«Si l'Algérie est arabe, pourquoi l'arabiser? Si elle ne l'est pas, pourquoi l'arabiser?» (Kateb Yacine).

 

Hier, lundi 18 mai 2015, Néji Jalloul, notre ministre de l’Éducation, était l’invité de l’émission ‏وجها_لوجه  de la chaîne Hannibal TV, et cela pour exposer, principalement, son programme concernant la réforme de l’enseignement actuellement en gestation. Sa déclaration phare sur ce sujet fut :

«Je vais renforcer la langue arabe (…) C’est cela mon programme (…) On n’enseignera plus les langues étrangères avant la quatrième année (…) L’enracinement de l’identité arabo-musulmane [chez l’élève], la nationalisation du savoir, c’est cela que nous voulons appliquer» [1].

Il convient de noter, dans ce contexte, que l’expression «Identité arabo-musulmane» fut l’expression la plus véhiculée tous azimuts, depuis l’avènement de notre Révolution, comme s’il s’agissait d’une révolution identitaire ou religieuse, ce qu’elle n’est surtout pas, puisque ses mots d’ordre furent « Liberté », « Dignité » et « Justice sociale » : aucun slogan identitaire ou religieux ne fut crié ou écrit, aucun discours de ce type ne fut prononcé, tout au long des semaines de feu et de sang de notre soulèvement. Néji Jalloul a affirmé, en outre, qu’il croit profondément que l’arabe doit être la langue d’enseignement de toutes les matières, y compris les matières scientifiques à tous les niveaux, car, dit-il, il s’agit d’une volonté politique et d’un choix civilisationnel, en ajoutant qu’il est fort probable qu’il soumette son projet de réforme au référendum populaire. Il se prend, déjà, pour le président de la République, le chef du Gouvernement, ou, même, l’Assemblée des représentants du Peuple, seuls habilités, d’après notre Constitution, à soumettre un projet de loi au référendum populaire. Qui plus est, dans ladite émission, Néji Jalloul a déclaré à la journaliste : «Moi, si je suis devenu [ministre de l’Éducation] c’est pour le rester pendant longtemps, pour le rester au moins pendant cinq ans » (sic). Oh ! mon Dieu, qu’est-ce qu’on peut être …! J’invite le lecteur arabophone à visionner la vidéo [1] de cette émission, il ne sera pas déçu !  

Finalement, ces propos de Néji Jalloul sont plus au diapason avec l’Article 38 du projet de Constitution, proposé par le parti islamiste Ennahdha [2], adopté en première lecture, mais,  rejeté, par la suite, grâce au combat acharné des modernistes, politiques et militants de la société civile dont il faisait partie, qu’avec la version finale [3] de cet Article, adoptée grâce à ce combat.

Ah, démagogie et populisme quand vous nous tenez, on peut bien dire adieu Révolution !

J’invite, à ce sujet, Monsieur le ministre, et néanmoins mon cher Collègue, à méditer le titre d’un célèbre article écrit par Béchir Ben Yahmed, dans son hebdomadaire  Jeune Afrique, tout au début des années soixante, en plein débat sur l’arabisation de l’enseignement, lorsque l’idée qu’il avance lui-même aujourd’hui a été proposée par des collègues, décideurs et certains courants de l’époque, avec, exactement, la même argumentation (Il n'y a rien de nouveau sous le soleil !, comme dit le dicton), idée que j’avais combattue, en tant que militant au sein de l’UGET (Union générale des étudiants de Tunisie). Heureusement que cette arabisation n’a jamais vu le jour, par la volonté, essentiellement, du Président Habib Bourguiba. Le titre en question, à méditer, est :

L’avenir  n’appartient pas au peuple dont la langue est la plus parlée, mais, il appartient au peuple qui parle le plus de langues 

Sur les risques et dangers encourus à cause de ses projets, j’invite Monsieur le ministre à lire ou relire mon article intitulé « Non à l’Article 38 et à l’Amendement N°70 de la Constitution tunisienne en gestation ! » [4] et sur la notion d’identité arabo-musulmane, je l'invite  à lire ou relire l’excellent article de Moncef M’HALLA, paru au lendemain de notre Révolution et ayant pour titre «"L'identité arabo-musulmane"  n'est qu'un alibi » [5].

Dans tous les cas, lors de toute réforme de notre système éducatif, gare aux islamistes, déclarés ou cachés, et aux  nostalgiques du nationalisme  arabe !

En conclusion, nous avons poussé, difficilement, l’Article 38 nahdhaoui par la porte, et, voilà que Néji Jalloul projette de le faire revenir par la fenêtre ! Autrement dit, il ne suffit pas d’avoir une Constitution moderniste, car, tout dépend de la législation secondaire, à savoir, les Lois et Décrets d’application. Que ce bémol de cette nouvelle législature réactive notre vigilance et notre mobilisation !


Note ajoutée le 22 mai 2015 : un politique nomade

Ci-dessous, nous reproduisons une récente  photo de Néji Jalloul (qui n'est pas photoshopée, par moi, du moins), puisqu'il s'agit de l'actuelle photo de couverture, datant d'hier, de sa page Facebook officielle, en tant que ministre de l'Éducation :

https://www.facebook.com/771650082922069/photos/a.771652049588539.1073741827.771650082922069/827251624028581/?type=1&theater

page Facebook qui décrit comme suit sa  trajectoire politique :

« Néji Jalloul, homme politique, militant au Watad dans les années 70’s, rejoint par la suite le PDP puis le Joumhouri. Le 18 Septembre 2013 démissionne du PDP  [nda : il faut lire «Joumhouri » ; même l’intéressé se mélange les pinceaux !] et rejoint Nidaa tounis le 17 Février 2014 ».

 

Salah HORCHANI

[1] السيد ناجي جلول وزير التربية ضيف برنامج وجها لوجه ليوم 18 ماي 2015

https://www.youtube.com/watch?v=sFSWlamK91s&feature=youtu.be

[2] l’Article 38, proposé par Ennahdha, adopté en première lecture, mais,  rejeté, par la suite, grâce au combat acharné des modernistes : « L’État garantit le droit à un enseignement public et gratuit dans tous ses cycles et veille à fournir les moyens nécessaires pour réaliser la qualité de l’enseignement, de l’éducation et de la formation, agit pour l’enracinement de son identité arabo-musulmane ainsi que l’ancrage et le soutien de la langue arabe et la généralisation de son utilisation ».

[3] l’Article 38 adopté, grâce au combat des modernistes : « L'enseignement est obligatoire, jusqu'à l'âge de seize ans. L’État garantit le droit à un enseignement public et gratuit dans tous ses cycles et veille à fournir les moyens nécessaires pour réaliser la qualité de l'enseignement, de l'éducation et de la formation, ainsi que l'ancrage et le soutien de la langue arabe ».

[4] http://horchani.blog.lemonde.fr/2014/01/13/non-a-larticle-38-et-a-lamendement-n70-de-la-constitution-tunisienne-en-gestation/

[5]http://www.leaders.com.tn/article/5900-l-identite-arabo-musulmane-n-est-qu-un-alibi

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Arabisation en Tunisie : la guerre des langues aura-t-elle lieu ? (1/2)

Pas encore actée, la réforme de l'enseignement prônée par le ministre tunisien de l'Éducation déchaîne les passions. Mais le débat sur l'arabisation risque de masquer les carences d'un système éducatif à bout de souffle qui fabrique en masse des diplômés-chômeurs.

«Les élèves tunisiens ne sont plus capables de s’exprimer correctement, ni en arabe ni dans les langues étrangères. Je veux renforcer l’apprentissage de l’arabe au cours des trois premières années du cycle primaire et différer l’enseignement des langues étrangères [le français et l’anglais] en quatrième année. Et cela afin de renforcer et de consolider l’enracinement de l’identité arabo-musulmane. Je soumettrai cette proposition au dialogue national sur l’éducation.» Ces quelques phrases bien senties, prononcées au détour d’une interview télévisée par Néji Jelloul, le ministre de l’Éducation (Nidaa Tounes), ont suffi à réveiller les feux mal éteints de la querelle linguistique. Bronca dans les milieux intellectuels francophones, qui crient au populisme et à la compromission avec les islamo-conservateurs. Étonnement dans les milieux économiques, où le français est resté la langue des affaires, qui considèrent le multilinguisme comme un atout dans la compétition internationale. La question est sensible. Ennahdha, du temps où elle était au pouvoir, s’était abstenue de la soulever tant elle savait les résistances que cela pourrait susciter.

Mohamed Mzali, Premier ministre au début des années 1980, et Mohamed Charfi, ministre de l’Éducation de Ben Ali au début des années 1990, avaient l’un et l’autre, et pour des raisons différentes, renforcé la place de la langue arabe dans l’enseignement, à l’école et dans le supérieur. Mais leurs gouvernements s’étaient bien gardés de déconstruire entièrement l’édifice scolaire façonné au lendemain de l’indépendance par Mahmoud Messadi, avec l’assentiment de Habib Bourguiba. Inspiré du modèle sadikien (du nom du collège Sadiki, créé en 1875 par le réformateur Kheireddine), il reposait sur un cursus bilingue dès la troisième année, accordant une large place aux sciences et à la technologie. L’usage du français devait donner aux élèves l’opportunité d’accéder à un corpus de connaissances moderne dont il n’existait pas l’équivalent en arabe. Les données du problème n’ont pas radicalement changé. « Il s’édite plus de livres en Grèce que dans l’ensemble du monde arabe, note Hassen Zargouni, directeur de l’institut de sondages Sigma Conseil. La production scientifique en langue arabe reste très faible, et peu de livres sont traduits en arabe. Sur la Toile, l’arabe, malgré ses 300 millions de locuteurs, pèse peu, avec 1,68 % des pages rédigées, au 12e rang, juste après le néerlandais [1,75 %, mais parlé par seulement 24 millions de personnes]. »

Confusion des langues

Néji Jelloul fait-il donc fausse route ? La Tunisie, qui avait su tant bien que mal y résister, va-t-elle succomber aux sirènes de l’idéologie pour imiter, avec trente ans de retard, l’exemple algérien, unanimement jugé désastreux ? « Ce n’est certainement pas un pyromane, tempère Oussema Abbes, juriste et étudiant en relations internationales au Royal Holloway College de l’université de Londres, qui l’a côtoyé quand il militait encore au Parti démocrate progressiste (PDP) (lire encadré). Il met le doigt sur un vrai problème : la dégradation du niveau linguistique des élèves et la déconsidération de la langue arabe. Son objectif légitime est de la renforcer, il n’a jamais parlé de supprimer les langues étrangères. » Le ministre ne compte pas que des détracteurs. La Constitution est de son côté. L’article 39, relatif à l’enseignement, exhorte l’État à « consolider l’identité arabo-musulmane et l’appartenance nationale, renforcer la langue arabe, la promouvoir et généraliser son usage ». Les termes du débat sont fréquemment faussés par l’hypocrisie des uns (les francophones, inquiets pour leurs privilèges) et les ressentiments des autres.

(à suivre)