« Ya Rayah », chant de l’exil.

Cette chanson algérienne a fait le tour du monde. Mais que dit-elle, au juste ?

A la fin de l’été 97, Rachid Taha faisait danser la France, et « Ya Rayah » entrait au répertoire de toutes les fêtes. Etrange destin que d’inspirer la joie quand on chante le chagrin. Car pour qui la comprend, cette chanson est d’abord un bouleversant récit de l’exil. Elle est l’œuvre de Dahmane El Harrachi, puisée dans le Paris des immigrés au cœur des années 70. Bien avant Taha, elle avait déjà fait le tour du monde. Mais grâce à lui, elle atrouvé un nouveau sens.

« Toi, le voyageur, où vas-tu ? Tu t'épuiseras et reviendras. Combien de gens peu avisés l'ont regretté avant toi et moi ? » Le poème de Dahmane conte l’espoir et l’amertume, la perte et l’impossible oubli. Il dit la douleur du migrant, l’immense déchirure. Il met en garde celui qui voudrait partir. Contre la faute, inévitable, impardonnable, imprescriptible erreur d’avoir acheté un jour un billet sans retour. Il se veut le testament des vies gâchées par des choix qui n’en sont pas. Etranger à jamais, l’exilé se fatiguera vainement à changer son futur. « Les jours ne durent pas plus que ta jeunesse ou la mienne ». Et la vie passe toujours plus vite loin de ceux que l’on aime.
Dahmane El Harrachi nous parle de l’Algérie, qu’il a quittée avant l’âge d’homme. Mais sa prose embaume une douleur universelle. Celle d’Ulysse brûlant de retrouver Ithaque. Celle du juif psalmodiant « l’an prochain à Jérusalem ». Celle de tout humain qui a dû partir un matin, meurtri d’abandonner les siens.
« Ya rayah » ne console pas. Elle répète à tout voyageur ce qu’il sait déjà. Elle dit qu’ailleurs, très loin, de l’autre côté de la mer, il est un lieu merveilleux qui attend son retour. C’est un pays où les vieilles dames pleurent leurs enfants partis trouver une vie meilleure. C’est un rivage sec et hostile où le vent chaud écaille les murs des maisons blanches. Une terre qui deviendra bientôt un souvenir ou un rêve. Sa nostalgie sera pour ses enfants leur premier héritage. La mémoire d’un monde dont ils ne sauront jamais rien, mais qu’ils devront tout de même souffrir en deuil.
Cette matière mélancolique, le génie de Taha en fit une ode à la joie de vivre. Sous l’empire de sa voix rocailleuse, la brume des regrets s’est soudain effacée. Désormais, les gens se lèvent et dansent sur les mots du bonheur perdu, contrariant leur chagrin de la plus belle offense. « Ya Rayah » ne console toujours pas, mais elle réconcilie le voyageur et sa vie. Elle lui dit qu’il est temps de poser ses bagages. Puisqu’être heureux n’a pas moins de sens ici qu’ailleurs. Elle dit à ses enfants de laisser au passé ce qui lui appartient. « Manich Mena » (« Je ne suis pas d’ici ») disait une autre chanson d’immigré. Tu es chez toi où tu aimes, répond Taha dans le verbe qui a d’abord servi à dire la peine. « Pourquoi ton cœur est-il aussi triste que celui d’un pauvre ? » Aucune chanson ne nous consolera. C’est que Rachid Taha n’est plus.

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