Où Vont les Comores ?

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Où vont les Comores ?

«Ôtez le respect de la justice et la bonne foi : nul gouvernement n'est durable.» Sénèque

L’élection d’Azali Assoumani, en mai 2016, pour la tournante de la Grande Comore, de manière paisible et de façon apaisée après trois tours  au lieu de deux habituels, sonnait comme une alerte. Le retour de l’ancien président de l’Union des Comores, après sept ans d’une gouvernance calamiteuse et huée lors de la passation de pouvoir à la fin de son premier mandat, prouve qu'il n’était pas le candidat favori des Comoriens. Pour imposer une victoire, obtenue aux forceps par la voie des urnes, l’équipe du colonel Azali Assoumani avait déjà annoncé la couleur: celle de la violence et de la terreur. Il a eu, rappelons-le, 46 %, moins,  de la majorité absolue malgré les différents soutiens obtenus. Depuis le retour de l’ancien président Azali Assoumani au pouvoir, les Comoriens  se demandent quelle est l’orientation politique de son colonel.

Les Assises nationales comme programme politique?   .

A bien analyser la démarche du colonel Azali Assoumani, on a l’impression qu’il a été élu sans programme  politique. Depuis son  élection, on  a vu que  les  licenciements  massifs des jeunes cadres Comoriens(plus de 2000), l’augmentation du  salaire du président de l’Union des Comores , de même que celui de ses  ministres et de ses conseillers. L’unique feu de paille réalisé a été  la continuité des achats  des groupes électrogènes   et le retour de la lumière d’une manière pérenne aux Comores.  Aux Comores, on oublie vite que les achats des groupes électrogènes ont été engagés depuis le précédent régime, celui d’Ikililou Dhoinine. La prise en main des Assises nationales, initiées par le mouvement du 11 Août, semble avoir eu pour ambition de détourner l'objet de cette rencontre. Ces Assises, alimentées par des projets politiques et historiques auraient pu permettre à la population Comorienne de faire une analyse profonde de son passé et dessiner une vision de l’avenir. Mais hélas, les Assises ont été réduites à un seul objectif, celui du changement de la constitution.

De l’émergence à la guerre civile

Dès son discours à Bamako, au Mali, lors du Sommet Afrique-France, en janvier 2017, Azali Assoumani avait lancé l’idée de la «refonte de la politique monétaire»  afin  de favoriser  l’émergence des Comores. Nous fûmes nombreux à croire à cette volonté politique, tant espérer, de développement économique et social des Comores. Cette espérance fut rapidement évaporée par les manques d’engagements réels de nos dirigeants sur les voies  pouvant conduire à l’émergence économique et sociale de notre pays. Pour favoriser l’émergence de notre pays, nous avons besoin d’un Etat stable, d’une justice  équitable et indépendante afin d’assurer les investisseurs locaux et internationaux- et d’une politique monétaire favorisant le plein emploi et la consommation- qui vont stimuler la production puis d’une administration publique qui travaille et compétente.

Après quinze ans d’une précaire stabilité acquise par le système exécutif de la tournante, le pays a renoué avec l’instabilité non pas  par la mise à mort de la tournante- qui est préservée dans la nouvelle constitution – mais  de notre justice. Nous avons tous besoins d’une justice équitable qui n’est pas dictée par des orientations politiques ou des arrières calculs politiques. Les premiers responsables qui ont mis à mort la justice Comorienne ont été nos dirigeants politiques actuels.

De la mort de la justice à celle de l’Etat

La justice est l’un des piliers  fondamentaux  d’un Etat. Sans elle, il n’y a ni ordre, ni droit et encore moins d’Etat.  Dans ce cas, on y entre dans une jungle où la loi du plus fort règne jusqu’au changement du rapport de force.

L’un des fléaux qui ronge les Comores est l’absence de justice fiable, viable et indépendante. Aujourd’hui la situation est aggravée  par l’instrumentalisation  de la justice par certains dirigeants politiques. C’est la justice  qui juge et condamne et l’Etat applique les décisions de la justice et non l’inverse.

Prenons l’exemple de la citoyenneté économique.  Certes  il y a des  détournements des deniers publics liés, notamment, à la vente des passeports. L’idée de juger toutes les personnes suspectes de détournements de deniers publics est louable et nous le soutenons. Personne ne doit être au-dessus de la loi pas même les anciens présidents de l’Union des Comores. C’est la manière dont est conduite cette justice qui est condamnable. En effet, le ministère public accuse, juge et condamne et la justice suit après. La justice est devenue une caisse enregistreuse de la volonté du pouvoir public.  Cela n’est pas une justice mais une mascarade de justice dont nous désapprouvons  totalement les mécanismes.

 Prenons le cas  de l’ancien président Ahmed Mohamed Abdallah Sambi – qui a été le premier à mettre en lumière et à la connaissance du public ces ventes des passeports  qui se faisaient avant même son arrivée au pouvoir sous les manteaux des ambassadeurs et des ministres des affaires étrangères. Tout le monde est d’accord, surtout, la commission d’enquête parlementaire,  qu’il y a eu des détournements des deniers publics liés à la vente des citoyennetés économiques.  Connaissant le dossier et en étant lui –même accusé publiquement, il s’est rendu de son propre gré – dès Paris à Moroni – pour être entendu et jugé par une justice, juste et équitable. Malheureusement , le pouvoir public a devancé la justice afin de noyauter l’affaire qui peut aller loin et impliquer certaines personnes mieux placés aujourd’hui. La bonne volonté du chef de l’Etat, Azali Assoumani de vouloir juger tout  responsable politique suspecté de détournement de denier public a attisé  des haines et des calculs politiques macabres, par son équipe ou  lui-même. 

Des arrestations non suivies de jugements

On peut voir aussi la mort de la justice  comorienne proclamée par autorité du pouvoir public par l’accumulation des arrestations  sans aucune suite judiciaire fiable et respectable. A la vue de ce qui se passe dans notre pays, on risque de se demander s’il y a un Etat avant de voir s’il y a une justice ou non. On ne peut pas citer toutes les affaires ou les attentats proclamés par le pouvoir public dont aucun n’a été jugé jusqu’aujourd’hui. Et pourtant, il y a beaucoup des hommes, pères des familles, qui croupissent dans nos prisons. L’Etat doit les juger afin de mettre en lumière leurs culpabilités  ou leurs  innocences. Nous ne pouvons pas garder le silence sur cette situation inquiétante de la vie de notre peuple, de nos frères, quelques soient leurs positions politiques ou leurs crimes, ils méritent une justice équitable et acceptable.

Des manifestations pacifiques à la prise des armes

La politique est une guerre des salives, des écrits et des armes. Chaque pouvoir politique décide de quel genre de politique il veut dans son pays. La politique n’a jamais été un jeu et il n’y a pas lieu d’y avertir, du moment où celui ou celle  qui s’y engage en connaît le risque. Les Comores, depuis la fin du régime  des mercenaires, 29 novembre 1989, ont connu une démocratie dont le droit de manifester et de créer des partis politiques ont été acquis. A défaut de pouvoir agir directement, le peuple descend dans la rue pour manifester et crier afin de faire respecter son droit. Ces manifestations  sont souvent motivées par des revendications précises et claires. Si elles n’ont pas été prises au sérieux par le pouvoir public ou jugées conformes au fonctionnement des règles démocratiques, ces manifestations peuvent néanmoins déboucher sur  la fin d'un  régime. C’est la crainte, souvent, d’un pouvoir impopulaire, clanique et surtout qui manque de vision et de direction. Ce genre de régime a peur et essaie de masquer sa peur par la violence, les invectives dont il est lui-même le premier destinataire.

Certaines franges de la population Comorienne d’Anjouan, après avoir été empêchées par les pouvoirs publics de manifester, ont pris les armes. Nous condamnons fermement cette manière de faire la politique. Mais nous ne partageons pas davantage la manière de diriger le pays par ceux qui sont en responsabilité et qui poussent le peuple à prendre les armes. Les premiers responsables de ce drame, qui a coûté la vie à au moins deux personnes, sont nos dirigeants politiques actuels.

Nous demandons une enquête parlementaire, associant la société civile, sur le drame meurtrier de l’île Comorienne d’ Anjouan. Nous ne pouvons pas nous satisfaire d’une accalmie et des accusations iniques des pouvoirs publics dans une affaire grave qui a coûté des vies humains et qui risque d’en coûter à  d’autres. Le pays nous appartient à tous et personne ne doit se croire à l’abri d’un coup de vent ou d’un changement climatique. C’est une question de saisons qui, comme les hommes, passent toujours... alors que les institutions restent !

 Said Ahmed Said Abdillah

Président du Parti Comores Alternatives (P.C.A)

saidabdillah@yahoo.fr  

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