UNE LISTE GILETS JAUNES, FOSSOYEUSE DE RN ET FI ?

Les gilets jaunes ont-ils une influence sur les préférences FI ou RN des sondés ? Les sympathisants FI, dans la foulée de ce mouvement, abandonneraient-il FI pour un vote RN, validant la thèse selon laquelle les Gilets Jaunes seraient au fond pilotés par l'extrême-droite ? Décortiquons des sondages récents.

UNE LISTE GILETS JAUNES, FOSSOYEUSE DE RN ET FI ?

Il est devenu une évidence de dire que le mouvement des Gilets Jaunes a une influence sur l'avis des sondés concernant les mouvements politiques. Ainsi, on attribue généralement la remontée du RN dans les sondages aux GJ, et idem le déclin de FI. De même, des sondages récents semblent indiquer que, si les Gilets Jaunes présentaient une liste (sans songer qu'il pourrait bien y avoir 2, 3 listes GJ, conduites par des Lalanne, Hanouna, Lassale ou Tapie!), automatiquement cela ferait chuter RN, DLF et FI. Mais il s'agit probablement d'une mauvaise interprétation des phénomènes.

La première chose est déjà qu'il ne s'agit, en l'état actuel, que de PRÉFÉRENCES de votes, non de réelles intentions. Toutes les listes ne sont pas constituées, aucune n'est, bien évidemment encore enregistrée sur les starting-blocs d'une élection qui n'aura lieu que dans 4 mois, et les gens se positionnent « en théorie ». Or leur choix, basé sur le jeu de rôle des enfants « on aurait dit qu'il y aurait eu telle liste, telle liste et telle liste » (où il ne manque que le "pan pan, t'es mort"), peut évoluer en fonction des vraies listes en course, de leur programme, des propos de campagne etc. Et puis, le rendu du fameux débat national pourrait réserver ses surprises, douchant les dernières illusions de certains.

La deuxième chose est que raisonner en pure arithmétique : « liste A passe de 12 à 10% des préférences de vote, liste B passe de 13 à 15% des préférences = 2% des gens ayant songé voter liste A passent vers liste B » est une fausse évidence. Les transferts de préférences ou intentions de vote sont rarement aussi simples – et oublient tout simplement ceux qui se déclarent abstentionnistes (qui peuvent changer d'avis, ou d'autres passer d'un vote partisan à l'abstention), sans parler de ceux...qui ne se prononcent pas dans le cadre du sondage ! En plus, si je peux admettre la validité statistique de sondages sur 1000 personnes, par contre, en raisonnant sur partie de ce panel (100, parfois moins de 50 personnes déclarant voter pour untel puis untel) multiplie la marge d'incertitude.

 

UN PRÉTENDU VASE COMMUNICANT FI-RN

Ainsi de la montée dans les sondages des préférences RN, et en parallèle, du déclin du vote FI. Et que tout cela semble s'être produit au moment de la montée des Gilets Jaunes. Certains éditorialistes inspirés, visionnaires, sans doute trop subtils et intelligents, en ont conclu, tout ébaubis de l'excellence de leur raisonnement, que le mouvement des Gilets Jaunes avait créé un transfert d'intentions/préférences de vote de FI vers RN, c'est donc la preuve que ce mouvement jaune est d'essence néo-fasciste, sinon pire. Et qu'il faut donc s'en éloigner au plus vite.

Et, conclusion à peine secondaire, qu'il y a « évidemment » un principe de vases communicants entre FI et RN, les extrêmes se rejoignant, c'est bien connu. On passe d'un vote RN à un vote FI sans problème, comme on change de chemise, puisque au fond, c'est la même famille politique de séditieux antidémocratiques qui fument la clope en roulant au diesel. Quand vous votez FI, c'est qu'au fond vous êtes mûr pour voter RN. Donc, surtout, ne pas se laisser tenter par ces sirènes de justice sociale, de justice fiscale, défendues par « l'extrême-gauche », puisque, inévitablement, elles font le lit d'un fascisme à venir. On ne soulignera même pas la notion, forcément injurieuse dans la bouche de ceux qui l'éructent, avec un retroussis des lèvres, de "extrême-gauche", autrefois réservée uniquement aux organisations ne reconnaissant pas la voie des urnes, et voulant renverser directement le système de propriété et le capitalisme (toutes choses étrangères à la gauche de la gauche : PCF, LFI, Générations, EELV - surtout ces derniers)

Même un gosse de dix ans, dont ces remarquables édito-irréalistes et autres experts feraient bien de s'inspirer, aura remarqué que, en additionnant les préférences au sein de chaque grand camp (gauche au sens large, droite, extrême droite au sens large), il n'y a pas grand changement. En fait, on peut songer que les rééquilibrages se font au sein de chaque camp, et non des tuyauteries cachées entre FI et RN, dignes d'un roman d'espionnage bon marché.

Selon le sondage IFOP de janvier, il y aurait bien une partie des électeurs de Mélenchon de 2017 qui se reporterait désormais sur le RN, mais le transfert est 45% plus important vers EELV, les transferts vers les autres formations de gauche (NPA, Génération.s, PS) de même niveau que vers le RN, et même les transferts vers...LaREM ou LR (!) sont pratiquement aussi importants que vers RN. En fait, LFI perd ses préférences de votes vers presque tout le monde, le transfert vers RN n'étant qu'une composante, assez minoritaire au final, de cette hémorragie.

Aussi, Odoxa sur les préférences pour les européennes, sondages du 13 septembre et du 21 décembre. Le PCF+LFI y passe de 14% à 13,5% (dont LFI qui y perd 1%, après avoir perdu d'autres % depuis le printemps, dont un pic à 14%), tandis que RN+DLF+Patriotes passent de 28,5% à 32%. Mais on s'aperçoit qu'en fait, l'ensemble de gauche (NPA, PCF, LFI, Gén, PS, EELV) passe de 28,5% à 32,5%, le bloc de droite (LaREM, Modem, UDI, LR) de 38,5% à 29,5% : on peut penser que les gains RN et DLF se sont surtout fait au détriment du bloc de droite (en particulier LR, qui est passé dans ce sondage de 14% à 8%). Les transferts ont donc été sans doute plus compliqués qu'un jugement simpliste ne laisserait penser. Mais baste, qu'est-ce que des experts navigant d'un plateau de télé à un autre ont à faire des chiffres ! Ils sont comme Trump, suprêmement intelligents, et leurs tripes savent mieux que n'importe quel type analysant les données.

Le bloc de gauche a dû récupérer des voix à la fois sur LaREM (électeurs ex-PS déçus par le "en même temps de droite et de droite" : une liste LREM ne récupère que 75% des électeurs de Macron au premier tour 2017) et sur l'abstention. Ce sont EELV et PS qui en ont profité, et qui ont même au passage effrité le socle LFI-PCF, probablement lié à l'obstination de LFI de se refermer sur elle-même, peut-être aussi lié à un engagement trop prononcé à l'égard des Gilets Jaunes. Des électeurs de gauche, sans doute ne prenant pas assez de recul avec les manipulations des médias (vidéos de violences parisiennes tournant en boucle, censés représenter la totalité du mouvement à travers toute la France), ne veulent pas trop d'un engagement auprès d'un mouvement que le gouvernement s'acharne à présenter comme séditieux, d'extrême-droite. Et Mélenchon, avec ses soutiens manquant un peu de retenue et ses fascinations un peu imprudentes, vient plutôt alimenter cette méfiance, sans forcément rendre grand service aux yellow jackets.

Par contre, LaREM, perdant sans doute des préférences de vote sur sa gauche vers la gauche modérée (PS, EELV surtout), en récupère sur le LR, sur la frange de droite modérée (Juppé, Raffarin). Et LR perd sur tous les tableaux, puisque le RN et DLF lui taillent également des croupières ! Avec Wauquiez, les militants LR ont bien choisi quelqu'un digne d'eux, ne comprenant rien à la politique, et se contentant de (mal) singer le modèle Sarkozy – il n'est du reste pas sûr que Sarkozy lui-même aurait pu rééditer son coup de 2007 et siphonner l'électorat FN, car il s'agissait d'un fusil à un coup. Faut pas croire que les électeurs n'ont jamais de mémoire. On peut penser que les électeurs FN, tentés en 2007 par les promesses de Sarkozy, se disent depuis qu'on ne les y reprendrait plus. Et reprendre, comme le fait Wauquiez, les idées du RN, ne fait que séduire et valider ces idées auprès de l'électorat LR, conduit à ce que beaucoup se disent que l'original frontiste vaut mieux que la copie wauquiéziste, malgré l'ardeur du récent converti.

 

INCOMPATIBILITE FI-RN

Rappelons, selon un sondage IFOP du 14 janvier dernier (https://www.ifop.com/wp-content/uploads/2019/01/116101-Rapport-JDD.pdf) pour le Journal du Dimanche, que 82% des sondés ne veulent pas d'une alliance LFI-RN - c'est le titre accrocheur de l'article, qui ne reflète pas exactement le sujet même du sondage : « vouloir » et « penser probable », ce n'est pas tout à fait la même chose. En détail, seuls 9% des sympathisants FI jugent cette alliance probable (c'est le plus faible %, comparé aux sympathisants des autres formations).

Il se trouve quand même 31% des sympathisants du RN (et 30% DLF) à y croire, ce qui confirme qu'il y a quand même pas mal de ces électeurs qui n'ont rien à y faire, ne comprenant pas ce qui sépare la gauche de gauche et la droite de droite (juste toute la largeur du spectre politique !), plus séduits par les accents faussement sociaux du programme RN (et son côté « on va tout casser »), qu'à son réel fond de commerce de rejet des immigrés et des assistés. Ce qui confirme tout l'intérêt du FN-RN pour la bourgeoisie, l'intrusion d'un populisme de droite ayant opportunément divisé la France prolétaire en deux camps irréconciliables. Mme Le Pen doit être secrètement applaudie dans les beaux cercles de la société, malgré le légitime mépris qu'elle peut leur inspirer.

Et cela pouvait aussi expliquer la tentative de « populisme de gauche » de Mélenchon, espérant remettre en quelque sorte dans le droit chemin cet électorat modeste perdu dans les rets de l'extrême-droite. Hélas, il faut plus qu'une campagne excellente (ce qu'on ne serait lui dénier), et que la reprise de thèmes vulgaires (« dégagisme », « journalistes pourris » etc) pour regagner cet électorat, bien mieux au chaud dans le confort d'un programme yaka-fokon de la Le Pen Family Trust. En termes de populisme, ils resteront imbattables.

Notons en plus que la question était posée dans le cadre du mouvement des gilets jaunes (où des « FI » défilent à côté de « RN », ce qui pourrait en théorie donner corps à l'idée d'un rapprochement possible, « probable »). On voit bien que, même dans ce contexte, personne n'y croit. Seuls des éditorialistes déconnectés et/ou de mauvaise foi, et des membres du gouvernement qui ont la politesse des mots mais la vulgarité de la pensée, peuvent soutenir cette thèse absurde.

On ne peut faire plus clair concernant le fantasme d'une alliance des forces obscures extrémistes : ces électeurs, bien que partageant souvent des conditions proches de vie et d'exploitation, se rejettent, quand bien même ils cohabiteraient dans les mêmes manifs des gilets jaunes, selon une sorte de pacte de non-agression implicite face à Macron. Devant un ennemi commun, implacable, on fait...front, regardant en face pour éviter de se prendre une flash ball dans la tronche, plutôt que de côté pour juger les voisins de manif et certains de leurs slogans.

 

RN, DEVENU OPPOSITION PRINCIPALE AU GOUVERNEMENT A LA PLACE DE FI

Un autre phénomène montre que le RN ne doit pas forcément sa progression aux Gilets Jaunes, ni que LFI leur doit son déclin. Une série de sondages (dont je n'arrive pas à retrouver l'institut les ayant menés, désolé) indique que les sondés, après avoir longtemps considéré LFI comme la principale opposition au gouvernement, ont peu à peu changé d'avis. A partir de septembre 2018 (donc, bien avant le 17 novembre), LFI a représenté de moins en moins cette opposition principale aux yeux des sondés, tandis que parallèlement, le RN gagnait des points, jusqu'à ce que vers la fin de l'année ce soit le RN qui passe en tête. Les courbes, déclinante pour LFI, montante pour RN, sont régulières, n'ont connu aucun à-coup lors de l'irruption des gilets jaunes dans le débat public. Comme s'il n'y avait eu aucune incidence entre les deux phénomènes, poursuivant leur logique propre.

L'historique des sondages de l'IFOP (https://www.ifop.com/wp-content/uploads/2019/01/116087-Rapport-IV-europ%C3%A9enne.pdf) montre du reste que l'ascension du RN date d'au moins octobre, progression régulière (25-29 octobre : 20% , 9-12 novembre : 22%, 8-10 décembre : 24%). Le RN n'a donc pas dû sa progression au mouvement « Gijo » qui a réellement démarré le 17 novembre. Quand à FI, selon les mêmes sondages, elle passait de 11% à 10% puis 9% : son déclin a commencé avant la crise des gilets jaunes, qui ne semble nullement l'avoir accéléré – ni stoppé du reste.

On peut certes discuter du pourquoi de cette inversion, le RN n'ayant rien fait de spécial pour mériter cette pole position. En fait, c'est sans doute son inactivité, qui lui a permis de ne pas se mouiller, qui lui a permis de conserver cette image virginale d'une opposition ferme. Parler beaucoup, si possible à coups de grands mensonges, et ne rien faire, c'est sans doute la recette gagnante de l'extrême-droite. Tandis que, outre les errements lors de l'affaire de la perquisition (guère la perquise elle-même que le comportement d'une personne sacrée bousculant un juge), LFI s'est usée à combattre le gouvernement, sans moyens, tant durant les ordonnances que la réforme SNCF. Et comme, ne disposant d'aucun espace, elle a échoué, les sondés ont fini par reporter sur le RN le rôle d'opposant. Encore faudrait-il savoir quels segments de sympathisants ont fait pencher la balance, car pour la plupart des sympathisants de gauche, je doute qu'ils considèrent le RN comme un opposant réel.

Mélenchon a eu raison de dire qu'il avait prophétisé l'irruption d'un mouvement populaire (plus que populiste), sauf que c'est celui-ci, et non FI, qui est peut-être apte à remobiliser les abstentionnistes, voire à rogner la part de marché RN. Sans doute la reconquête de l'électorat populaire doit d'abord passer par cette sorte de sas, où les gens reprennent conscience des causes de leur exploitation, et de leur force, sans se laisser cette fois entraîner dans la haine de plus faible qu'eux (les réfugiés, les immigrés). La prise de conscience réellement économique, sociale et politique, viendra peut-être ensuite.

Enfin, à la place des followers de LaREM, je ne me réjouirais pas trop bruyamment de leur récente remontée dans ces sondages. Ils ne font que retrouver leur niveau d'avant l'été 2018 (LaREM a souvent émargé à 23-24% jusqu'à l'été 2018 qui a enclenché un déclin. Merci Bénalla, Hulot, Collomb). Et le bloc de droite LaREM-Modem-UDI-LR reste à son niveau global (dans l'historique IFOP précité, 37% puis 36% puis 32% et aujourd'hui 36,5%), donc désormais de faibles marges de progression possibles pour LaREM. Pas de quoi pavoiser, quand on se prétend fait majoritaire pour conduire une politique sans changer de cap, sans écouter personne, sans chercher à élargir sa base pour la rendre réellement majoritaire.

En fait, LaREM, qui a dû commencer à perdre des préférences sur sa gauche, expliquant son déclin, a réussi à retrouver subitement des couleurs sur sa droite, captant des préférences dans l'électorat LR, grâce à une attitude musclée face aux gilets jaunes – à ce jour, Macron n'a pas encore suivi la saine recommandation de Luc Ferry, ex-ministre sarkoziste, d'y aller carrément aux armes à feu pour vaincre des enfants et des chaises roulantes (on en voit dans les manifs), mais c'est peut-être juste une question de temps.

A force d'aborder des thèmes qui pourraient ne pas déplaire à l'extrême-droite (parler de l'immigration dans le grand débat, sujet non seulement ignoré par les gilets jaunes, mais aussi pratiquement oublié de l'actualité des médias depuis novembre), on peut même se demander si Macron n'est pas en train d'essayer, comme Sarkozy et Wauquiez avant lui, une triangulation néolibéraux – souverainistes identitaires. Valls, prochain premier ministre de Macron ?

 

UNE LISTE GILETS JAUNES, QUEL IMPACT ?

Jusqu'à présent, deux sondages ont étudié en parallèle des préférences de vote, sans ou avec une liste Gilets Jaunes. On notera au passage que, si les électeurs savent à peu près à quoi s'en tenir avec des listes « ordinaires » (on connaît à peu près les positions du PS, de RN, de LFI etc), on demande aux gens de se prononcer sur une liste dont, au fond, à ce stade, personne ne connaît précisément le programme ! Car certes, des revendications sortent du lot (ISF, RIC, taxes), mais un programme, ce ne sont pas juste quelques mesures, mais un ensemble cohérent, une orientation, un positionnement politique – tel Mr Jourdain faisait de la prose sans le savoir, des Gilets Jaunes présentant une liste feront nécessairement de la politique, même en continuant de s'affirmer apolitiques. Rétablir l'ISF ne fait pas une politique nationale globale, pas plus que l'instauration d'un RIC. Mais bon, passons.

Le sondage Odoxa du 21 décembre indique ainsi qu'une liste GJ obtiendrait 8%, que LFI + PCF passerait de 13,5% à 11,5%. D'autre part, RN + DLF+Patriotes passerait de 32% à 29%. Déjà, des % sur 14 listes n'ont pas la même valeur que des % sur 15 listes (celle des GJ) : l'entrée d'une nouvelle liste a automatiquement un impact sur tous les autres %, ce qui ne signifie pas que le nombre de préférences diminue pour ces listes ! Ainsi, la liste UDI passe de 2,5% à 2%, or je doute qu'une liste GJ pourrait piquer ne serait-ce qu'une voix aux préférences UDI !!! Il aurait fallu raisonner, non sur des %, mais sur le nombre concret de sondés se prononçant pour telle ou telle liste dans les deux propositions (sans-avec Gi-jo)

Enfin, même sans tenir compte de ce hiatus, entre la perte de « l'extrême-gauche » et la perte de l'extrême-droite (1+3 = 4%), on est loin des 8% de la liste GJ. Ce qui laisse penser que, si la liste GJ doit effectivement prendre des voix à l'extrême-droite (environ 2-3 %), un tout petit peu sur LFI-PCF (environ 0,5-1%), l'essentiel de ses gains provient plus probablement d'abstentionnistes, remotivés par une liste différente, « apolitique »

Le tout récent sondage Elabe du 23 janvier vient le confirmer. Cette fois, une liste « Gilets Jaunes » ferait carrément 13%, tandis que LFI+PCF passerait de 11,5% à 10%, et le bloc RN+DLF+Patriotes passerait de 27% à 21,5% (on peut donc penser qu'une liste GJ ponctionnerait surtout le bloc extrême-droite, réalisant ce que Mélenchon espérait faire avec LFI). Mais en regardant là où une liste Gilets Jaunes capterait des électeurs, on y trouve 7% des électeurs de gauche (PCF, LFI, EELV), 8% des électeurs PS-Générations, 7% des électeurs Modem, 5% des électeurs LR, 10% des électeurs FN-DLF-Patriotes, et surtout 32% des électeurs sans préférence partisane. Il n'y a que LaREM, autre parti « attrape-tout » qui arrive (22% ou 17%) à réunir autant d'électeurs sans préférence. Du reste, les gains d'une liste GJ sur RN-DLF-Patriotes se font pas mal justement sur ces électeurs sans préférence partisane : dans l'hypothèse "sans GJ", RN, DLF et Patriotes recueilleraient 36% de ce segment, avec l'hypothèse liste GJ ils ne sont plus que 21%. La liste GJ arracherait à l'extrême-droite un électorat peu politisé, qui voterait RN-DLF-Patriotes un peu par défaut, et non par adhésion à leurs programmes xénophobes-identitaires.

Le sondage IFOP de janvier donne toutefois une lecture différente. Selon qu'il y ait liste jaune ou non, LFI perdrait 2%, LR 1,15%, DLF 0,7%, RN 0,7%, Patriotes 0,6%, Résistons (Lassalle) 0,9%. Ce sont surtout les préférences « autres listes » (non encore définies) qui se reporteraient (2,3%) sur une liste Gilets Jaunes qui recueillerait alors 7,5% des préférences (dont 5,5% issus surtout des électorats de Mélenchon, Dupont Aignan, dans une moindre mesure de Fillon et Le Pen).

Il semble donc qu'en l'état (d'incertitude) actuel(le), une liste Gilets Jaunes capterait un peu dans toutes les sympathies de vote (sauf chez LaREM), probablement parmi les électeurs les moins fortement convaincus pour chacune de ces listes, et que son succès pourrait être surtout d'attirer des électeurs non décidés ou qui pensaient s'abstenir. Si ces préférences se confirment bien en votes effectifs (on sait que ce sont plutôt les plus instruits, les plus riches et les plus vieux qui se mobilisent pour les européennes, soit assez peu le profil « gilets jaunes »), c'est sans doute plus une meilleure participation qui peut déboucher de l'émergence d'une telle liste, qu'une vraie recomposition du paysage politique.

Donc, Mr Griveaux me semble bien naïf de rêver qu'une liste Gilets Jaunes pourrait fracturer ses oppositions. Car, si effectivement une telle liste attire plus d'électeurs dans le vote aux européennes, l'une des conséquences sera de réduire le % de chaque liste, y compris...LaREM, même si elle ne perd pas d'électeurs ! L'autre crainte qu'il peut avoir est que des gens dépolitisés seraient remobilisés par une liste jaune prévue, mais avec l'hypothèse que celle-ci ne parvienne pas au bout du processus. Ces électeurs, réinvestis dans le champ électoral, pourraient quand même finir par voter, pour des opposants directs à LaREM faute d'avoir pu voter GJ.

Au final, croyant pouvoir retourner l'arme GJ contre les opposants, le gouvernement pourrait bien réchauffer ce qui pourrait être cause de sa perte à terme. Et l'on ne saurait écarter, à terme, la naissance d'un M5S à la française avec les Gilets Jaunes, et le cauchemar d'une alliance à l'italienne GJ + RN-DLF. Mais rien n'est joué, la France n'est pas l'Italie. En fait, tout dépend de l'obstination de Macron à vouloir tenir à toute force son fameux cap, ou s'il sait revenir à son slogan de campagne "en même temps", qui devait être son cap originel, celui pour lequel il avait obtenu 24%. Mais le président des riches en est-il intellectuellement, viscéralement capable ? Car ce "ni de gauche ni de droite" a toujours été chez lui une pure tartuferie, digne des pantalonnades de Chirac ("fracture sociale", "la maison brûle", jamais suivies d'effets).

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