POURQUOI AVOIR REFUSE LE VOTE BLANC EN 2017

Des années après, on trouve toujours dans les commentaires sous les articles Médiapart des rappels du vote blanc en 2017, et que si Macron mène actuellement une politique de régression (qui ne surprendra que les naïfs), ce serait de la faute de ceux qui ont voté pour lui au deuxième tour (et bien sûr de ceux qui ont appelé à le faire).

POURQUOI AVOIR REFUSE LE VOTE BLANC EN 2017 (malgré la consultation FI)

Des années après, on trouve toujours dans les commentaires sous les articles Médiapart des rappels du vote blanc en 2017, et que si Macron mène actuellement une politique de régression (qui ne surprendra que les naïfs), ce serait de la faute de ceux qui ont voté pour lui au deuxième tour (et bien sûr de ceux de la faute qui ont appelé à le faire). Les plats réchauffés sont souvent excellents, à condition de ne pas réchauffer du moisi.

On se demande en quoi voter blanc aurait alors changé la donne ! Car ce n'est pas parce que Macron aurait fait 52% au lieu de 64% que ça aurait changé quelque chose pour la conduite de la France. Par contre, pour Le Pen, ça changeait beaucoup, de passer de 36% à 48%. Le seul intérêt d'un vote blanc est que ça permette que Mélenchon soit élu à leur place. J'ai beau relire la Constitution, les textes de loi, je n'ai pas trouvé cette disposition. J'ai dû louper quelque chose.

Ce retour obnubilé sur le vote blanc 2017 a tout d'une rancœur perpétuelle, ressassée en boucle, dont le vrai sens est : "bande de salauds qui n'avez pas voté Mélenchon au PREMIER tour". Ben faut pas être timide, faut le dire, au lieu de tenir un raisonnement qui ne tient pas une seconde debout ! Macron n'est pas devenu extrême-libéral à cause de ses 64%, il l'était déjà avec Hollande, et il a mené exactement la politique qu'il comptait mener, quelle qu'ait été la marge de sa victoire.

Le vote blanc n'a rien empêché. Pas un instant Macron ne s'est dit "ouh la la, il y a eu beaucoup de votes blanc lors de mon élection, maman j'ai peur, je vais donc mener une politique de dialogue, de négociation". En fait, si l'abstention avait été de 80%, le vote blanc de 19%, et qu'il ne l'avait emporté que d'une seule voix (peut-être la sienne) sur sa rivale et non ennemie, ça lui aurait convenu parfaitement, et il aurait conduit exactement la même politique, avec l'assurance d'avoir la légalité institutionnelle derrière lui.

 

LES RAISONS D'UN VOTE

En 2022, les jours précédant un deuxième tour, les gens défilaient dans les rues, avec une pancarte « votons pour ce salaud de Chirac » qui résumait tout. Parmi eux, un certain Mélenchon Jean-Luc, certainement un homonyme, donc responsable des saloperies du deuxième quinquennat Chirac, comme Médiapart responsable des horreurs Macronistes. Faut lui demander des comptes pour n'avoir pas appelé alors au vote blanc.

Rappel pour les auditeurs qui nous rejoignent en cours de match, Mr Plénel Médiapart avait écrit avant le 2° un billet appelant à voter Macron, ce qui est l'objet d'un carton rouge perpétuel de quelques revanchards qui n'ont rien compris aux deux tours d'une élection : on ne rejoue pas la première mi-temps lors de la deuxième, car on risque de marquer contre son camp en ne remarquant pas que les équipes ont changé de côté - et que surtout, des joueurs ont été mis en position de hors-jeu, qu'on ne leur demande pas leur avis et que personne ne leur fera une passe. Ces règles sont dégueus je suis bien d'accord, mais en attendant, soit on les accepte du début à la fin, soit on n'accepte pas d'y participer.

J'avoue qu'en 2017 j'ai voté Macron au 2° tour, et donc je mérite d'être brûlé au même bûcher que Plénel et la moitié au moins de l'équipe Médiapart – mais nous ne serons pas seuls, car environ 65% de l'électorat Mélenchon du 1° tour en avaient fait autant. Tous des traîtres. Ils ne méritent même plus que Jean-Luc accepte leur vote en quelque scrutin que ce soit. Honteux, tête basse, excommuniés, nous avons donc voté depuis pour d'autres listes, malgré tous les efforts remarquables de Marion Aubry pour réparer le pot commun cassé par les embardées de Jean-Luc. Va falloir en préparer, des bûchers, ça va pas être bon pour le bilan carbone, tout ça.

Je l'ai fait, non que j'avais quelque illusion que ce soit concernant notre charmant charmeur de ces vieilles dames, ce nationkiller de Macron de Lette, Somme. Si l'on pouvait se bercer de ses envolées, plus pédantes que lyriques, sur les tréteaux, son programme parlait pour lui, ses actions sous Hollande (car il a fait sous Hollande, dans une vie antérieure, et ça ne sentait pas la rose) parlaient pour lui.

Je l'ai fait, non pour faire barrage. Il était clair qu'il l'emporterait de toutes manières, tout comme en 2002, il était clair que Le Pen (sans doute l'actuelle est-elle une réincarnation de celui-ci) ne l'emporterait pas. Et les conséquences seraient les mêmes « maintenant, on va pas s'emmerder », aurait dit Chirac en privé, tranchant avec son « ce vote m'oblige » public. Mais qui en doutait ?

 

UN VOTE MACRON STRATEGIQUE : HORACE CONTRE CURIACE

Je l'ai fait puisque, tout étant perdu fors l'honneur, il s'agissait de rejouer la scène des Horace et des Curiace. Macron allait de toutes manières être le vainqueur, qu'on vote pour, contre ou « au contraire » blanc, qu'on psalmodie le nom de Jean-Luc jusqu'à plus soif ou qu'on fasse un autodafé des œuvres complètes de Macron et Le Pen (certes, ça n'aurait pas été un grand feu de joie).

Il s'agissait au moins d'affaiblir l'autre ennemi du progrès social, la représentante du FN. Faire qu'elle soit la moins forte possible dans l'opposition. Commencer par l'affaiblir, elle, pour espérer mieux, par la suite, l'affaiblir, lui. Un vote blanc, lui, était une fuite devant les deux, une fuite éperdue, non stratégique, une désertion de la zone de combat. Une forme de « si c'est comme ça, je fais la gueule ». Je précise, pour la suite à venir : un vote blanc décidé à l'arrache entre deux tours, donc, quand déjà tout est trop tard. Car un vote blanc peut se décider autrement, avec un réel objectif.

Si Le Pen avait fait 48% (un score que, selon les conditions, elle aurait pu approcher, surtout si tous les électeurs de gauche s'étaient mis à écouter FI, et à voter blanc), autant dire qu'elle serait d'office apparue comme la principale opposition, à l'égard de l'opinion publique. On me dira « mais quelle opposition, pas si différente que LR de Wauquiez, ou même que la Macronie ? ».

C'est l'erreur classique de militants passionnés, qui analysent etc, et pensent que le moindre citoyen en fait autant. Au niveau de l'électorat de base, les distinctions peuvent être plus floues. Il suffit que les télés répètent ad nauseam « Wauquiez, l'opposant à Macron », « Mme Le Pen, opposante à Macron », « Xavier Bertrand, opposant à Macron » (plus rigolo : "Hollande, Royal, Cazeneuve, opposants à Macron"), pour que à force le message passe. Ce sont des « opposants », au même titre que FI ou PC.

Cet manip' ne touche pas tant un électorat de gauche fidèle (disons 20, 25%), ni celui de droite « modérée » (environ pareil) fidèle mais vise 50%, voire 60% de l'électorat (en incluant une partie des abstentionnistes flottants), prêt à suivre le dernier éditorialiste vu à la télé. C'est malheureux, mais on aura beau râler à longueur de commentaires Médiapart, c'est un fait, dont il faut tenir compte. Ce n'est pas être condescendant que d'admettre que nombre de nos concitoyens sont souvent friands de simplicité : Macron, et en face SON opposant. Un temps, ce fut FI, puis ce fut RN.

Car dès l'automne 2017, les sondages ont montré que l'opinion avait glissé, considérant le RN à la place de FI comme la principale opposition à Macron ! Ce n'est pas parce qu'une idée est ridicule, qu'elle ne finit pas par s'imposer. La preuve : le capitalisme, a fortiori l'extrême-capitalisme qu'est le néo-libéralisme, est bien ancré dans les mentalités. Les gens râlent contre l'ultra-présidentialisation de notre régime, mais...s'opposent à la suppression de l'élection du président au suffrage universel. Le peuple n'en est pas à une contradiction près, chacun espérant que c'est SON candidat qui s'imposera contre les autres, ne voyant pas l'impasse à quoi aboutit ce raisonnement à courte vue.

C'est à partir de ce moment (et non plus tard avec les gilets jaunes), que le RN a entamé une progression dans les préférences de vote pour les européennes, tandis que FI, au mieux stagnait,voire finissait par régresser. Des éditorialistes myopes, et/ou de mauvaise foi, ont cru lier cette inversion à la crise des gilets jaunes.

La sottise n'épargne pas l'expertise politique de journalistes bien en Cour. Parfois, au-delà de leur parti pris, à part quelques uns qui surnagent, je suis surpris par leur incompétence en matière d'analyse politique. Malgré leur instruction, ils sont eux aussi pris dans des raisonnements pré-établis, qui leur permettent, comme on dit, de rester dans leur zone de confort intellectuel. La crise des gilets jaunes n'a eu aucun impact sur les européennes, sinon permettre à Macron de se poser en homme fort, autoritaire, ce qui plaît beaucoup à droite, avec des électeurs toujours avides de suivre un chef de meute, mâle alpha qui leur en impose. Donc de lui permettre de siphonner l'électorat LR.

 

AFFAIBLIR LE FN

Une Le Pen à 48% au 2° tour 2017 aurait permis au FN de faire un relatif tabac aux législatives, bénéficier de cette dynamique pour constituer un groupe parlementaire, à la place de la débandade observée après son désastre (tout relatif, du reste). A l'inverse, subissant le contrecoup de cette dynamique, il n'est pas certain que FI et PC auraient pu en constituer un chacun, et même qu'ils arrivent à en constituer un commun. On imagine bien un groupe ayant regroupé Mélenchon et Chassaigne ! Electrique. Du sang sur les murs.

A l'inverse, une Le Pen à moins de 40% apparaissait comme une perdante, démobilisant un peu l'électorat FN pour le 3° tour de la présidentielle. Il est dommage que l'électorat de gauche n'ait pas perçu l'intérêt de se mobiliser pour disposer d'un fort groupe parlementaire, mais à mon avis la division d'entrée a pu jouer. FI n'acceptant des candidats communs qu'à condition qu'ils prêtent allégeance à FI, et que FI récupère la totalité des financements publics liés à ce 1° tour. Le PC refusant ce chantage, estimant ne pas avoir à être réduit à néant, alors qu'il a été longtemps le seul parti à tenir le flambeau de gauche quand les socialistes, sénateurs et secrétaires d'Etat inclus, étaient occupés à faire des ronds de jambe aux patrons intéressés par les privatisations lors des années Jospin-DSK

Toujours est-il que cela n'a pas si mal fonctionné : le FN connut alors une période de crise interne, de totale remise en cause de sa présidente, tandis que FI, grâce au grand dynamisme de ses représentants, aussi bien à l'Assemblée que dans la rue, a pu un temps être reconnue comme le principal opposant à Macron. Il faut reconnaître, hommage du vice à la vertu, qu'ils se sont démenés sans compter. Cela fut validé par les sondages jusque fin août 2017. Après, les choses se sont gâtées, cela fera peut-être l'objet d'une de mes fines analyses, dont la rigueur scientifique le dispute à la cohérence dialectique (ho, prenez pas tout au premier degré non plus!).

 

L'ERREUR DU VOTE BLANC, EN DEFINITIVE FAVORISANT MACRON

Voilà donc ce qui n'explique pas que votre fille est muette (en tout cas sa voix, non exprimée), mais qu'il ne fallait pas alors voter blanc. Ajoutons, en annexe, que si Mélenchon avait eu l'intelligence d'appeler à faire barrage, tout en soulignant aussi fort que possible qu'il ne s'agissait pas d'un vote POUR Macron, que dès le lendemain il allait le combattre sans répit, il s'en serait suivi deux conséquences :

  • jamais par la suite aucun éditorialiste ou autre lécheur de bottes n'aurait pu prétendre, contre toute logique, d'une quelconque proximité FI-FN, une sorte de fascination malsaine, le rapprochement des populismes. Puisque le vote barrage aurait été clair, indiscutable, quand un vote blanc laissait courir toutes les pires insinuations – dont FI ne s'est jamais totalement remise dans l'opinion, et surtout l'opinion de gauche (en fait, la seule qui m'intéresse. Les gogos, je préfère les oublier). Offrir aux marchistes un tel argument sur un plateau, c'était brillant.

  • plus important, jamais Macron n'aurait pu prétendre que 64% de l'électorat avait voté pour son programme. A tout moment, Mélenchon aurait pu rappeler à qui Macron devait sa victoire, que cela ne valait adhésion à son programme, et que cela ne donnait aucun droit à Macron d'appliquer 100% de son programme. Alors que là, comme Mélenchon n'a pas appelé à voter pour Macron, ce dernier est fondé à affirmer que les électeurs ont voté sur son nom. Tout le monde sait que c'est faux, mais une opinion publique, c'est fait pour être manipulée en tordant les raisonnements.

 

L'IMPASSE D'UN POPULISME « DE GAUCHE »

Au final, Mélenchon n'a fait que faciliter l'argumentation des marchistes. Sans doute une erreur d'aiguillage d'un populisme de gauche imprudent, dans un pays déjà largement dominé, et depuis longtemps, par un populisme de droite.

Si, dans un quartier modeste, une petite épicerie ouvre juste en face d'un grand hypermarché en place depuis 20 ou 30 ans et qui casse les prix quitte à vendre de la merde, l'épicerie a beau avoir un bel agencement agréable, proposer de la qualité, du bio etc, au mieux elle va attirer une clientèle pointue, venue éventuellement d'autres quartiers proches, mais elle ne risque guère de gêner la grande distribution affichant slogan sur slogan « tout (immigré) doit partir ! ».

Si en plus cette épicerie se laisse tenter à vouloir concurrencer frontalement en essayant de détourner ses slogans à grands coups de mégaphones bruyants, et casser à son tour les prix (on dit « pourrir » et « dégager », je crois), même la clientèle venue des autres quartiers, une première fois attirée par la nouveauté lors de l'inauguration, risque de fuir. Et sans pour autant attirer la clientèle déjà fidélisée de longue date à l'hypermarché, qui n'a aucune raison de s'arrêter devant la vitrine de l'épicerie, quand elle s'est habituée à la merde proposée dans l'autre.

A viser des clientèles aux motivations si éloignées, on ne gagne qu'une chose : faire fuir les deux, au lieu de l'espoir de les rassembler, les additionner. On ne pourra séduire l'électorat achetant du low cost, que d'abord en installant la petite épicerie un peu plus loin, en fidélisant une clientèle qui, sans être fauchon, ne se satisfait pas de slogans neuneu. Une fois une clientèle "honnête" suffisamment importante fidélisée, c'est là qu'on peut parler au plus grand nombre. Et la fidélisation ne se fait pas en quelques semaines de campagne électorale.

Le "choc des titans" Mélenchon-Le Pen" aux législatives de 2012, qui s'était fini en désastre, aurait du donner une idée de ce qui allait se reproduire après 2017...

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