Mes souvenirs du 1er juin 1955, jour du retour de l’exilé Bourguiba dans le pays

« Monsieur le Ministre, bourguibiste, je l’étais, aussi, adolescent ; comme l’étaient tous les patriotes tunisiens, à cette époque. Et, j’ai, encore, présente à l’esprit cette mémorable journée du mercredi 1er juin 1955, date du triomphal retour de Bourguiba au pays, sur le paquebot  "Ville d’Alger ", accostant à la Goulette, venant de Marseille. Ce jour-là , est la première fois où je l’ai côtoyé à , environ, un mètre de distance, alors que la foule, en l’acclamant interminablement dans un délire généralisé , le hissait, à sa descente du paquebot, sur son fameux cheval, dans des circonstances qui méritent d’être explicitées, circonstances qui montrent, encore une fois Monsieur le Ministre, que vos allégations constituent une insulte pour la mémoire commune.

En ce temps, j’étais élève au Collège Sadiki-Khaznadar, proche du Bardo, qui constituait l’internat du Collège Sadiki. Nous étions, environ, quatre cents internes. À l’annonce de la nouvelle du retour de Bourguiba, nous avons décidé de faire le mur pour aller l’accueillir. Et c’est une colonne constituée de la quasi-totalité des élèves (seule une douzaine d’élèves-boursiers fut déficiente, de peur de perdre leurs bourses) qui a quitté, très tôt le matin de ce 1er juin, l’établissement, illégalement, malgré les menaces de renvoi définitif émanant du Directeur et du Surveillant général. Nous avons effectué le trajet à pied jusqu’à la Goulette, ce qui représente, environ, douze kilomètres, dévalisant toutes les boulangeries sur notre passage, scandant des slogans préparés à l’avance ou improvisés et chantant des chants de Scouts et des chants patriotiques, dont notre Hymne national que votre Parti Ennahdha, Monsieur le Ministre, voudrait modifier. Le soir, à notre retour, l’administration nous a informés que nous étions tous renvoyés et que nos parents devaient venir nous réinscrire, ce qui posait de réelles difficultés puisque nous étions presque tous originaires de l’intérieur du pays.
(…)
Monsieur le Ministre, bien que je fusse un opposant à Bourguiba, depuis l’aube de notre indépendance, quand la dérive anti-démocratique de son régime s’est confirmée, je me considère comme étant un de ses militants, malgré mon jeune âge, en ce temps-là, temps où vous n’étiez pas encore né, puisque j’ai été l’initiateur de la première manifestation organisée par les élèves de l’École primaire du Collège Sadiki. Nous étions partis de notre École, avec nos tabliers roses, en scandant, à tue-tête, un chant que j’avais composé pour l’occasion et dont le thème est l’espoir que nous portions en Bourguiba pour nous conduire à la Libération. Ce chant naïf et enfantin, dont les paroles sont reproduites ci-dessous et qui fut, d’ailleurs, mon premier poème, n’a, évidemment, aucune valeur littéraire ; mais, pour moi, il demeure, encore, le symbole-support d’une époque vécue de l’Histoire de mon pays :

Nous les écoliers et les écolières
Nous voulons la paix et non pas la guerre
La Tunisie pour nous, et non pour les français
L’Egypte pour les égyptiens, et non pour les anglais
C’est pour ça qu’on crie sans cesse :
A bas Paye, à bas Paye
Bourguiba va arriver
Pour chasser les Gardes Mobiles, les Goumiers
Et les français ! » [1].

La référence [2] est une impressionnante et poignante vidéo, accompagnée du commentaire de l’époque (pour les arabophones), décrivant cette journée  mémorable du mercredi 1er juin 1955, mais, avec, toutefois,  une omission historique non négligeable pour la mémoire collective, puisqu’elle passe sous silence l’épisode du cheval qui attendait Habib Bourguiba à la descente du bateau, comme je le rappelle ci-dessus,  et comme il est mentionné dans  le témoignage de Tahar Belkhodja,  rapporté dans son livre de mémoires [3] où il est écrit : « Un cheval l’attendait à la descente du bateau. Il a fendu la foule sur sa monture puis a été porté en triomphe sur les épaules des militants qu’il surplombait de sa petite taille ».

Salah HORCHANI

[1] https://www.legrandsoir.info/trop-c-est-trop-monsieur-moncef-ben-salem-ministre-tunisien-de-l-enseignement-superieur-il-est-temps-de-partir.html

[2] Retour du Leader Habib Bourguiba le 1er Juin - 1955 عودة الزعيم الحبيب بورقيبة في غرة جوان

https://www.youtube.com/watch?v=hEux7KDUC_U

[3] Les Trois décennies de Bourguiba, Arcantères, Paris, 1998.

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