mort, on devine quel sera la réponse de 75% à 90% de la population. Devrait-on immédiatement inscrire dans la Constitution le retour à la peine de mort, sachant que, si le sondage est effectué un an plus tard, le résultat sera bien différent ?

 

De manière générale, depuis quand gouverne-t-on et fait-on des lois (a fortiori une modification de la Constitution) en se basant sur des sondages ? Autant supprimer toutes les élections, et établir les lois selon les sondages ! « Pour ou contre les impôts ? » « pour ou contre l'essence gratuite ? »

 

- « En prenant cette mesure, on évite que la Droite, ou l'extrême-droite ne le fassent, en pire ». En gros, on adopte une mesure mauvaise, avant que les autres de le fassent. Outre que ça relève d'un bien piètre courage politique, de biens piètres convictions où l'on se calque sur les idées de l'autre dans une pitoyable démission des idées, cette mesure, qui nécessite les 3/5° des parlementaires au Congrès, ne passerait jamais sous la Droite !

 

Car naturellement, les ténors socialistes (Hollande en tête, comme en 2010 suite au « discours de Grenoble »), s'opposeraient, du reste avec quelques personnalités de Droite modérée, et convieraient tous les parlementaires socialistes (et de gauche) à voter massivement contre, privant ainsi la Droite de cette possibilité de modification constitutionnelle par voie parlementaire. Il n'y a que maintenant, en 2016, que nous courons le risque de cette modification de la Constitution. - sauf si bien sûr Valls a déjà acté que, lors des législatives de 2017, il va demander à 200 candidats socialistes de se retirer pour le 2° tour, offrant l'Assemblée Nationale à une coalition LR+FN de 450 à 500 députés.

 

Le pire est qu'on n'arrête pas de fustiger Sarkozy de copier les idées du FN en se prétendant comme rempart contre celui-ci (avec le succès qu'on a vu), alors que Hollande et Valls sont en train de faire exactement la même chose : il suffit pour s'en convaincre de voir que cette proposition est bruamment applaudie par l'extrême-droite, tandis que les réactions des partis de l'arc républicain sont moins tranchées, ou carrément hostiles. La folie n'est-elle pas de refaire les mêmes choses, en s'imaginant que le résultat sera différent , comme disait Einstein (un célèbre déchu de nationalité) ?

 

- « S'il prenait l'envie à certains de ne pas suivre les consignes de vote, on pourrait recourir à un référendum ». Bonne idée, tiens. Sauf qu'il ne faut pas confondre un unanimisme de façade des sondages concernant la déchéance, avec l'importance que les Français accordent à cette mesure. Lors d'un référendum sur la question, il y a de fortes chances que nombre d'électeurs, plutôt que voter pour ou contre la déchéance (sujet assez secondaire pour beaucoup, peu de gens se réveillant le matin avec cette question précise aux lèvres), ne votent en fait pour ou contre Hollande, pour ou contre le chômage, les inégalités, la sécurité concrête dans les lieux publics etc.

 

Et puis, une fois que Hollande et Valls ont affirmé que la question serait débattue par les parlementaires, changer de fusil d'épaule pour un référendum ferait un peu girouette, montrant que le gouvernement se sentirait en position de faiblesse au niveau des assemblées.

 

- « Cette mesure ne frapperait que les terroristes ». Voire. Il est prévu que cette déchéance frapperait toute personne ayant commis des crimes graves, lesquels crimes seront définis par une Loi. Laquelle loi sera donc votée par les assemblées à la majorité simple (peut-être lors d'une séance de nuit, avec 15 députés présents à 3h du mat'). Qui nous certifie que, à la faveur d'un changement de majorité, voire carrément une Droite dure (ou très dure), la définition des « crimes graves » ne sera pas modifiée ?

 

On le voit déjà avec le FN qui réclame que la mesure s'applique à tout crime de sang. Après, ce sera tout crime (un crime n'est pas forcément un meurtre). La définition même de crime est modifiable, puisqu'il ne s'agit que d'une classification du Droit Pénal s'agissant des infractions (contravention, délit, crime). Car cette classification n'est pas inscrite dans la Constitution. Certes, le Conseil Constitutionnel pourrait retoquer des modifications trop flagrantes de cette classification, mais le jour où il faudra compter sur cette humble institution comme ultime rempart au FN (alors que tant LR que PS leur auront facilité la tâche), c'est qu'on sera vraiment très très mal. Une fois qu'on ouvre la boite à Pandore...

 



 

S'il y a une urgence à modifier la Constitution, Droite comme Gauche dans une vaste Union Nationale, se serait le droit au travail (à temps complet), et l'obligation aux autorités publiques, à tous niveaux, de proposer ou créer les véritables conditions pour vaincre ce cancer qu'est le chômage. Ce devrait être l'objet d'un véritable état d'urgence de l'emploi, ne se résumant pas à réduire le Code du Travail à 30 pages, au travail du dimanche (en bus interurbains ubérisés ?) ou à des efforts consentis uniquement par les salariés, jamais par les détenteurs de capitaux et leurs exécuteurs d'ordres.

 

Au demeurant, en réduisant cet ennemi de l'intérieur n°1 qu'est le chômage, on réduirait la xénophobie comme unique défouloir aux angoisses des citoyens, on réduirait les souffrances et misères des quartiers sensibles, et l'on redonnerait du dynamisme à un modèle économique complètement grippé. Ce serait encore la meilleure réponse à faire aux terroristes, et restreindre le terreau sur lequel ils développent leur folie mortifère.

 

Et la déchéance de ceux qui jouent avec les grandes valeurs démocratiques pour de basses visées électoralistes, elle est prévue pour quand ?

 



 

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