La gauche s'est-elle trompée sur la «nature humaine»?

Si l'humain est égoïste par nature, alors le socialisme semble être une naïve utopie. L'histoire de la gauche repose-t-elle donc sur une indépassable erreur ?

« Tu es trop naïf ! » Il n’est pas un militant de gauche qui n’ait eu droit un jour à cette sentence censée lui clouer le bec une fois pour toutes dans un débat politique. Son adversaire (parfois de droite, mais le plus souvent au-dessus de ce clivage dépassé) quant à lui se veut bien informé sur la « nature humaine » : il sait que les hommes sont mus par leur intérêt égoïste, que chacun ne songe qu’à sa pomme, que l’homme est à l’homme ce que le loup est à l’agneau, et bien pire encore.
C’est un sujet vieux comme la philosophie : l’homme porte-t-il la méchanceté dans sa nature ? La bonté n’est-elle qu’une exception ? Existe-t-elle-même réellement, un geste désintéressé est-il concevable ? Les plus avertis (ou cyniques selon l’humeur) s’amuseront à déceler l’attente d’une reconnaissance même dans le geste d’amour le plus gratuit en apparence. La mère ne prend soin de son enfant que parce qu’il la comble d’affection, ou parce qu’en lui sa propre existence se perpétue. La charité dont je fais preuve à l’égard d’un mendiant renforce l’estime que je me porte, cela me coûte peu et j’en tire du plaisir : c’est un geste égoïste. Voilà la preuve faite que tous nos actes sont du ressort de l’intérêt bien compris. Cette philosophie d’épicier appliquée à l’économie ou à la politique est justement la source de l’accusation adressée à la femme ou l’homme de gauche.
En substance, la gauche s’évertuerait depuis toujours à nier l’égoïsme inhérent à la nature humaine. L’histoire du socialisme depuis le XIXè siècle serait le récit d’une grande utopie : changer la nature humaine pour la rendre apte au partage, à la générosité, à l’égalité entre les individus. C’est pour avoir lutté contre la nature de l’homme, par définition immuable, que l’expérience communiste s’est transformée en un désastre, d’autant plus prévisible qu’il était inéluctable. Il faudrait donc s’y résoudre : les hommes sont faits pour se concurrencer. Bien entendu, le droit existe pour tempérer les effets de l’égoïsme, qui se résumerait sinon à la loi de la jungle. Mais c’est une limite qui en freine les effets négatifs sans toucher à l’égoïsme comme moteur de l’action humaine.
Alors, la gauche a-t-elle vraiment péché par naïveté ? Le socialiste est-il cet optimiste béat ne sachant distinguer les loups et les agneaux, perpétuant ainsi une illusion politique ininterrompue depuis la Révolution française ? En vérité, c’est exactement l’inverse. On pourrait même dire qu’il n’y a pas plus pessimiste sur l’homme qu’un penseur socialiste. En précisant toutefois qu’il s’agit de l’homme tel qu’il vit dans les conditions de la société moderne capitaliste.
On se rappelle que Marx ne trouvait pas de mots assez durs pour décrire les ravages moraux de la société bourgeoise. Le triomphe de la bourgeoisie est aussi celui des « eaux glacées du calcul égoïste ». Toutes les valeurs se mesurent aujourd’hui à l’aune de la valeur marchande. Mais plus grave encore, en redessinant le monde à son image, la bourgeoisie impose ses normes aux individus qui ne peuvent y échapper qu’en se mettant en marge du système, ou en s’y faisant broyer. Pour la plus grande part de notre existence, nous sommes désormais des hommes économiques parfaitement assumés. Dans nos esprits, mais surtout dans nos actes, la rationalité de l’ « homo economicus » a triomphé, et la désastre écologique en est la conséquence directe.
Cette logique est soutenue par la mise en concurrence des travailleurs, qui n’a fait que croître avec l’ouverture des marchés et la mondialisation de l’économie. Une norme unique s’impose aux champs de l’existence : la scolarité, les relations sociales, l’amour même, sont envisagés comme des formes d’investissement sur lesquelles on attend un retour. Principe qui s’achève logiquement dans l’acceptation d’une précarité généralisée, car d’après la formule heureuse de Mme Parisot : « puisque l’amour est précaire, pourquoi le travail ne le serait-il pas ? »
Pour résumer, que ce soit par nature ou par culture, de gré ou de force, il semble certain que l’homme moderne se conduise en prédateur.
Le problème est qu’à ce jeu de la concurrence effrénée il y a peu de vainqueurs et beaucoup de perdants. Les fortunes s’accumulent entre les mêmes mains, et se transmettent de père en fils. C’est pourquoi le pari du socialisme n’est pas celui de la bonté de l’homme, c’est celui de l’intelligence des perdants dans le système actuel. On pourrait le résumer à un espoir : la prise de conscience par l’immense majorité de la population qu’elle a intérêt à dépasser le régime de la concurrence qui détruit la nature et l’humain, pour entrer dans celui de la coopération qui profite à tous. Troquer l’avidité de quelques-uns contre l’intérêt réel et bien compris de tous. Le socialisme de l’intelligence contre le capitalisme de l’aveuglement collectif, voilà le vrai clivage. Toutes ces vies, ces énergies, ces talents gaspillés, ces efforts infructueux, ces existences gâchées dans le marasme économique moderne. Dans la création de richesses stériles, de valeurs inutiles, de fortunes virtuelles. Rien de sensé ne justifie un tel système. Rien sinon la bêtise des hommes qui conduit à la catastrophe. C’est contre la stupidité que s’est toujours élevée la gauche, non la méchanceté, l’égoïsme, encore moins l’intérêt. Contre l’absurdité de ce désordre qui profite au petit nombre et détruit notre monde. Être de gauche, c’est donc faire le pari que l’intelligence collective peut l’emporter. Autre forme de naïveté ? Dans un monde au bord du gouffre économique et climatique, la seule véritable naïveté serait de croire que les choses puissent continuer ainsi.

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