La dernière heure avant le Front national

En 2014, la commune de Mantes-la-Ville a été donnée au Front national. Voici le récit et l’analyse de cette victoire inattendue. Toute ressemblance avec des faits d’actualité peut être lue comme un avertissement.

Extrême tension

30 mars 2014. Il est 21h lorsque les premiers résultats arrivent. Dans chacun des treize bureaux de vote de la commune, des volontaires dépouillent un-à-un les bulletins du second tour, et dans quelques minutes, on saura enfin qui occupera le fauteuil du maire jusqu’en 2020. Dans le bureau de Monique Brochot, maire socialiste sortante, toute l’équipe de campagne et les colistiers sont venus s’entasser. L’atmosphère est irrespirable. Françoise Descamps-Crosnier, notre députée, est arrivée vers 20h, l’air détendu pour rassurer les troupes. Rosny-sur-Seine, dont elle a été maire pendant 12 ans, a basculé à droite dès le premier tour. La gauche est laminée partout en France. Mais à Mantes-la-Ville l’issue du scrutin est encore incertaine.

A chaque centaine de bulletins ouverts, on reçoit les chiffres par SMS, ce qui nous permet de centraliser les données. Les quatre premiers bureaux de vote, ceux du centre-ville, ont massivement voté FN dimanche dernier. On compte sur les quartiers populaires des Brouets et des Merisiers pour l’emporter.

Les premiers chiffres sont contradictoires. Après deux cents bulletins dépouillés, le bureau numéro 1 nous place en quatrième position. Les bureaux six et sept nous donnent quant à eux une petite longueur d’avance. Dans les pavillons du « Domaine de la vallée », c’est Annette Peulvast, ancienne maire socialiste désormais « sans étiquette », qui fait la course en tête, suivie de près par le FN et l’UMP. A 21h20, le FN nous devance de plusieurs dizaines de voix, parce que le décompte au centre-ville va plus vite qu’ailleurs. On apprend alors que le huitième bureau n’a pas encore commencé le dépouillement. Il y aurait plus de bulletins que de signatures enregistrées. Il faut envoyer un délégué sur place de toute urgence. Les minutes passent, les centaines se suivent et se ressemblent. Le centre-ville a confirmé son vote. Le FN y est largement en tête alors qu’il ne reste plus que quelques bulletins à prendre en compte. Les pavillons du « haut domaine » ont suivi le mouvement, partout le FN est à plus de 20%, avec des pics à près de 35%. Mais il reste encore les quartiers qui votent traditionnellement à gauche, où l’on fait pour l’instant jeu égal en tête avec Peulvast. L’écart se resserre progressivement. Tout reste possible, et dépendra comme prévu des bureaux 6 et 7, aux Brouets et aux Merisiers. Les derniers chiffres arrivent au compte-goutte. Notre avance sur Peulvast semble assez nette, mais le FN nous tient tête. A 21h30, il ne manque plus qu’un bureau. En attendant le dernier chiffre, qui nous donnera le résultat final, j’annonce le score provisoire à tous les présents dans la salle : le FN est pour l’instant vainqueur avec 50 voix d’avance. La tension est à son comble. Le hall de la mairie est submergé par la foule bruyante et excitée, mais dans le bureau du maire plus personne n’ose dire un mot. Ce sera le bonheur ou la honte.

Après une minute interminable, le verdict tombe : le bureau 7 nous donne 120 voix d’avance sur le Front national. On a gagné.

La joie emporte alors tous les présents dans le retentissement d’un immense cri. On s’embrasse, on se congratule, on pleure et on se dit qu’on l’a échappé belle. Très vite, un colistier suggère à Monique d’annoncer l'heureuse nouvelle au public rassemblé en masse dans la salle du conseil municipal. Tout le monde se précipite hors du bureau en chantant : « On a gagné ! On a gagné ! ». Près du pupitre installé pour la proclamation officielle des résultats, je tends un micro à notre candidate afin qu’elle annonce sa réélection. Françoise se tient à ses côtés avec une émotion palpable. Les caméras, les micros se bousculent, et Monique est ovationnée lorsqu’elle donne l’ordre d’arrivée des listes concurrentes : la nôtre en tête, le FN en deuxième position, Peulvast en numéro trois, et l’UMP en quatre. L’euphorie est à son comble, et le FN hué par la foule.

L’image de la victoire est bouleversante. Tous nos amis sont réunis. Certains, qui se connaissaient à peine il y quelques semaines, ont travaillé ensemble jour et nuit pour obtenir ce score à l'arrachée. Mais déjà, un groupe de jeunes femmes s’approche de notre maire réélu : « On compte sur vous pour tenir vos promesses… De toutes façons, on sera là pour vous les rappeler » !

Le candidat de l’UMP, vient me saluer : « Alors, on a eu chaud ?! Tu peux me dire merci d’avoir piqué des voix au FN ». Au milieu de cette cohue, je me dis naïvement qu’il était impossible qu’on perde la mairie. Pendant quelques secondes, j’ai l’impression d’assister à un mauvais film où le mal devait nécessairement être vaincu. Le cauchemar est enfin terminé.

Tout le monde parle fort. On se prépare à fêter la victoire dans la grande salle Jacques Brel, à quelques pas de la mairie. C’est alors que mon portable se met à vibrer. Au bout du fil, la voix de Monique Brochot est inaudible. Il me faut quelques secondes pour traverser la foule. Un peu plus loin dans le couloir, je distingue enfin ses paroles étranglées au téléphone : « Il y a eu une erreur au bureau 7, on est derrière le FN. » Je lui demande de répéter plusieurs fois, croyant à une mauvaise plaisanterie, et je me précipite vers l'étage où la direction des services municipaux est retranchée. Dans la salle, la stupeur s'est déjà emparée des présents. Très vite, la nouvelle se répand dans la mairie, puis dans la ville. Mais il faut réagir. Je demande que les bulletins du septième bureau soient recomptés. On fait alors venir en urgence l'urne où ils ont été empaquetés. Pour procéder à l'opération, nous sommes quatre autour de la table, un représentant par candidat. La vérification ne laisse aucun doute : nous nous étions trompés d'une centaine de voix en notre faveur. Le score final nous place en deuxième position, à 61 voix derrière le FN. Cyril Nauth, inconnu au bataillon, se tient à quelques mètres de la scène, comme tétanisé par l'évènement. L'un de ses amis, candidat malheureux dans une ville voisine, lui lance alors, enthousiaste : « C'est toi le nouveau maire, ils ne veulent pas le reconnaître mais c'est toi ! ».

Bis repetita ?

 A l’échelle nationale, l’élection présidentielle semble être la copie conforme de l’élection municipale de Mantes-la-Ville en 2014.

Par les acteurs d’abord. La gauche écolo-socialiste et la gauche alternative sont parties séparément, incapables de dépasser leurs querelles. Elles ont été devancées au premier tour par une ancienne élue socialiste, candidate d’un centre élargi sans étiquette politique. Face à elles, une droite d’autant plus revancharde qu’elle a été mise hors-jeu, et un candidat du Front national que personne ne donnait vainqueur au deuxième tour. Comme la présidentielle de 2017, la campagne de Mantes-la-Ville s’est déroulée dans une atmosphère nauséabonde, où les débats de fond furent étouffés par les coups bas et les attaques ad hominem.

A chaque étape, tous ont préféré la querelle à l’entente, confondant l’ennemi et l’adversaire, et rendant possible la victoire du FN. Nous, socialistes et écologistes, aurions pu passer un accord dès le premier tour avec les communistes de la « gauche citoyenne ». Il nous aurait sûrement permis de passer devant la candidate du centre. Mais faire un pas vers l'autre, c'est avouer sa crainte et montrer sa faiblesse. On attendait donc un signe des communistes pour leur extorquer un accord au rabais. Ils firent de même à notre égard, et rien ne se passa. Après avoir dirigé la ville ensemble pendant six ans, c'est ainsi sur des listes séparées que la majorité sortante s'est présentée devant les électeurs.

Même après le dépôt des listes, on pouvait encore s'entendre sur la suite des choses, en raisonnant politiquement. Il suffisait de définir des règles claires : une campagne sans agressivité de part et d'autre, l'engagement au retrait derrière la liste arrivée en tête, le strict respect du verdict issu des urnes pour la fusion des listes. Jusqu'au bout, il eût été facile d'obtenir un pacte acceptable pour toutes les composantes de gauche.

Cela ne s’est pas produit, parce que durant toute la campagne électorale de 2014, personne n'a sérieusement songé à une victoire du Front national. Bien entendu cette idée revenait dans les discours. Cela fait des années qu'à chaque scrutin on emprunte un air grave en prédisant un score historique à l'extrême-droite. A force d’être répétée, la menace a pris la place des vieilles histoires de fantôme qu'on raconte le soir autour d'un feu, pour jouer à se faire peur. Et tout plaidait en effet contre l'hypothèse d'une victoire frontiste. Partout ailleurs où l'on pressentait le danger, des conditions objectives étaient réunies : à Hénin-Beaumont, Steeve Briois en était à sa cinquième tentative, et les résultats des scrutins précédents jouaient pour lui. A Fréjus, à Marseille, partout la victoire du FN était possible. Mantes-la-Ville fut la seule vraie surprise de ces élections. Sur les onze communes tombées en 2014, elle est la seule qui n'aurait jamais dû subir ce sort. Car le Front national a gagné la partie sans livrer combat. Quelques personnes se côtoyant depuis toujours dans une ville de 6 km², ont fini par  tellement se haïr le temps d’une campagne, qu'elles ont permis à leur seul véritable ennemi de l'emporter.

Sur un total de 12 000 électeurs inscrits, le FN est arrivé en tête de 61 voix. Avec un si faible écart, impossible de ne pas songer aux petites choses qui auraient pu changer le destin. Et ces petites choses ne manquent pas à l'appel. « Si seulement on avait uni la gauche au premier tour. » On s'accuse un peu, et on accuse beaucoup les autres. « Si cet article de presse n'avait pas existé. Si ce tract hideux n'était pas sorti. Si et seulement si. » C'est la « raison des effets » disait Pascal, le plus petit détail à l'origine des plus grandes conséquences. Chaque évènement de la campagne suffirait à expliquer ces maigres voix d'écart. L'abstention, les divisions, la campagne nauséabonde, le rôle des médias, le contexte national, la pluie du jour de vote, la voiture brûlée sur le parking en face du supermarché. Mais pour déborder à cause d'une goutte, il faut que le vase soit déjà plein. Cet alignement des astres inouï en faveur de l'extrême-droite, les acteurs de cette élection en furent collectivement responsables. Au premier titre viennent ceux qui ont joué le rôle de chefs. La seule morale en politique consiste à mesurer les conséquences de ses actes. En ce sens nous avons tous agi en irresponsables. Les médias, les associations, les citoyens actifs ou spectateurs, les abstentionnistes ont aussi contribué à la débâcle, parce qu’ils n’ont pas pris le danger au sérieux. La défaite de Mantes-la-Ville est un événement pur, c'est-à-dire le jaillissement dans l'histoire d'un fait imprévisible. En un sens, avant ce scrutin, les conditions n'étaient pas réunies pour une victoire du FN. Ces conditions, nous les avons créées dans notre emportement collectif.

Mais après avoir gagné la mairie sur un coup de dés, voilà trois ans qu’il travaille les esprits. Et on entend encore dans la bouche de nombreux mantevillois : « Laissons-lui sa chance. ». Si la greffe frontiste doit réussir à Mantes-la-Ville, c'est qu'elle peut prendre partout ailleurs. Si le FN parvient à achever sa mue et devenir un parti comme les autres, c'est d'abord ici qu'on le saura. D’où cette simple question, à l’approche du second tour de l’élection présidentielle : Mantes-la-Ville est-elle l'avenir de la France ?

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