Saïd Benmouffok
Professeur de philosophie au lycée Jean Zay d'Aulnay-sous-Bois (93) - Cofondateur de Place publique
Abonné·e de Mediapart

17 Billets

0 Édition

Billet de blog 30 juin 2020

Saïd Benmouffok
Professeur de philosophie au lycée Jean Zay d'Aulnay-sous-Bois (93) - Cofondateur de Place publique
Abonné·e de Mediapart

Zemmour et Dieudonné, deux poids deux mesures

Dieudonné et Zemmour sont aujourd'hui deux figures de la haine et du racisme. Mais pourquoi l'un est-il banni du champ médiatique, tandis que l'autre y a trouvé une place de choix ?

Saïd Benmouffok
Professeur de philosophie au lycée Jean Zay d'Aulnay-sous-Bois (93) - Cofondateur de Place publique
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

En juillet 2008, Jean-Marie Le Pen devenait parrain de la petite Plume, dernière fille de Dieudonné. Il défendra par la suite les délires antisémites de ce dernier au nom de la liberté d’expression. En octobre 2019, Eric Zemmour recevait un témoignage de « sympathie » et d’ « estime » de l’ancien président du Front national, alors qu’il venait d’être condamné pour provocation à la haine raciale. Voilà donc Dieudonné et Zemmour reconnus à leur juste valeur, héritiers d’un lepénisme à deux visages : l’antisémitisme pour l’un, le racisme anti arabes et noirs pour l’autre. Union symbolique de deux souvenirs traumatiques de l’histoire de France : la haine du Juif poussée jusqu’à Vichy, la domination de l’Afrique jusqu’à la sanglante décolonisation.

Etonnant destin pour Dieudonné, qui fut longtemps un humoriste antiraciste, avant de devenir ce trublion ami des théocrates iraniens et nouvelle idole des antisémites. Moins surprenant, celui de Zemmour, pourtant journaliste et intellectuel en son temps, mué en idéologue colporteur de fake news et d’injures racistes. L’actualité vient de lui donner une nouvelle occasion de s’illustrer en affirmant, suite à la mort de George Floyd, que 80% des blancs aux Etats-Unis sont « tués par des noirs ». Le propos a été démenti par plusieurs analyses factuelles. Mais les outrances verbales de Zemmour semblent se répéter sans trouver de limite morale ou légale.

La justice a pourtant été saisie à de multiples reprises, et a fait son travail, comme elle l’avait réalisé pour Dieudonné. Il fut condamné plusieurs fois pour injures antisémites, diffamation, provocation à la discrimination et à la haine raciale. Toute invitation à s’exprimer étant pour lui une tribune, il est aujourd’hui persona non grata dans le paysage médiatique. En effet, alors que nos compatriotes de confession juive sont menacés par des extrémistes religieux ou des militants d’extrême-droite, on ne doit pas laisser se répandre le venin de la haine. Il en va de la responsabilité des journalistes de refuser leur micro à tout propagateur du verbe antisémite.

Mais pourquoi en serait-il autrement avec Eric Zemmour ? Pourquoi le laisse-t-on répéter ses délires racistes sur CNEWS, à l’image de sa dernière trouvaille au lendemain des élections municipales : « le vert des Verts correspond au vert de l’islam ».

On pourrait expliquer cette indulgence par la quête de l’audimat. Les saillies et polémiques font en effet exploser les scores d’audience des chaînes d’infos. Or, cette logique marchande n’explique pas tout. Car Dieudonné ferait autant de buzz avec ses provocations antisémites et complotistes, et garantirait à tout plateau télévisé un public friand de « trash médias » et de « politiquement incorrect ».

Le fonds de cette affaire révèle un choix délibéré entre deux catégories de racismes, dont l’une est banni, tandis que l’autre est banalisée. Voilà comment deux paroles aussi odieuses se retrouvent, pour l’une dans les marges de la fachosphère, pour l’autre en tête d’affiche d’une chaîne d’information continue. Rien ne saurait légitimer l’ostracisme d’une part, et la clémence de l’autre. Ce « deux poids deux mesures » est non seulement insupportable, mais il fait et fera le lit d’un ressentiment aux conséquences dramatiques pour notre société. Les médias qui invitent aujourd’hui Eric Zemmour se rendent complices de ses infamies racistes. Ce n’est pas qu’une question de droit, mais de aussi déontologie. Leur responsabilité morale est engagée.

Il ne s’agit pas d’interdire à Eric Zemmour de s’exprimer. La censure est intolérable. Qu’il crée son propre moyen de communication, et que la justice se charge de le punir à chaque fois qu’il passera les bornes. Il s’agit simplement, comme pour Dieudonné ou pour tout délinquant de la haine, d’enfin cesser de lui offrir tribune. Le journalisme d’opinion ne peut être un journalisme poubelle et sans devoirs. Face au cas Zemmour, la justice a fait son travail. Que les médias fassent à présent le leur.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Ce que le gouvernement a fait aux chômeurs
La première réforme de l’assurance-chômage est pleinement entrée en vigueur il y a tout juste un an, et nul ne sait combien de chômeurs elle a pénalisé. Si les chiffres sont invisibles, les conséquences sur la vie des gens sont brutales. Témoignages.
par Cécile Hautefeuille
Journal — Europe
Poutine entérine l’annexion de quatre régions ukrainiennes
Après une allocution au Kremlin, le président russe a signé l’annexion des régions ukrainiennes de Kherson et de Zaporijjia, ainsi que des autoproclamées « Républiques » de Donetsk et de Louhansk. Et il a prévenu que la Russie protègerait ses terres « en utilisant toutes [ses] forces ».
par Laurent Geslin
Journal
Le renseignement de sources ouvertes, nouvel art de la guerre d’Ukraine
La collecte et l’analyse des traces numériques laissées par les combats qui font rage en Ukraine peuvent-elles avoir une incidence sur le déroulement du conflit ? La guerre du Golfe avait consacré la toute-puissance de la télévision, celle d’Ukraine confirme l’émergence de l’Open Source Intelligence (OSINT).
par Laurent Geslin
Journal — Migrations
Sur TikTok, les passeurs font miroiter l’Angleterre à des Albanais, qui s’entassent à Calais
Depuis le début de l’année, les Albanais sont particulièrement nombreux à tenter la traversée de la Manche pour rejoindre l’Angleterre, poussés par des réseaux de passeurs dont la propagande abreuve les réseaux sociaux. Une fois dans le nord de la France, beaucoup déchantent.
par Nejma Brahim

La sélection du Club

Billet de blog
L'affrontement bolsonariste du « Bien » contre le « Mal » : erreur philosophique et faux antagonisme
[Rediffusion] Au Brésil, les fanatisés bolsonaristes se présentent en porteurs du bien. Si toute réalité humaine porte, mélangées ensemble, les dimensions de bien et de mal, lorsqu'un groupe fanatique et son chef optent pour la haine, l'esprit de vengeance, le mensonge, la violence, la magnification de la dictature et la torture à l'aide de fake news, ils ne peuvent pas prétendre « nous sommes des hommes bons ».
par Leonardo Boff
Billet de blog
Brésil : lettre ouverte aux membres du Tribunal Supérieur Électoral
En notre qualité d’avocats de Monsieur Lula nous avions interpellé sur l’instrumentalisation de la justice à des fins politiques à l’origine des poursuites et de la détention arbitraires subies par notre client. Nous dénonçons les attaques ignominieuses de Monsieur Bolsonaro à l’encontre de Monsieur Lula et sa remise en cause systématique de décisions judiciaires l’ayant définitivement mis hors de cause. Par William Bourdon et Amélie Lefebvre.
par w.bourdon
Billet de blog
Les élections au Brésil : changement de cap, ou prélude à un coup d’État ?
Les élections qui se dérouleront au Brésil les 2 et 30 octobre prochain auront un impact énorme pour les Brésiliens, mais aussi pour le reste du monde, tant les programmes des deux principaux candidats s’opposent. Tous les sondages indiquent que Lula sera élu, mais la question qui hante les Brésiliens est de savoir si l’armée acceptera la défaite de Bolsonaro. Par Michel Gevers.
par Carta Academica
Billet de blog
Élections au Brésil - Décryptage et analyse
Lecteurs et lectrices des pages « International » de la presse francophone savent que le Brésil vit un moment crucial pour son destin des prochaines années. À moins d'une semaine du premier tour des élections présidentielles, le climat est tendu et les résultats imprévisibles sous de nombreux aspects.
par Cha Dafol