Jean-Michel Blanquer, ministre de la défiance

Deux ans et demi après sa nomination rue de Grenelle, la rupture est totale entre Jean-Michel Blanquer et le monde enseignant. Comment expliquer un tel échec ?

Lorsqu’il est nommé rue de Grenelle, tout le monde reconnaît en Jean-Michel Blanquer un spécialiste de la maison « Education nationale ». Il promet d’agir sans brusquer, et ne trouve pas nécessaire de passer par la loi pour mettre en œuvre ses plans. Il est un homme de droite, mais parvient à séduire au-delà de son camp politique avec l’annonce du dédoublement des classes de CP dans l’éducation prioritaire. Deux ans et demi après, la rupture est totale entre le ministre et le monde enseignant. Comment expliquer un tel échec ?

Acte I

Les difficultés débutent réellement en 2018 avec sa réforme du baccalauréat et du lycée, promesse du candidat Macron. Il y a la communication léchée du ministère : une réforme modernisatrice qui donnera plus de liberté aux élèves. Et il y a le mur que les enseignants voient venir à grande vitesse : une offre d’options inégalement répartie sur le territoire, la fin du bac national au profit d’examens locaux, la multiplication des classes surchargées. La question de l’égalité entre les élèves devient le « signifiant maître » de la contestation.

Acte II

Vient ensuite la loi pour une « école de la confiance », qui porte le nom de son ministre. Le contenu fourre-tout du projet révèle une ambition autoritaire qui débouche sur un conflit sans précédent avec la communauté éducative. Le premier article de la loi inquiète la liberté d’expression des enseignants, la maternelle obligatoire à 3 ans est un cadeau fait aux écoles privées, les surveillants sont appelés à remplacer les professeurs absents.
Pour nombre d’enseignants, la rupture est consommée. Une grève inédite des surveillances du baccalauréat 2019 se prolonge par la rétention des copies. Les correcteurs grévistes tentent un nouveau mode de contestation qui s’avère infructueux face à la détermination d’un Blanquer prêt à jouer avec les bornes de la légalité. Les élèves et les parents se retrouvent pris entre deux feux, admettant la bonne foi des enseignants, mais d’abord soucieux des résultats de leurs enfants, ils espèrent un rapide retour à la normale.
Le ministre a vu dans cette grève une dimension « sacrilège ». C’est que, pour les enseignants, sa réforme est en elle-même un acte de désacralisation du baccalauréat. Avec le contrôle continu, il perd son statut d’examen national, qui lui confère l’aura d’un rite de passage mêlant tous les candidats à égalité dans un même effort ritualisé.
Face à des correcteurs grévistes déterminés, Blanquer demande aux jurys du baccalauréat de mettre des notes provisoires. Cette mesure est parfaitement illégale, et il commet alors une faute politique majeure. C’est le point de non-retour. En réaction, la quasi-totalité des jurys concernés refuse d’obéir, et la tâche ingrate revient pour l’essentiel aux agents administratifs. Là où Blanquer veut diviser, il crée les conditions d’une solidarité renouvelée contre lui. Les résultats sont finalement publiés le jour J dans le chaos, après avoir menacé les réfractaires de sanctions disciplinaires. Blanquer semble avoir gagné, mais c’est une victoire à la Pyrrhus. Une défiance hors du commun s’est installée parmi les enseignants. Le ministre gouverne désormais contre ses personnels. La rupture n’est plus seulement politique, elle est morale.

 

Acte III

Les enseignants sortent épuisés de cette bataille, avec un sentiment d’humiliation. Depuis la rentrée, la question de la dévalorisation du métier s’est installée au cœur des préoccupations. Les tragiques suicides de Jean Willot et Christine Renon au mois de septembre secouent la profession. On apprend que 58 agents de l’éducation nationale se sont donné la mort durant l’année scolaire 2018-2019. La parole se libère sur les conditions de travail dégradées, le déclassement social d’une profession jadis au cœur du projet républicain. La comparaison internationale des rémunérations est sans appel. C’est dans ce contexte que le projet de réforme des retraites est annoncé, avec un effet d’amputation majeur sur les pensions des enseignants. Les simulateurs mis en ligne par les syndicats révèlent des montants jusqu’à 30% inférieurs aux montants actuels. Le ministre Blanquer joue les bons élèves du gouvernement. Il promet que les pensions ne baisseront pas, grâce à une revalorisation des rémunérations par des primes. Le premier ministre confirme ces annonces le 11 décembre, sans convaincre.
Pourquoi une telle défiance ? D’abord parce que la revalorisation promise sera en fait liée à une redéfinition du métier. Autrement dit, les enseignants seront mieux rémunérés, à condition d’accepter de nouvelles missions, donc de travailler plus. Le présupposé de ce projet est toujours le même : les enseignants ne travaillent pas suffisamment. Blanquer est resté fidèle au sarkozyste qu’il était en son temps.
Mais plus encore, c’est la parole même du ministre qui semble avoir perdu toute crédibilité auprès des professeurs. Blanquer paie ici le prix de son autoritarisme et de ses passages en force. Il est au mieux perçu comme un habile communicant, mais à qui personne ne fait confiance. Dès lors, il a beau jeu de promettre, répéter que sa porte est ouverte, qu’il est prêt au dialogue. Rien n’y fait, on ne le croit plus. Comment un ministre peut-il poursuivre son action lorsqu’un tel fossé le sépare de ses agents ? L’acte IV du ministère Blanquer reste à écrire. Sera-t-il celui du point final ?

 

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