VOTE BLANC 2022 ODYSSEE DE LA FRANCE

La dernière présidentielle a laissé un goût amer à gauche. Une gauche qui, au deuxième tour, s'est divisée sur l'attitude à adopter face à ce duel de l'horreur, Macron-Le Pen. Plutôt que se laisser surprendre à décider entre deux tours, dans la précipitation, de l'attitude à adopter si pareil désastre se reproduisait, il convient donc d'établir dès à présent ce qu'on ferait.

VOTE BLANC 2022 ODYSSEE DE LA FRANCE

 

La dernière présidentielle a laissé un goût amer à gauche. Une gauche qui, au deuxième tour, s'est divisée sur l'attitude à adopter face à ce duel de l'horreur, Macron-Le Pen. Il est vrai qu'à l'époque, certains ont pu voir, un peu naïvement, un Macron comme un homme du centre, qui pouvait apparaître comme une « moins pire » option que la représentante du néofascisme. D'autres n'ont pas trop bien compris en quoi ce duel était différent que celui de 2002. Chirac était-il moins à droite que Macron ? Etait-il plus susceptible de tenir compte des équilibres de l'électorat ? Le Pen était-il mieux que Le Pen ?

Plutôt que se laisser surprendre à décider entre deux tours, dans la précipitation, de l'attitude à adopter si pareil désastre se reproduisait, il convient donc d'établir dès à présent ce qu'on ferait. Et ce qui justifierait d'agir différemment que la dernière fois (notamment pour ceux qui, comme moi, s'étaient une fois de plus pincé le nez, faute de pouvoir faire autrement). Ce qui n'empêche pas, par ailleurs, de viser cette fois la victoire. « Si tu veux la victoire, prépare la défaite », en quelque sorte.

 

ATTITUDE LORS D'UN DUEL FINAL DROITE-EXTREME DROITE

Oui, nous sommes déjà au soir du 1° tour 2022. Le, les candidats de gauche regrettent n'avoir pas su rassembler patati patata, et de nouveau nous avons la droite face à l'extrême-droite. Je ne précise pas les noms, parce que d'une part on s'en tape dans ce numéro de la plus belle cravate, d'autre part parce que, sur la trajectoire actuelle, très hollandesque (j'ai une forte impopularité, donc je prends des mesures encore plus impopulaires), je vois mal Jupiter I° dépasser le premier tour. Il aura peut-être même l'élégance d'aller se faire voir à la tête d'un fonds de pensions ou d'une banque systémique, lui qui aime plus ce mot que celui de pénibilité.

LR, ou l'un, l'une de ses anciens membres, pourra même prendre sa revanche, et gagner le match retour de la demi-finale de 2017 pour recevoir le titre envié du champion de la finance. Des gens ont su se positionner comme providentiels, modérés, à l'écoute etc, si besoin en prenant leurs distances avec leur parti, sinon leur famille d'origine. Le départ de Laurent Wauquiez pourrait rendre ce parti de nouveau plus glamour pour cet électorat, effrayé par l'impopularité de leur petit favori actuel. C'est que, quand un petit malappris vient rayer votre parquet avec ses dents longues tout en vous insultant, le peuple français n'apprécie pas toujours. Susceptible, en plus d'être réfractaire.

Donc, nous avons gnignigni, droite sociale gaulliste et je sais pas trop quoi, face à gnagnagna Le Pen, droite souverainiste et tellement antilibérale que LO et NPA sont en comparaison des suppôts des multinationales (non patriotes, car nos multinationales françaises sont des f de p, mais ce sont NOS f de p). Que faire ?

 

POURQUOI UN VOTE BLANC ANTICIPE

Cette fois, si l'on a de nouveau un duel droite-extrême droite, le plus probable est que la gauche n'aura pas réussi à s'unir, aura abordé cette élection dans la division. Autant dire que la stratégie Horace contre Curiace n'aura pas fonctionné (essayer à affaiblir d'abord un adversaire, le RN, pour s'occuper de l'autre plus tard). Autant la dernière fois la gauche de transformation aurait pu avoir une carte à jouer, de par l'absence de toute autre opposition sur sa gauche, autant cette fois le candidat de transformation risque fort de se voir fortement concurrencé, si ce n'est dépassé, par un candidat de la gauche « petits fours » à défaut d'être caviar.

Il s'agit donc de peser dès à présent sur la droite, l'obliger à positionner sa campagne moins à droite (et donc un peu plus à gauche), pour au moins modifier le débat global pré-élection. Ce qui, en retour, pourrait aussi favoriser la gauche par une forme de boucle rétroactive. Car si l'opinion part du principe que ce duel « inévitable » aura lieu, que forcément les électeurs de gauche viendra au secours de la droite faire barrage à l'extrême-droite, on aura perdu d'avance. On dit clairement à l'opinion : voilà ce qui se passera, et non voici ce que vous croyez d'avance qui va se passer.

Alors quand on prépare des élections, on part du principe qu'on va les gagner, donc, devant l'opinion, on n'indique pas ce qu'on fera si l'on perd ! Mais c'est peut-être là l'erreur. Il faut sans doute être capable de dire en même temps ce qu'on fera si l'on gagne, et ce que l'on fera si l'on perd. Ce n'est pas du défaitisme, mais du réalisme, en quelque sorte du « parler vrai », qui change de la langue de bois « de toutes façons nous allons triompher ». Ce qui a un côté bravache, pas toujours efficace.

 

LA LIGNE DES ROUGES

Dès aujourd'hui, il faut annoncer qu'on ne votera pour aucun candidat qui ne promettra pas certaines mesures clés, au nombre très réduit, mais au symbole fort (pas un catalogue non plus). Et qu'on ne votera pas, même pour faire barrage. Comme mesures clés, je propose abrogation des lois El Khomri et Pénicaud.

Ces deux lois sont le symbole de la Macronie. Aussi bien sous Emmanuel Hollande que sous Emmanuel CAC40 - du reste, la loi El Khomri était baptisée « Macron II » (après la Macron I des bus Macron et tout un tas de mesures diverses et variées), la loi Pénicaud « Macron III », l'aboutissement de son projet de saper le droit du travail dans sa philosophie d'après-guerre.

Cela permet aussi, à gauche, de séparer le bon grain social démocrate au PS (si si, il en reste) de l'ivraie socio-libérale au même PS (des noms ! des noms!). Car (j'espère y revenir), on ne saurait mettre tous les socialistes dans le même sac, ne serait-ce que parce qu'on a besoin d'un électorat socialiste pour gagner un jour - sauf à sauter comme des cabris « le peuple ! le peuple ! le peuple !

On se prémunira d'une manœuvre démago de l'extrême-droite (qui prétendrait être opposée à ces fameuses lois, sans promettre clairement les abroger), en fixant une limite républicaine. Les droits humains étant dans tous les cas non négociables, et le RN se situant clairement hors pacte républicain. Il n'a, il n'est, il ne sera jamais question de voter pour l'extrême-droite, cela doit être réaffirmé avec force à chaque fois que ça imprime bien tout esprit.

Autrement dit, par exemple une Royal aurait intérêt à montrer patte blanche si elle voulait concourir et rallier la gauche (un handicap aussi sérieux ne saurait décourager une telle battante des Pôles). Et EELV devrait sortir de son ambiguïté environnementaliste « on ne s'occupe que d'écologie, le reste n'a aucun intérêt ». Tous ne sont pas comme ça, mais leurs « Realos » sont capables de les entraîner dans une écologie souriante Macrono- ou Cazenavo-compatible.

 

LE VOTE BLANC COMME ARME DE DISSUASION

En plus, cette idée, qui scandalisera au départ (« comment, vous voulez assurer la victoire de Le Pen avec vos exigences? »), en fait aura le temps d'infuser, elle déplacera les lignes du débat. Mois après mois, l'idée deviendra une évidence : l'électorat de gauche ne faiblira pas devant cette « ligne rouge ». Aux autres de se positionner en fonction. A ce bras de fer, la Macronie a plus a perdre que la gauche, laquelle part de bas, car pour battre le RN, il lui faut des reports de voix de partout. Et même le PS saura qu'il n'aura pas intérêt à soutenir un candidat « modéré »(= aile droite). Ce débat s'imposera même à la gauche « modérée », car si la gauche fixe sa ligne rouge, cette gauche petits fours pourra difficilement éluder la question pour elle.

Cette « ligne rouge » (mais celle-là, réelle, et non une posture digne d'une imposture de certains pseudo-syndicalistes) aurait l'avantage de préparer l'opinion. La droite saurait qu'elle risque de ne compter sur aucun renfort-barrage, comme lors des régionales de 2016, ou la présidentielle de 2017. Cela aurait forcément une influence sur les programmes, ou surtout les propos de chacun. Je ne dis pas que la droite ou le RN vont proposer l'abrogation de ces lois ! Faut pas rêver non plus, mais ils se sentiront obligés d'aborder des thèmes sociaux.

Cela peut faire glisser le centre de gravité de la campagne un peu plus à gauche, auquel cas les autres idées de gauche pourront mieux être discutées. Cela peut éviter que toute la campagne se fasse sur l'immigration comme il est fort probable dans la situation actuelle. Et cela peut en fait...relancer un espoir à gauche, avec un débat moins droitier.

Car si la gauche sent qu'elle va perdre, elle ira dispersée, visant déjà 2027 ou plus loin encore, espérant atteindre une masse critique au dépens des rivaux. Pire encore, il se produira par défaut un vote utile pour un candidat plutôt déporté sur la droite de la gauche (PS), genre Hulot.

Si elle sait dominer le débat, imposer ses thèmes par la voie d'une forme de chantage électoral annoncé bien à l'avance, l'espoir retrouvé peut pousser à l'union pour gagner dès 2022 (même si j'admets que cet espoir est mince, mais il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre). C'est pourquoi c'est dès aujourd'hui qu'il faut poser nos conditions, et non le soir d'un possible nouveau désastre, où l'on n'a plus que « l'arme » du vote blanc. Autant dire, rien. Le vote blanc doit servir d'arme de dissuasion (on menace de s'en servir, espérant ne pas avoir à le faire), et non comme riposte ultime, vaine, stérile au dernier moment quand le combat est déjà perdu.

Bien entendu, ce choix d'un vote blanc aura le même défaut qu'en 2017 : que Macron (ou Le Pen!) prétende ne devoir sa victoire qu'à lui/elle. Et dans le cas de Macron, nous refaire le coup des « extrêmes qui se rejoignent ». La différence, cependant, est que cette fois le vote blanc est conditionné, longtemps à l'avance, sur deux questions très précises (abrogation de deux lois), où il est difficile de dire gauche = extrême-droite. Et où la droite aura choisi. Au final, si elle se qualifie de nouveau face au RN, c'est elle qui fera le choix de notre report de voix ou de notre vote blanc. La décision ne sera plus la nôtre.

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