B Martin
Abonné·e de Mediapart

1 Billets

0 Édition

Billet de blog 14 janvier 2023

B Martin
Abonné·e de Mediapart

Les tirailleurs sénégalais ou le retour en première ligne des Subaltern Studies

Certes, on dit souvent « L’histoire est écrite par les vainqueurs. » Force est de constater que cette formule de Robert Brasillach dans Frères ennemis interrogeant l’objectivité, fait loi. Heureusement pour moi, l’histoire de ma famille a fait que, j’ai appris l’histoire avec la vision des vaincus, et les Subaltern Studies.

B Martin
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

        Certes, il est coutume de dire que Churchill, cigare aux lèvres aurait dit « L’histoire est écrite par les vainqueurs. » Force est de constater que cette formule de Robert Brasillach dans Frères ennemis (°1) en 1944, interrogeant l’objectivité, fait loi. Effectivement la torsion, l’omission, la surreprésentation de faits historiques est d’usage quand il s’agit de servir un projet politique d’ampleur national comme la reconstruction d’un pays ou la recherche d’une adhésion populaire pour une union civique.

      Mais heureusement pour moi, l’histoire de ma famille et l’histoire de mon sang, nos tropismes et nos voyages ont fait que tôt, j’ai appris l’histoire avec la vision des vaincus, (°2) titre éponyme d’un livre de Nathan Wachtel paru en 1971 sur la conquête espagnole par les Indiens du Pérou et les Subaltern Studies (°3), (°4) défrichées par l’historien Indien Ranajit Guha sur la colonisation britannique du sous-continent.

           Dans mes livres d’histoire du lycée, on m’a raconté la seconde Guerre Mondiale avec la victoire des Alliées. On a passé vite sur la quadripartition de l’Allemagne au sortir du conflit. J’ai vu des images du procès de Nüremberg et l’expression « Capitulation sans conditions » bien placée dans mes devoirs m’assurait la bonne note. Mais c’était sans compter sur le fait que j’étais dans une classe bilingue et suivait une scolarité également en Allemagne dans le village d’Uetze à une quarantaine de kilomètres à l’est d’Hanovre. Je vivais chez Bernarht et Jutta. Lui était officier de la fraîche Bundeswehr, militaire dans un pays où le recours à la force était sous l’ancrage et les auspices de l’ONU, l’OTAN et de la CEE (Union Européenne).         

Au salon, trônait une photo de son unité en première ligne, lors de la chute du mur de Berlin, quatre ans auparavant.

        Sa femme Jutta m’apprenait le tri sélectif, à retourner le compost et déblayer la neige à la pelle chaque matin. De sa Prusse plate aux cieux gonflés de montgolfières, elle désirait me montrer les belles choses ; notamment la lande de tourbières, genévriers et de bruyères rosissantes dans le parc naturel de Lunebourg. Alors que nous y marchions et que sous nos pieds craquaient quelques branches ; elle se figea.  Son moment d’effroi prit fin lorsque son mari la pris par les épaules. Elle me raconta, ce soir-là, que ce bruit de craquements lui avait rappelé ses six ans quand en 1945 à la libération des camps, les troupes britanniques firent marcher sur les charniers de déportés les habitants des villages alentour car certains avaient dit ne pas savoir ce qu’il se passait là. En l’occurrence à Bergen-Belsen. Ce n’est pas les nazis ou les sympathisants, c’est tout le monde qu’ils firent crapahuter sur les cadavres raides et secs…

        Quand j’ai passé mon épreuve d’Abitur, le bac allemand, mon sujet porta sur la dénazification de l’Allemagne (°5). J’ai appris en cours que cela se faisait sur cinq critères : non coupables, sympathisants, personnes compromises de façon mineure, personne compromise de façon majeure. De là dépendait l’emprisonnement, le camp de travail ou le droit à l’oubli et à aller déblayer à la main les champs de ruines de villes détruites jusqu’à 90%.

         Les Alliés avaient consigne de non-fraternisation ; clauses non-tenue par les seuls Américains qui distribuèrent chewing-gum et autres friandises. En parlant de friandises, il est également une chose que je n’ai pas apprise à l’école, c’est le viol de près de 860 000 Allemandes par les Soviétiques, les Britanniques, les Américains et les Français. Le best-seller Als die Soldaten kamen (Lorsque les soldats arrivèrent) (°6) par l’historienne Miriam Gebhardt exhume des masses d’archives jusque-là inexploitées (documents militaires, récits de prêtres, demandes d’avortement…)

          En France, j’ai donc appris le Procès de Nuremberg mais on ne m’a pas parlé des autres procès dont celui d’Auschwitz (°7), qui eurent lien dans les années 50-60. Procès germano-germanique pour que l’opinion publique allemande accepte la confrontation à son propre passé et ouvre le débat. De là découla un colossal travail d’éducation civique et politique dans un souci de stabilisation et d’apaisement du pays. Ne pas nier la culpabilité écrasante de l’Allemagne qui est sans excuse possible. Savoir qu’après la guerre sur le sol des crimes de guerre furent perpétrés en vengeance et ne seront pas possiblement reconnus pour la refonte du nouvel ordre mondial. Opérer sur un condensé de traumatisme et de culpabilité mal refoulée une rééducation par le système scolaire. Ne pas omettre les méfaits de son pays, ne pas oublier ceux qu’on cherchera à cacher afin de ne pas réitérer les erreurs du passé et anticiper les poussées circonstancielles des prochaines criminalités.

       En résumé, savoir que l’analyse profonde des évènements du passé est nécessaire si l’on ne veut pas souffrir de ses ombres rampantes aujourd’hui.

       En l’occurrence si la France, de nos jours, fait face à une recrudescence de nationalisme chez la troisième et quatrième génération d’immigrés, c’est parce qu’elle n’a pas regardé en face son histoire. Elle s’est faite oublieuse de la Guerre d’Algérie (qui n’a longtemps pas même eu de nom de « guerre » mais de « conflit ») et donneuse de leçons à ses anciens Français.

        Le décès récent en septembre 2020 de Georges Azenstarck, photoreporter à L’HUMANITÉ, a eu le bénéfice de remettre son témoignage des tristes évènements du 17 Octobre 1961, dans les colonnes des journaux. Alors que la décolonisation de l’Algérie s’étirait rageusement depuis sept ans, le deuxième massacre le plus sanglant depuis la Commune de Paris eut lieu. Alerté par des heurts sur les Grands Boulevards et après avoir constaté des corps à terre, il descendit du balcon du troisième étage avec son appareil enclenché. Il assista et attesta par ses précieux clichés de cette ratonnade géante au cœur de la capitale. (°8) (°9)

         J’ai toujours su ce qu’il s’était passé cette nuit-là car mon grand-père était commissaire-divisionnaire à la Goutte d’Or, quartier parisien brun jouxtant le quartier rouge où la France entassa à la lisière des travailleurs algériens, dans les foyers SONACOTRA (Société Nationale de la Construction de logement pour les Travailleurs Algériens et leurs familles) dés 1956. Famille ? L’état ne favorisait absolument pas le rapprochement familial car il jugeait cette immigration ambigüe et « à risque ». Son vœu était de les renvoyer au pays juste après qu’ils aient construit leurs dixièmes barre HLM, vu que bien que Français, elle les ait accueillies sur le sol métropolitain pour la reconstruction du pays après la deuxième Guerre Mondiale. Au même titre, que la France avait blanchi ses rangs de soldats à l’approche de Paris lors de la Libération en 1944 pour ignorer que c’est aussi le tirailleur sénégalais et le jeune homme de Constantine qui presque sans souliers ont sauvé la France. (°10) (°11) (°12)

        J’ai toujours su ce qu’il s’était passé cette nuit-là et n’a jamais fait l’amalgame avec Charonne comme évènements majeurs de ce conflit.

       D’ailleurs dans mon livre d’histoire, à mon époque, il n’y avait pas un mot dessus, sur cet angle mort de l’histoire de France. C’est pourquoi je me permets une recontextualisation que je vous déroule ci-dessous.

        Je remercie aussi pour toutes les sources, le travail cumulé de plusieurs historiens à dessein têtus, qui m’apportèrent des précisions morbides et terribles.

Jean-Luc Einaudi (1951-2014) et son livre : La bataille de Paris, Brigitte Lainé, historienne archiviste, conservatrice en chef du patrimoine (1942-2018) et Philippe Grand ont œuvré pour que la vérité éclate et que soit ouverte la consultation des archives de la Guerre d’Algérie qui curieusement ne fut pas fixé aux trente ans habituels comme la loi de 1979 le promulgue, mais de soixante ans. (°13) (°14) (°15) (°16) (°17)

       Deux rapports furent retoqués (celui de Dieudonné Mandelkern, conseiller d’état remis à Jean-Pierre Chevènement en 1997 et celui de Jean Geronimi, avocat général à la Cour de cassation, remis à Lionel Jospin le 5 mai 1999) alors que Catherine Trautmann, Ministre de la Culture, les eut souhaités pour la bonne tenue des procès de Maurice Papon devant la Cour d’Assises de Gironde. Si les rapports furent mis à la poubelle, c’est qu’elle fut vertement recadrée par le premier ministre lui-même fermement remis en place par le Président de la République Jacques Chirac. (°18) (°19)

Donc ; recontextualisons :

       C’est Maurice Papon, Préfet de Paris en 1961, « lassé » de l’inefficacité procédurière des services de police judiciaire qui institua sur décision du Premier Ministre Michel Debré, une police parallèle : les calots bleus. 350 hommes volontaires divisés en 18 formations, moitié civil-moitié uniforme.

   Cette police supplétive formée à la barbouzerie, non content de pratiquer jusqu’à l’écœurement le contrôle au faciès, cassait de l’Arabe la nuit venue, javellisait les couscous des bars lors d’« opérations-tourbillons », pratiquait le supplice de l’eau, l’empalement sur des bouteilles d’Orangina, le tirage de sexe, la gégène et torturait à coup de chalumeau, dans les sous-sols du commissariat de mon grand-père.

      C’est que la guerre d’Algérie avec 400 000 « immigrés » s’était délocalisée dans la capitale et la rivalité entre le FLN (Front de libération Nationale) et le MNA (Mouvement national Algérien) faisait rage.

    Le FLN réclamait un impôt obligatoire. Il exerçait chez tous les Algériens une violente pression pour obtenir de l’argent. Ils appelaient cela le « quadrillage ». Chaque hôtel, chaque foyer, chaque café chaque parcelle du bidonville de Nanterre devaient verser qu’ils le veuillent ou non une cotisation. Il se raconte qu’un gérant de café qui s’était payé un nouveau réfrigérateur au lieu de donner cet argent au FLN a vu sa fille violée, crucifiée et tuée dessus.

    Le MNA proposait de percevoir une contribution volontaire et n’usait que peu de violences envers sa population.

    Cette guerre dite « des cafés » que les Arabes se faisaient entre eux pour mener à bien la Guerre d’Algérie sur le sol métropolitain fit entre 1956 et1962 jusqu’à près de 4000 morts.

       Sur cela était venue se greffer l’OAS (Organisation Armée Secrète), créée par des « Européens d’Algérie » et qui voulait s’opposer par tous les moyens possibles au principe de la politique d’autodétermination décidée par le Général de Gaulle pour l’Algérie qui était encore un département français. Peu d’idéologie, des passions partisanes, civils désemparés, « soldats perdus », des légionnaires, des parachutistes, tous rattrapés par la sensibilité politique de ses dirigeants soit un mélange de courants néo-fasciste, de courant tradi porté par des poujadistes ou des lecteurs assidus de Rivarol, des nationalistes. L’OAS commença à faire régner la terreur, tua, tortura à tout va avec la crevaison des yeux, le bout du nez coupé, la langue tranchée, les émasculations…

        Face à une montée criminelle exponentielle depuis l’été 1961, Papon décréta un couvre-feu le 5 octobre pour les travailleurs algériens et une brigade de nuit fut mise en place de 21 heures à 6 heures. La situation empira. Les victimes qui arrivaient à la morgue avaient été tuées à coups de marteau ou de hache. Les blessures qu’elles portaient étaient des trucs de guerre : des éclats de grenade, des balles de Mac 50 dans la nuque, des béances d’armes automatiques. Une écorcherie.

     On pêchait dans la Seine des corps enflés de Maghrébins au côté de poissons aux yeux rougis du sang de l’Afrique du Nord qu’on noyait.

    Le vendredi 17 octobre 1961, les Algériens de Paris et de banlieue décidèrent d’une manifestation pacifiste avec quelques femmes et enfants pour faire cesser ce couvre-feu et ces contrôles aux faciès fatals qui étaient des bonnes excuses pour des raclées, des enlèvements et des exécutions sommaires.

    Toute la soirée un flot continu de manifestants se déversa aux quatre coins de Paris, de l’Opéra à Saint-Michel, de Nanterre aux Champs Élysées, des Grands Boulevards à Jussieu. Les « bâtons blancs » de la police parisienne étaient à cran. Les Calots bleus de Papon (°20) et de Montaner leur avait monté le bourrichon alors ils se mirent à taper pour bleuir du dos. Une bonne pluie se mit à tomber sur Paris et c’est à genou qu’on arrêtait tous les arabes de Paname pour les faire monter dans les cars de police. Au bout de deux heures, les fourgonnettes de police ne suffisaient plus à toutes ces arrestations qui devenaient purement et simplement des rafles. Les bus de la RATP furent réquisitionnés. La dernière fois que cela avait eu lieu, c’était en 1942 pour les Juifs et le rafle du Vel-d’hiv. S’ils ne furent pas tués sur place à froid, exécutés par les pistolets mitrailleurs de la police auxiliaire, s’ils ne furent pas balancés dans le Seine ainsi qu’une centaine le fut, s’ils ne disparurent pas, évaporés ainsi que 300 personnes, ils furent emmenés à la Porte de Versailles et entassés au Palais des Sports.

    À leur arrivée, ils vidaient leurs poches et tout leur fut volé : montres, portefeuilles, biftons. « Maintenant, j’en ai assez pour me payer une voiture », se vanta l’un de ceux qui avaient fait ça. On leur enlevait leurs chaussures et les faisait marcher nu-pieds sur des bouteilles cassées qui jonchaient le sol.

    Cette nuit-là, c’est 6000 personnes ensanglantées qui passèrent des heures sans hygiène aucune. Ils en venaient à chier sur place car s’ils avaient le malheur de demander à aller faire leurs besoins, ils ne revenaient jamais, jamais, jamais. Quand des émeutes se formaient, pleuvaient les coups de matraque qui écrasaient les doigts, enfonçaient les côtes, fracturaient les crânes, cassaient les métacarpes et les phalanges des mains tentant de protéger les têtes.

   Quelques soldats distribuèrent de l’eau dans des casques. Les plus vicieux s’amusèrent à pisser dedans avant que de le distribuer aux « bougnoules ».

    Tout ce beau monde était en partance pour l’Algérie où Papon décida de les envoyer en camps. Les plus valides prirent l’avion pour Alger. Les femmes et les enfants arrêtés quant à eux avaient été parqués dans une grande pièce de l’Hôpital Sainte-Anne dans le XIII éme, et des avions les attendaient également à Orly.

   La presse fut muselée, la censure fit un excellent boulot et les autorités démentirent toutes ces horreurs par des messages laconiques et pragmatiques. La France mentit outrageusement.

    Les jours qui suivirent furent puants. L’état décida de les déplacer au Parc des Expositions, tout proche, car un récital de Ray Charles était prévu de longue date au Palais des Sports. En une nuit, tout fut nettoyé et 35 000 personnes allèrent applaudir le jazzman sans se douter qu’à quelques centaines de mètres on tuait.

      Des protestations s’élevèrent dans les milieux universitaires et intellectuels : Louis Aragon, Simone de Beauvoir, André Breton, Aimé Césaire, Michel Leiris, Elsa Triolet entre autres lancèrent un appel dont le texte a été rédigé par Claude Lanzmann : 

« En restant passifs, les Français se feraient les complices des fureurs racistes dont Paris est désormais le théâtre et qui nous ramènent aux jours les plus noirs de l’occupation nazie. Entre les Algériens entassés au Palais des Sports en attendant d’être « refoulés » et les Juifs parqués à Drancy avant la déportation, nous nous refusons à faire une différence. Pour mettre un terme à ce scandale, les protestations morales ne suffisent pas. Les soussignés appellent tous les partis, syndicats et organisations démocratiques, non seulement à exiger l’abrogation immédiate de mesures indignes, mais à manifester leur solidarité aux travailleurs algériens en invitant leurs adhérents à s’opposer, sur place, au renouvellement de pareilles violences. »

Rien n’y fera. Tout fut couvert par Papon. 

    Par la suite, L’après-midi du 7 Février 1962, des charges plastiques posées par l’OAS explosèrent chez des personnalités. Il n’y eut aucun mort à déplorer en revanche chez André Malraux qui était visé à Boulogne-Billancourt, une de ses petites voisines de quatre ans, Delphine Renard, fut défigurée. Son minois d’enfant dégoulinant de sang rouge sur ses petites lèvres roses et son œil perdu fit la une de Paris Match et émut très défavorablement l’opinion publique. Ce dommage collatéral en robe de smocks et manchettes ballons fut un des éléments déclencheurs d’une manifestation décrétée contre l’OAS.

    Le 8 Février, l’appel au rassemblement fut passé ainsi par des tracts : « TOUS EN MASSE, ce soir à 18H30, place de la Bastille. »

« Les assassins de l’OAS ont redoublé d’activité. Plusieurs fois dans la journée de mercredi, l’OAS a attenté à la vie de personnalités politiques, syndicales, universitaires, de la presse et des lettres. Des blessés sont à déplorer ; l’écrivain Pozner est dans un état grave. Une fillette de quatre ans est très grièvement atteinte. Il faut en finir avec ces agissements des tueurs fascistes. Il faut imposer leur mise hors d’état de nuire. Les complicités et l’impunité dont ils bénéficient de la part du pouvoir, malgré les discours et déclarations officiels, encouragent les actes criminels de l’OAS. Une fois de plus, la preuve est faite que les antifascistes ne peuvent compter que sur leurs forces, sur leur union, sur leur action. Les organisations soussignées appellent les travailleurs et tous les antifascistes de la région parisienne à proclamer leur indignation, leur volonté de faire échec au fascisme et d’imposer la paix en Algérie. »

      Papon s’opposa à ce rassemblement. Les cortèges de facto eurent du mal à se constituer et ce furent plusieurs points épars, du coup, qui rassemblèrent des milliers de manifestants.

Ordre fut passé à 18H00 à la police de disperser la foule et à 18H30 de se montrer « particulièrement actif ».

Mais tout dégénéra. Les agents étaient particulièrement zélés et échaudés par les évènements d’octobre dernier. A la station Charonne, une bousculade éclata. Une foule se retrouva bloquée à l’entrée de la bouche de métro, gazée par les bombes lacrymogènes. C’est presque une quinzaine de couches de corps paniqués qui s’amassèrent les uns sur les autres. Les policiers à cran se mirent à jeter sur eux des grilles d’arbres pesant quarante kilos de fonte. Près de 250 blessés furent à déplorer et 9 décès.

     L’émotion populaire atteignit son comble lors des obsèques au cimetière du Père-Lachaise, le 13 février où plus de 500 000 personnes vinrent rendre hommage sous la pluie. Charonne aussitôt s’imprégna dans la mémoire collective.

      Néanmoins, notons qu’aujourd’hui, ce sinistre évènement du 17 Octobre 1961 est devenu un chapitre de la guerre d’Algérie dans les livres d’histoire depuis que François Hollande sous son quinquennat, reconnut la responsabilité de la République, 51 ans après les faits. (°21) Il reste, en revanche, plus montré comme une page de l’histoire du maintien de l’ordre. Les historiens parlent alors de « triple occultation » : 1 : la négation et la dénaturation immédiate ; 2 : volonté que Charonne recouvre ce drame par la gauche institutionnelle ; 3 : le souhait des gouvernants alors de l’Algérie, « la volonté du pouvoir algérien de ne pas mettre en valeur une initiative prise par la fédération de France du FLN, qui avait organisé la manifestation du 17 Octobre. » dixit Gilles Manceron. (°22) (°23) (°24)

      Toute cette tribune pour vous montrer comment et pourquoi des faits graves deviennent des points noirs de l’histoire, des évènements qu’on occulte et où le fait de savoir sonder l’histoire et interroger l’histoire est nécessaire. Il nous faut différents points de vue, il nous faut comprendre la mécanique de l’histoire. Savoir qu’elle doit être comparée, décentrée, déglobalisée. Le thème même de l’objectivité de l’histoire est un sujet qui revient régulièrement au Baccalauréat. Mais encore faudrait-il avoir les éléments et les moyens pour l’apprendre correctement.

      Car pour filer la métaphore de la mécanique de l’histoire, connaitre ses rouages faciliterait surement le débat sur le déboulonnage actuel des statues et les procès d’intention à posteriori qui ont suivi.

     Je suis fille d’une femme née dans les colonies et dont la couleur de peau autorise les imbéciles à souvent la tutoyer ou à la placer comme une citoyenne de seconde zone. La réalité est que sa colonie natale, la Guadeloupe est un département français depuis 1946 mais ne bénéficie pas de tous les avantages mis en place pour le reste de la France métropolitaine. Par exemple, notons que la CAF et ses allocations (cyniquement appelés argent-braguette) sont arrivées presque trente ans après. Notons également que les coupures d’eau sont quotidiennes et que ma famille ultramarine vit à coup de restrictions, tout en payant normalement ses impôts et taxes.

     Que ce soit l’Arabe ou l’Antillais, à l’égal de Frantz Fanon je comprends, la colère de l’opprimé. J’observe la 3éme et 4éme génération. Je vois leur repli identitaire, j’entends la fierté de leur culture qui à coups de bâton a longtemps été réprimé. Avant de laisser l’état juger leur rage, faisons-en sorte par une refonte profonde à la comprendre dans toute sa complexité. N’oublions surtout pas que l’immigré est un être qui quitte l’endroit où il est né et a grandi pour un lieu meilleur. Il est le porteur d’espoir, il est la main d’œuvre capitale, il croit à s’en déraciner le nouveau pays où il va.

Dans ses bagages légers, il a sa petite histoire qui va devenir la grande histoire.

Bénédicte Martin.

BIBLIOGRAPHIES, SOURCES.

°1 : Frères ennemis, Lettre à un soldat de la classe 60 de Robert Brasillach, 1944 ; Le Pavillon Noir.

 °2 : La vision des vaincus : Les Indiens du Pérou devant la conquête espagnole (1530-1570) de Nathan Wachtel, 1971 ; Folio Histoire.

°3 : Subaltern Studies, Une anthologie, 2017 ; Éditions de l’Asymétrie.

°4 : Selected Subaltern Studies de Ranajit Guha et Gayatri Chakravorty Spivak, 1988 ; OUP USA.

°5 : La dénazification par les vainqueurs de Jérôme Vaillant, 1981 ; Presses universitaires du Septentrion.

°6 : Als die Soldaten Kamen (Lorsque les soldats arrivèrent) de Miriam Gebhardt, 2015 ; éditions DVA.

°7 : Des voix sous la cendre : Manuscrits des Sonderkommandos d’Auschwitz-Birkenau de Bensoussan, Mesnard et Saletti, 2005, Calmann-Lévy.

°8 : « Azenstarck, le photographe qui a témoigné contre Maurice Papon », France Culture, émission « Savoirs » par Chloé Leprince, 7 Septembre 2020. 

°9 : « 17 Octobre 1961- Photographie – L’une des preuves des massacres », L’Humanité, 18 Octobre 2011.

°10 : « Le blanchiment des troupes coloniales, le renvoi et le remplacement des soldats noirs venus d’Afrique par les recrues blanches pour la dernière étape de la Libération » de Jean-Baptiste Dusséaux (France 3, Toute l’Histoire, 2015)

°11 : « Libération de Paris : pourquoi il n’y a (presque) pas se noirs sur les photos », par Luc Briand, Libération du 20 Août 2014.

°12 : « Le retrait des tirailleurs sénégalais de la première armée française en 1944 ; Hérésie stratégique, bricolage politique ou conservatisme colonial ? » par Claire Miot ; Presses de Sciences Po, 2015.

°13 : La bataille de Paris, 17 Octobre 1961 de Jean-Luc Einaudi, 1991, Seuil.

°14 : Billet d’humeur (très sombre) : Brigitte Lainé par Sonia Combe, 2018 sur CVUH et 2020 sur Mediapart.

°15 : « Brigitte Lainé, archiviste et citoyenne » par Fabrice Riceputi, 2018, Mediapart.

 °16 : Brigitte Lainé et Philippe Grand par Anne-Marie Pavillard, Histoire coloniale et postcoloniale, 2003.

°17 : « Une lanceuse d’alerte au placard : l’archiviste qui avait raconté le massacre du 17 octobre 1961 », France Culture, émission « Savoirs » par Chloé Le prince, 2018.

°18 : Article du Monde de Nathaniel Herzberg, publié le 13 aout 1999.

« Rapport de Jean Geronimi (avocat général à la cour de cassation) remis à Lionel Jospin le 5 mai. , sur les archives judiciaires relatives à la répression de la manifestation du 17 octobre 1961 à Paris, établit que les autorités gouvernementales de l’époque étaient informées des meurtres perpétrés alors par des policiers. Pendant plus de trente ans, la version officielle a affirmé que le bilan de cette répression avait été de 3 morts. Les Archives permettent d’« évaluer à quarante-huit » le nombre d’Algériens noyés durant la nuit du 17 au 18 octobre 1961. Dans deux notes d’octobre et novembre 61, le directeur du cabinet du ministre de la justice avait communiqué au premier ministre, Michel Debré, des données précises « au sujet des disparitions et assassinats de Nord-Africains ».

« On soupçonnait l’ampleur du massacre. On connait maintenant celle de sa dissimulation. Un rapport sur la répression de la manifestation des « Français musulmans d’Algérie » FMA, organisé par le Front de Libération Nationale (FLN) le 17 octobre 61- rapport commandé en octobre 1998 par la garde des sceaux, Élisabeth Guigou, et remis le 5 mai au Premier Ministre Lionel Jospin- montre que, dix jours après les évènements, le ministère de la justice était parfaitement informé de la situation. Rédigé par Jean Géronimo, avocat général à la cour de cassation, et cité par Libération du 10 aout, ce rapport met en relief les mensonges les mensonges de la version officielle, qui, pendant trente-cinq ans, a prétendu que le bilan était de 3 morts.

 Pour la première fois, une enquête officielle tente d’aboutir à un chiffre précis. Jusqu’à maintenant, l’évaluation la plus fine se trouvait dans le rapport remis en 1997 par un conseiller d’état, Dieudonné Mandelkern, au ministre de l’intérieur Jean-Pierre Chevènement. Après avoir étudié des centaines de pièces administratives, le haut fonctionnaire concluait que la « répression très dure » de la manifestation avait fait « plusieurs dizaines » de morts. M. Geronimi estime que l’« on peut évaluer à 48 » le nombre de personnes tués (…) Pour arriver à ce chiffre, le magistrat- aidé par Françoise Banat-Berger, responsable du service des archives du ministère de la Justice- s’est appuyé sur des documents judiciaires contenus dans les archives départementales de la région parisienne, ainsi que sur les pièces de l’administration centrale du ministère de la justice… »

 °19 : « Le procès Papon rouvre les blessures d’octobre 1961 » par Annette Levy-Willard, Libération, 1997.

« Catherine Trautmann, ministre de la Culture, a décidé jeudi que les archives sur les évènements du 17 octobre devraient être accessibles, expliquant que « ce sont des faits qui interrogent les Français depuis des années, les familles algériennes qui ont été touchées par la disparition de leurs proches et qui ont souhaité connaître les circonstances. » La ministre a annoncé dans la foulée qu’une nouvelle loi sur les archives seraient proposée « dans le courant 1998 ».

 °20 : Les calots bleus et la bataille de Paris de Rémy Valat, 2007, édition Michalon.

 °21 : « Hollande reconnaît la répression du 17 octobre 1961 » par Thomas Wieder, Le Monde, 18 octobre 2012.

 °22 : La triple occultation d’un massacre de Gilles Manceron, 2011, édition La Découverte.

°23 : « 17 octobre 1961 : « ce massacre a été occulté de la mémoire collective. » par Soren Seelow, Le Monde, 17 octobre 2011.

 °24 : « Un troisième facteur d’occultation a joué : la volonté du pouvoir algérien de ne pas mettre en valeur une initiative prise par la fédération de France du FLN, qui avait organisé la manifestation du 17 Octobre. La fédération de France était en effet devenue un fief d’opposition au nouveau pouvoir en raison de son ouverture aux idéaux et aux valeurs de la gauche européenne, syndicale et politique. Lors de la crise de l’été 1962 qui vit s’affronter, au sein du FLN, les prétendants au pouvoir, elle avait misé sur les civils du GPRA (le gouvernement du FLN en exil) contre les militaires de l’armée des frontières du colonel Boumediene. Elle se retrouva ainsi dans le camp des vaincus et les autorités de la nouvelle République algérienne évitèrent de lui faire de la publicité, en passant plus ou moins sous silence la répression du 17 octobre. » Gilles Manceron.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans Le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte