Merci Baba et repose en paix !

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Baba, voilà bientôt un tiers de siècle que tu nous regardes de là-haut ou de quelque part. Le meilleur héritage que tu nous as laissé, et qui nous a toujours guidés, c’est ta passion de la lecture, ton amour de la patrie et ton militantisme discret. Tu n’étais pas journaliste de profession, comme pourrait le laisser croire la photo de ta Carte de Presse ci-dessus, puisque tu étais, comme on disait à l’époque, négociant-agriculteur, qui plus est, tu n’as fréquenté l’école que pendant deux ans, mais, la lecture et ta volonté t’ont permis de combler ton alphabétisme et faire de toi un journaliste militant. D’ailleurs, c’est dans ta bibliothèque que j’ai découvert, jeune, les œuvres d’Ibn Khaldoun, d’Abou el Kacem Chebbi et des autres, et, aussi, la politique à travers le journal le Monde auquel tu t’es abonné vers la fin des années quarante et que le facteur nous apportait quotidiennement à la maison. Dans ce cadre, je livre une de tes discrètes actions que peu de gens connaissent : C’est toi qui as fait adhérer, en 1926 ou 1927, Youssef Rouissi, de six ans ton cadet, au Parti Destour, l’ancêtre du Néo-Destour de Bourguiba dont le premier nommé deviendra l’un des principaux dirigeants, comme l’a mentionné Youssef Rouissi lui-même dans ses Mémoires, dans le passage reproduit ci- dessous dans le facsimilé du journal al-Amal du 22 décembre 1987, et le rappelle la photo qui le suit, de la direction du Néo-Destour, où il se trouve à la gauche d’Habib Bourguiba. Et, avec lui, vous fûtes féministes avant l’heure, comme il est mentionné dans ce facsimilé, dans sa troisième colonne, où il est écrit : « Et surgit l’affaire Tahar Haddad. Le parti est entré en conflit avec lui. Je connaissais Tahar Haddad. Il est venu à Degache en 1928 et 1929 et nous lui avons rassemblé des fonds pour qu’il puisse faire paraître son livre», livre intitulé Notre femme dans la législation islamique et la société.  Je suis fier, Baba, que tu aies contribué à ce que notre petit village natal puisse apporter un peu d’aide au grand syndicaliste et féministe Tahar Haddad afin que son livre ait pu voir le jour, livre qui fut, et est encore, une lumière et fait figure de monument pour la libération de la femme musulmane.

C’est toi aussi qui a soutenu Mouldi Horchani - héros des évènements du 9 avril 1938, premier martyr exécuté sur le site de Séjoumi - ton cousin germain, pendant sa clandestinité, alors que, considéré ennemi public numéro un par les autorités coloniales, il était recherché par toutes ses forces de sécurité et militaires, c’est toi qui l’a convaincu de se rendre, quand il n’y avait plus d’espoir qu’il puisse s’en sortir, pour éviter représailles et bains de sang, quand sa cache, un lieu saint, fut découverte et cernée par ces mêmes forces, et c’est enfin toi, qui, au lendemain des événements sanglants du 9 avril 1938, après un procès expéditif devant le tribunal militaire, l’as accompagné, le jour de son exécution sur le site de Séjoumi, jour où tu l’as entendu crier "Tahia Tounès! !"  en s’abattant, en ce même lieu où s’élève, aujourd’hui, le Monument National des martyrs où son nom trône à son sommet.

Aussi, Baba, je suis fier de toi, d’avoir aidé, pendant l’occupation nazie de la Tunisie - seul pays du Maghreb à connaître cette occupation - nos compatriotes juifs, action qui est décrite ci-dessous, après la photo de Bourguiba et ses camarades, dans un commentaire, reproduit tel quel, que j’ai publié, il y a quelques années, sur Facebook*, et occupation réalisée sous la houlette de Rommel avec son Panzerarmee Afrika (=Armée blindée d'Afrique) qui présageait le pire pour nos compatriotes juifs puisque dirigée par le Colonel S.S. Walter Rauff, l'inventeur des camions à gaz, véritables chambres à gaz mobiles utilisées pour le génocide des Juifs sur le front de l'Est, criminel de guerre qui fut le protégé d’Augusto Pinochet, à qui il a donné un coup de main pour se débarrasser de ses opposants politiques et sous la dictature duquel il est mort en 1984, libre, de mort naturelle, à Santiago du Chili.

Baba, je suis également fier de toi pour avoir été, dans notre région, l’un des piliers du soutien logistique aux maquis des résistants tunisiens, et après eux, des résistants algériens (les combattants du FLN), appelés « Fellaghas» par les autorités coloniales. Je me rappelle encore, Baba, des armes et munitions que tu nous (mon frère Ameur et moi) as fait désemmurer, dans notre maison natale à Degache, pour les livrer à la Garde nationale tunisienne, après la fin des hostilités. À ce sujet, nous avons trouvé dans tes archives des feuilles volantes où il est question d’inventaires d’armes diverses, de leurs munitions et de leur attribution codée.

Enfin, Baba, je suis fier de toi pour le rôle que tu as joué dans la défense de ton oncle paternel Mohamed Horchani, dit Hamma Debbeche, condamné, par un tribunal militaire, à dix ans de travaux forcés pour avoir organisé une manifestation nationaliste à Sidi Bouzid (déjà Sidi Bouzid !) ayant conduit à la mort de gendarmes. Pour le sauver du peloton d'exécution et organiser au mieux sa défense, tu es allé, toi le sudiste, jusqu’à Paris, à la recherche d’un bon avocat pour le défendre. Et, ton choix est tombé sur un jeune avocat résidant à Orsay, le plus jeune avocat de France de son temps, qui fut par la suite une grande figure du barreau et Procureur général adjoint français au Tribunal militaire international de Nuremberg, j’ai nommé Edgar Faure. Et, comme tu le sais, Hamma Debbeche fut gracié à la libération, pour raison de maladie et d’âge avancé, par un certain Président du Conseil qui s’appelait le Général de Gaulle ! Concernant ce sujet, nous avons trouvé dans tes archives une copie d’un courrier que tu as échangé avec Edgar Faure et de la lettre que tu as fait écrire à l’épouse de Hamma Debbeche, adressée au Général de Gaulle et lui demandant la grâce de son mari

Merci Baba et repose en paix !

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* Oui, je confirme, et Monsieur Shaya Allouche, qui est originaire de Sbeitla, était le plus important commerçant de gros de la Médina de Tunis pour les tissus, la confection et la commercialisation du prêt-à-porter, et il avait, en particulier, plusieurs magasins dans le Souk El Grana**. D’ailleurs, quand mon frère Ameur et moi étions internes au Lycée Sadiki-Khaznadar, c’est Monsieur Shaya qui s’occupait de la confection de notre garde-robe, et sur mesure,  s’il vous plait !, y compris les chemises. Monsieur Shaya a toujours été reconnaissant envers Baba et nous considérait comme étant ses propres enfants, car, Baba a beaucoup aidé Monsieur Shaya et plusieurs autres tunisiens juifs pendant l’occupation nazie de la Tunisie : en particulier, ils ont confié à Baba toute leur fortune matérielle (argent, bijoux,…) avant de rentrer dans la clandestinité de peur d’être déportés par les Allemands, fortune matérielle que Baba avait emmurée, avec l’aide d’Edda, notre mère (il y avait plusieurs sacs aux dires d’Edda), dans les murs épais (constitués de pierres sabloneuses tendres liées par du mortier composé de terre argileuse et de chaux ) de notre maison natale de Degache (ce qui représentait un énorme risque pouvant aller jusqu’au peloton d’exécution, car, les allemands étaient arrivés au Djerid) et qu’il avait rendue à ses propriétaires, une fois la guerre finie. Monsieur Shaya ne manquait aucune occasion pour nous (Ameur et moi) dire «C’est votre père qui a sauvé notre patrimoine des griffes des nazis» ou quelque chose d’équivalent. Et, pour compléter cela, Monsieur Shaya nous avait mis en contact, à cette époque, avec un bottier qui se trouvait rue Essadikia (aujourd’hui rue Gamal Abdel Nasser) pour la confection de nos chaussures, aussi sur mesure, s'il vous plait !

** Le nom du Souk El Grana (en arabe : ‏سوق القرانة) provient du mot Granas qui désigne les juifs  venus s’installer en Italie, et à Livourne en particulier, à la suite de leur expulsion, à la fin du XVème siècle, de la péninsule ibérique, par Isabelle la Catholique et Ferdinand d’Aragon. Dès le XVIIème siècle, une majorité d'entre eux s'est installée en Tunisie dont des négociants qui élirent commerce dans ce Souk. Et, pour être complet, Granas est le mot hébreu  גורנים  (= Gorneyim, phonétiquement) italianisé, provenant lui-même du mot  ליבורנו (=Leghorn, phonétiquement) qui désigne Livourne en hébreu; Livourne, ville située en Toscane, juste en face de Tunis, qui a eu très tôt des contacts étroits avec le monde arabo-musulman et qui, par ses «Lois livournaises» datées de la fin du XVIème siècle, appelées aussi la «Constitution Livournaise», garantissait la liberté de culte.

Note ajoutée le 19 février 2018 : Pour retrouver les descendants de Monsieur Shaya

Dans le but de retrouver les descendants de Monsieur Shaya, j’ai transmis cet article à Claude Sitbon. Et, pour ce même but,  je reproduis ci-dessous, tel quel, un message privé, contenant un supplément de données susceptibles d’être utiles dans le cadre de cette recherche, que je lui ai envoyé, et cela, à l’attention de mes lecteurs  qui auraient des informations sur le sujet, lecteurs qui pourront me contacter par le biais d’un message Facebook privé sur mon compte Salah Ben Hassine Horchani .

Pour ceux qui ne le connaissent pas, Claude Sitbon est sociologue et figure de référence pour l’Histoire des Juifs de Tunisie, thème sur lequel il a publié plusieurs ouvrages et articles, il fait partie des «Tunisraéliens» comme ils aiment se faire appeler, israéliens, tunisiens d’origine et qui le sont restés  viscéralement, militant inlassable de la paix, il est membre du groupe du «Pacte de Genève» - plan de paix sans statut officiel proposé par des personnalités israéliennes et palestiniennes – et son nom a circulé, dans le sillon du processus de paix d’Oslo, comme éventuel premier ambassadeur d’Israël en Tunisie, au cas où… !

Bonjour,

Ce que j’ai décrit, je le tiens de notre mère et de Monsieur Shaya lui-même qui est décédé avant mon père, après une longue maladie pour laquelle il s’était fait soigner en Suisse. Mon père nous avait informés qu’il s’était fait enterrer en Israël, et, depuis nous n’avons plus de nouvelles de la famille Shaya. Il y a quelques années, j’avais chargé Jeanne Chiche, une camarade de lutte dans le parti communiste tunisien et fille de Monsieur Chiche qui fut propriétaire d’un immeuble, avenue Bourguiba, contenant un grand magasin vendant du prêt-à-porter – je crois qu’il portait le nom «Vêtements modernes» ou «Vêtements modèles» ou quelque chose comme ça ! - immeuble qu’il a vendu à la BIAT, sur le terrain duquel se trouve, aujourd’hui, son siège social ; je disais donc, j’avais chargé Jeanne Chiche de faire des recherches pour essayer de retrouver les descendants de Monsieur Shaya. Malheureusement, elle ne m’a pas appris grand-chose, à part que l’un de ses fils serait installé aux USA. Giacomo Sacuto, fils de Gabriel, m’a dit quelques mots sur ce que j’ai décrit. Giacomo a habité dans l’immeuble «Le petit Colisée» situé rue de la Liberté, avant d’habiter rue Léon Bourgeois à Marseille, premier arrondissement. Gabriel était un grand ami à mon grand-père – décédé en 1944 - et son associé dans le commerce des dattes, Giacomo Sacuto, après la mort de son père, a continué à être l’associé de Baba dans le commerce des dattes ( voir photo ci-dessous). En outre, il avait une usine de fabrication de meubles située dans le voisinage de la rue Zarkoun, et c’est lui qui avait meublé, à la fin des années quarante, notre maison familiale à Tunis que nous venions d’acheter à Montfleury, contiguë à celle de Hafiz El Materi, grand père de Sakhr El Materi et frère de Mahmoud El Materi, et pas loin du domicile de Salah Ben Youssef, soit dit en passant.

Voilà les seules informations dont je dispose. Je compte contacter Khelifa Attoun, vice-président de la communauté juive en Tunisie et grand ami de baba et de la famille, pour essayer d’avoir d’autres informations.

Si vous pouvez obtenir des informations sur les descendants de Monsieur Shaya, je serais très heureux de les partager avec vous.

Merci et bonne journée,
Salah HORCHANI

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