Zemmour et Dieudonné, deux poids deux mesures

Dieudonné et Zemmour sont aujourd'hui deux figures de la haine et du racisme. Mais pourquoi l'un est-il banni du champ médiatique, tandis que l'autre y a trouvé une place de choix ?

En juillet 2008, Jean-Marie Le Pen devenait parrain de la petite Plume, dernière fille de Dieudonné. Il défendra par la suite les délires antisémites de ce dernier au nom de la liberté d’expression. En octobre 2019, Eric Zemmour recevait un témoignage de « sympathie » et d’ « estime » de l’ancien président du Front national, alors qu’il venait d’être condamné pour provocation à la haine raciale. Voilà donc Dieudonné et Zemmour reconnus à leur juste valeur, héritiers d’un lepénisme à deux visages : l’antisémitisme pour l’un, le racisme anti arabes et noirs pour l’autre. Union symbolique de deux souvenirs traumatiques de l’histoire de France : la haine du Juif poussée jusqu’à Vichy, la domination de l’Afrique jusqu’à la sanglante décolonisation.

Etonnant destin pour Dieudonné, qui fut longtemps un humoriste antiraciste, avant de devenir ce trublion ami des théocrates iraniens et nouvelle idole des antisémites. Moins surprenant, celui de Zemmour, pourtant journaliste et intellectuel en son temps, mué en idéologue colporteur de fake news et d’injures racistes. L’actualité vient de lui donner une nouvelle occasion de s’illustrer en affirmant, suite à la mort de George Floyd, que 80% des blancs aux Etats-Unis sont « tués par des noirs ». Le propos a été démenti par plusieurs analyses factuelles. Mais les outrances verbales de Zemmour semblent se répéter sans trouver de limite morale ou légale.

La justice a pourtant été saisie à de multiples reprises, et a fait son travail, comme elle l’avait réalisé pour Dieudonné. Il fut condamné plusieurs fois pour injures antisémites, diffamation, provocation à la discrimination et à la haine raciale. Toute invitation à s’exprimer étant pour lui une tribune, il est aujourd’hui persona non grata dans le paysage médiatique. En effet, alors que nos compatriotes de confession juive sont menacés par des extrémistes religieux ou des militants d’extrême-droite, on ne doit pas laisser se répandre le venin de la haine. Il en va de la responsabilité des journalistes de refuser leur micro à tout propagateur du verbe antisémite.

Mais pourquoi en serait-il autrement avec Eric Zemmour ? Pourquoi le laisse-t-on répéter ses délires racistes sur CNEWS, à l’image de sa dernière trouvaille au lendemain des élections municipales : « le vert des Verts correspond au vert de l’islam ».

On pourrait expliquer cette indulgence par la quête de l’audimat. Les saillies et polémiques font en effet exploser les scores d’audience des chaînes d’infos. Or, cette logique marchande n’explique pas tout. Car Dieudonné ferait autant de buzz avec ses provocations antisémites et complotistes, et garantirait à tout plateau télévisé un public friand de « trash médias » et de « politiquement incorrect ».

Le fonds de cette affaire révèle un choix délibéré entre deux catégories de racismes, dont l’une est banni, tandis que l’autre est banalisée. Voilà comment deux paroles aussi odieuses se retrouvent, pour l’une dans les marges de la fachosphère, pour l’autre en tête d’affiche d’une chaîne d’information continue. Rien ne saurait légitimer l’ostracisme d’une part, et la clémence de l’autre. Ce « deux poids deux mesures » est non seulement insupportable, mais il fait et fera le lit d’un ressentiment aux conséquences dramatiques pour notre société. Les médias qui invitent aujourd’hui Eric Zemmour se rendent complices de ses infamies racistes. Ce n’est pas qu’une question de droit, mais de aussi déontologie. Leur responsabilité morale est engagée.

Il ne s’agit pas d’interdire à Eric Zemmour de s’exprimer. La censure est intolérable. Qu’il crée son propre moyen de communication, et que la justice se charge de le punir à chaque fois qu’il passera les bornes. Il s’agit simplement, comme pour Dieudonné ou pour tout délinquant de la haine, d’enfin cesser de lui offrir tribune. Le journalisme d’opinion ne peut être un journalisme poubelle et sans devoirs. Face au cas Zemmour, la justice a fait son travail. Que les médias fassent à présent le leur.

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