A-t-on le droit d'être islamophobe ?

Tribune parue dans Libération le 28/08/2019

Le concept d’islamophobie est polémique. Certains le revendiquent pour dénoncer les discriminations et les discours racistes que subissent les musulmans. D’autres en contestent l’usage, lui reprochant d’empêcher la critique de l’islam.

Lors de l’université d’été de La France insoumise, Henri Peña-Ruiz s’est illustré en affirmant le «droit d’être islamophobe». D’après lui, cette expression signifie un simple rejet de l’islam, donc le libre droit de critiquer cette religion. Il ajoute que l’on a autant le droit d’être athéophobe ou cathophobe. Il distingue ainsi formellement l’islamophobie du racisme antimusulman. La première serait légitime car adressée à une religion, le second serait condamnable, puisque s’en prenant injustement à des personnes. Si cet usage du terme «islamophobie» a l’apparence de la clarté et de la distinction, il est en réalité source de confusion et d’erreurs manifestes.

Car la phobie n’est pas un simple «rejet», comme l’affirme trop rapidement Peña-Ruiz, mais un sentiment de peur ou d’effroi devant un objet perçu comme une menace. Or là où le penseur veut critiquer les idées en protégeant les personnes, la phobie tend justement à confondre les deux. Ainsi, dans le champ politique, quel sens cela aurait-il d’avoir peur du communisme sans redouter les communistes ? Pour ce qui concerne les pratiques sexuelles, a-t-on jamais eu peur de l’homosexualité sans se défier des homosexuels ? En religion, peut-on avoir peur de l’islam sans craindre les musulmans ? Dans la peur de l’autre, les personnes sont confondues avec leurs idées, leurs pratiques ou leurs croyances.

C’est pourquoi il est dangereux, comme le fait Peña-Ruiz, de ranger l’islamophobie du côté de la critique éclairée de la religion. On peut même affirmer qu’elle lui est antérieure, étrangère, voire contraire. Car la peur de l’autre est toujours première. Dans les faits religieux et culturels, elle conduit plus facilement à l’exclusion et à la violence qu’au dialogue et à la connaissance. Toute critique sérieuse de la religion doit se situer quant à elle dans le domaine de la raison, de la science et de la compréhension. La contestation rationnelle débute donc avec la mise à distance de la peur, comme de tout autre sentiment. C’est la règle universelle que nous donne Spinoza dans sa célèbre sentence : «Ne pas se moquer, ne pas déplorer, ne pas détester, mais comprendre.» L’effort d’intelligence et de raison ne commence pas par la peur, mais par son dépassement.

Peña-Ruiz a donc beau jeu de revendiquer le droit d’être phobique. Comment la loi pourrait-elle interdire un sentiment aussi trivial que la peur ? A ce jeu, on pourrait autant se battre pour le droit à l’ignorance ou à la bêtise. Ceci n’est pas une affaire juridique, mais politique et morale. Légitimer la phobie en tant que telle, la ranger d’emblée du côté de la critique de la religion, c’est encourager au dogmatisme et à l’enfermement identitaire. Au sens vague où l’emploie Peña-Ruiz, on a donc parfaitement le droit d’être islamophobe, homophobe, athéophobe, mais pour le bien de tous, on a plus encore le devoir de ne pas l’être.

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