Philosophie: les Bac pro y ont droit !

La philosophie est enseignée en filières générales et techniques, mais les élèves de la voie professionnelle en sont privés. Plus du quart des bacheliers n'aura jamais eu la chance de découvrir cette discipline. Cet état de fait traduit une profonde injustice sociale. Il est temps de changer la donne.

Ce lundi 17 juin 2019, comme chaque année, les épreuves écrites du baccalauréat ont commencé avec la traditionnelle et redoutée épreuve de philosophie. C’est vrai, sauf pour les 200 000 candidats des lycées professionnels, plus d’un quart des lycéens de France, qui n’auront jamais eu la possibilité de découvrir la philosophie durant leur scolarité. Pourquoi cet état de fait ? Parce qu’il correspond à l’antique distinction entre travail manuel et travail intellectuel, la supériorité sociale de ce dernier lui conférant le privilège de la pensée et de la réflexion abstraite. Notre système scolaire est tout entier organisé selon cette opposition. Les « bons » élèves sont naturellement orientés vers les filières générales, et par défaut vers l’enseignement technique. Les autres sont relégués en voie professionnelle, non parce qu’ils seraient plus « manuels », mais parce qu’ils sont jugés moins « intellectuels ». Leur accès aux enseignements de culture générale est alors réduit, voire inexistant pour le cas de la philosophie.

Il est temps de remettre en cause cette injuste répartition des rôles. Les lycéens en voie professionnelle seraient-ils donc incapables de suivre un enseignement de philosophie ?

De nombreuses expériences réalisées par des équipes innovantes montrent le contraire.

Les impressions se révèlent toujours positives : intérêt des élèves pour le questionnement philosophique, amélioration de l’estime de soi scolaire, plaisir des enseignants à expérimenter de nouvelles méthodes. Ce dernier point est d’ailleurs décisif. On ne saurait transposer mécaniquement en lycée professionnel l’enseignement de la philosophie tel qu’il est pratiqué en filières générales et techniques. Mais cette contrainte peut aussi bien être une chance d’explorer de nouvelles pratiques, libérées du cadre étroit des sacro-saintes dissertation et explication de texte. Voici une occasion de valoriser l’exercice oral, de construire de nouvelles épreuves appuyées sur de nouveaux supports pédagogiques (commentaire d’image, de scène de film, réalisation d’un projet, etc.). Pourquoi ne pas créer un concours d’enseignement de la philosophie spécifiquement dédié à l’enseignement en voie professionnelle, comme il en existe pour les autres disciplines ? Les pistes suggérées par le ministre de l’éducation nationale semblent très éloignées de cette direction. En février 2018, il recevait un rapport de la députée Céline Calvez et du cuisinier Régis Marcon, appelant vaguement à une « consolidation du socle commun de compétences et de culture », sans envisager d’introduire un véritable enseignement de philosophie couplé aux sciences humaines.

Cette réforme semble pourtant impérative à de nombreux égards. Il y a là un enjeu de justice sociale, car les chiffres sont implacables : 46% d’enfants d’ouvriers sont orientés en voie professionnelle, pour seulement 10% d’enfants de cadres supérieurs. C’est d’abord aux enfants de pauvres que l’on refuse la découverte de la philosophie. Mais dans un monde désormais gouverné par la puissance des algorithmes, il est également crucial de défendre la place de la pensée humaine. Nous avons plus que jamais besoin d’esprits interrogatifs, capables de résister au prêt-à-penser charrié sur les réseaux sociaux. Comment lutter contre l’obscurantisme religieux, les discours enragés, les infox en tout genre, lorsqu’une si grande part des bacheliers n’a jamais vraiment étudié la différence entre la foi et le savoir, ou l’opinion et la connaissance ? Lorsque les semeurs de haine sont à l’affût, il appartient à l’école républicaine de semer les graines de la culture et de la liberté en sa jeunesse, de tout faire pour la protéger, et la conduire sur le chemin d’une citoyenneté éclairée.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.