La Loi de la vie, par Jack London

Nouvelle poignante de 1902, qui propose une réflexion brûlante d'actualité sur la place des personnes âgées dans la société. Texte intégral (traduction inédite).

Traduit par Salah Lamrani

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Le vieux Koskoosh écoutait avidement. Bien qu'il ait perdu la vue depuis des lustres, son ouïe restait excellente. Le son le plus léger était identifié par l'esprit vif qui se cachait encore derrière son front ridé, bien qu'il soit incapable de contempler le monde extérieur. Ah ! Cette voix stridente, c'était Sit-cum-to-ha, qui harnachait les chiens à force de jurons et de coups. Sit-cum-to-ha était la fille de sa fille, mais elle était trop occupée pour accorder la moindre pensée à son malheureux grand-père, assis là-bas dans la neige, délaissé et impuissant. Il fallait lever le camp. Une longue piste l'attendait, et la courte journée d'hiver n'allait pas s'allonger. C'est la vie qui appelait Sit-cum-to-ha, ainsi que les devoirs de la vie, et non la mort. Quant à Koskoosh, il était très proche de la mort à présent.

Cette pensée effraya subitement le vieillard, qui étendit une main tremblante et paralysée qui erra fébrilement sur le petit tas de bois sec posé à côté de lui. Rassuré par cette présence, il remit sa main au chaud sous ses vieilles fourrures pelées, et recommença à écouter. Le grincement de fourrures à moitié gelées lui indiqua que la tente en peau d'élan du chef était en train d'être pliée et compactée. Le chef de la tribu était son fils, vigoureux et fort, un puissant chasseur. Pendant que les femmes s'affairaient à lever le camp, sa voix s'éleva, pestant contre leur lenteur. Le vieux Koskoosh tendit l'oreille. C'était la dernière fois qu'il entendrait cette voix. Ce fut le tour du tipi de Geehow ! Puis celui de Tusken ! Sept, huit, neuf ; seul celui de l'homme-médecine devait encore se tenir debout. Voilà ! Ils s'y activaient maintenant. Il pouvait entendre le shaman grommeler pour le faire tenir sur le traîneau. Un enfant se mit à pleurer et une femme l'apaisa en entonnant une douce mélodie gutturale. Petit Koo-tee, pensa le vieil homme, un enfant chétif et maladif. Il mourrait peut-être bientôt, et ils allumeraient un feu pour creuser un trou dans la toundra gelée et entasseraient de grosses pierres dessus pour protéger son cadavre des carcajous. Et quelle différence cela ferait-il ? Quelques années au mieux, et autant passées l'estomac vide que l'estomac plein. Et à la fin, la Mort les guettait, toujours affamée et la plus insatiable de tous.

Qu'est-ce que c'est ? Oh, c'étaient les hommes qui attachaient les traîneaux et resserraient les cordes. Il écoutait, lui qui n'écouterait plus. Les coups de fouets sifflaient et labouraient la croupe des chiens. Écoutez-les hurler ! Comme ils détestaient le labeur et la piste ! Ils s'élancent ! L'un après l'autre, les traîneaux disparurent lentement dans le silence de la forêt. Ils étaient partis. Ils s'étaient évanouis de sa vie, et il affrontait seul sa dernière heure cruelle. Non ! Le pas d'un mocassin crisse sur la surface de la neige. Un homme se tient à côté de lui ; une main se pose doucement sur sa tête. Son fils est bon d'être revenu le voir une dernière fois. Il se souvenait d'autres vieillards dont les fils n'étaient pas restés après le départ de la tribu. Mais son fils l'a fait. Les pensées du vieil homme se perdirent dans le passé, jusqu'à ce que la voix du jeune homme le ramène au présent.

— Ça va ? demanda-t-il.

Et le vieil homme répondit : « Ca va. »

— Il y a du bois près de toi, poursuivit le jeune homme, et le feu brûle bien. La matinée est grise et il fait moins froid. Il neigera bientôt. Il commence déjà à neiger. 

— Oui, il commence déjà à neiger.

— Les membres de la tribu se dépêchent. Leurs charges sont lourdes et leurs estomacs vides faute de nourriture. Le chemin à parcourir est long et ils voyagent vite. Je m'en vais les rejoindre maintenant. Tout va bien ?

— Ça va. Je suis comme une feuille de l’année dernière, légèrement accrochée à sa tige. Au premier coup de vent, je tomberai. Ma voix est devenue comme celle d'une vieille femme. Mes yeux ne me montrent plus le chemin, mes pieds sont lourds et je suis fatigué. Ça va.

Il baissa la tête, résigné, jusqu'à ce que les complaintes de la neige sous les mocassins s'estompent. Il savait que son fils était hors de portée de voix. Alors sa main quitta hâtivement l'épaisseur des fourrures pour tâter le bois. C'est la seule chose qui se tenait entre lui et l'éternité béante qui s'apprêtait à le gober. Maintenant, sa vie ne se mesurait plus qu'à une poignée de fagots. Un à un, ils allaient alimenter le feu, et ainsi, pas à pas, la mort s'approcherait de lui. Lorsque le dernier rameau aurait libéré toute sa chaleur, le gel commencerait à prendre le dessus. D'abord ses pieds céderaient à la morsure du froid, puis ses mains ; et le manque de sensation se transmettrait lentement à tout son corps. Sa tête tomberait en avant sur ses genoux, et il reposerait. Tout simplement. Tous les hommes doivent mourir.

Il ne gémissait pas. C'était la loi de la vie, et elle était juste. Il était né au plus près de la terre, et près de la terre il avait vécu ; sa loi n'était pas nouvelle pour lui. C'était la loi de toute chair. La Nature n'est pas tendre avec la chair. Elle n'a aucun égard pour cet être qu'on appelle l'individu. Elle n'a d'intérêt que pour la conservation des races et des espèces. C'était l'abstraction la plus profonde que l'esprit fruste du vieux Koskoosh pouvait concevoir, mais il la saisit fermement. Il en voyait la démonstration dans tout ce qui vivait. La montée de la sève, l'éclatement de verdure du bourgeon de saule, la chute de la feuille jaune... Rien qu'en cela, toute l'histoire de la vie était racontée. Mais la Nature avait donné une tâche à l'individu. S'il ne l'accomplissait pas, il mourait. S'il l'accomplissait, il mourait quand même. La Nature ne s'en souciait guère ; il y en avait beaucoup qui obéissaient, et à cet égard, ce n'était que l'obéissance, non pas l'individu obéissant, qui vivait et survivait toujours.

La tribu de Koskoosh était très ancienne. Les vieillards qu'il avait connus quand il était un petit garçon avaient connu des vieillards avant eux. Par conséquent, il était vrai que la tribu vivait, témoignant de l'obéissance de tous ses membres depuis les âges les plus reculés dont aucun souvenir ne subsiste, pas même les lieux de repos. Ils n'étaient pas importants ; ce n'étaient que des chapitres de l'histoire de la vie. Ils étaient passés comme les nuages ​​d'un ciel d'été. Koskoosh était également un simple épisode voué à mourir. La nature ne s'en souciait guère. À la vie, elle n'a donné qu'une tâche et qu'une loi. La reproduction était la tâche de la vie ; la mort était sa loi. Une jeune fille était une créature agréable à regarder, avec sa vigueur et sa pleine poitrine, son pas léger et ses yeux éclatants. Mais sa tâche n'est pas encore accomplie. La lumière dans ses yeux s'éclaire et son pas s'accélère. Elle est tantôt audacieuse et tantôt timide avec les jeunes hommes, leur transmettant sa propre agitation. Et elle devient toujours plus belle à regarder, jusqu'à ce qu'un chasseur, qui ne peut plus résister à son charme, l'emmène dans sa tente pour qu'elle cuisine et travaille pour lui et devienne la mère de ses enfants. Et au fil des accouchements, sa beauté la quitte. Sa démarche devient lourde et pénible, ses yeux ont perdu leur éclat et sa vision s'obscurcit. Alors, seuls les petits d'hommes prennent plaisir à se blottir contre les joues flétries de la vieille squaw près du feu. Sa tâche est accomplie. Dans peu de temps, à la première morsure de la famine ou à la première longue marche, elle se retrouvera, comme il l'a été, abandonnée dans la neige, avec un petit tas de bois. Telle était la loi.

 

Il plaça soigneusement un bâton sur le feu et se replongea dans ses pensées. C'était la même chose partout, avec toutes les choses. Les insectes disparaissent au premier gel. Lorsque l'âge s'est emparé du lapin, il devient lent et lourd et ne peut plus courir plus vite que ses ennemis. Même le gros ours devient vieux et aveugle, pour être finalement tiré par un petit groupe bruyant de chiens de traineau. Il se souvint du jour où il avait abandonné son propre père le long de la rivière Klondike un hiver. C'était l'hiver précédant l'arrivée du missionnaire avec ses livres et sa boîte de médicaments. Plusieurs fois, Koskoosh s'était rappelé avec plaisir le goût de ces médicaments. Celui appelé « calmant » était particulièrement bon. Mais maintenant, sa bouche refusait de s'humecter. Il se souvenait que le missionnaire était devenu un sujet d'inquiétude pour eux. Il n'apportait aucune viande dans le camp, et il mangeait beaucoup. Les chasseurs n'aimaient pas ça. Puis, alors qu'ils étaient près du Mayo, il est tombé malade. Et ensuite, les chiens ont défait le monticule de pierres et se sont battus pour ses os.

Koskoosh plaça un autre bâton sur le feu et laissa ses pensées vagabonder plus loin dans le passé. Il y avait eu le temps de la grande famine. Il avait perdu sa mère dans cette famine. En été, les nombreuses prises habituelles de poisson avaient échoué, et la tribu avait attendu avec impatience l'hiver et la venue du caribou. L'hiver est venu, mais sans les caribous. Jamais on n'avait connu une chose pareille, pas même dans la vie des vieillards. Les lapins n'avaient pas produit de petits et les chiens n'avaient que la peau sur les os. Et à travers la longue obscurité, les enfants pleurèrent et moururent. Les femmes et les vieillards aussi. Pas un sur dix ne survécut pour rencontrer le soleil à son retour au printemps. C'était une famine !

Mais il avait aussi connu des moments d'abondance, quand la viande se gâtait avant de pouvoir être mangée. Même les chiens grossissaient et n'étaient plus bons à rien à force de trop manger. À cette époque, ils laissaient les animaux et les oiseaux vieillir sans être tués et les tentes étaient remplies d'enfants nouveau-nés. C'est alors que les hommes se sont souvenus de vieilles querelles et ont traversé le sud et l'ouest pour tuer d'anciens ennemis. Il se souvenait qu'alors qu'il n'était qu'un garçon, pendant une période d'abondance, il avait vu un élan terrassé par des loups. Zing-ha était à l'affût avec lui dans la neige et regardait. Zing-ha était son ami, et il est devenu plus tard le meilleur des chasseurs. Un jour, il est tombé dans un trou d'air sur le fleuve gelé du Yukon. Ils l'ont retrouvé un mois plus tard, figé sur la glace où il avait tenté de ressortir.

Zing-ha et lui étaient sortis ce jour-là pour jouer à la chasse, à la manière de leurs pères. Près d'un ruisseau, ils ont découvert la trace fraîche d'un élan et avec elle les traces de nombreux loups. « Un vieux », a déclaré Zing-ha. « C'est un vieux qui ne peut pas voyager aussi vite que les autres. Les loups l'ont séparé de ses frères et ils ne le lâcheront plus. » Et il en était ainsi. C'était leur façon de chasser. De jour comme de nuit, ne se reposant jamais, mordant ses talons, ils le traqueraient jusqu'au bout. Comme Zing-ha et lui avaient ressenti le désir de voir du sang ! Le coup de grâce serait un spectacle mémorable !

Avec impatience, ils ont commencé à suivre la piste. Même lui, Koskoosh, qui n'était pas un bon pisteur, aurait pu la suivre les yeux fermés, tant elle était nette. Ils n'étaient pas loin derrière la meute, lisant sla terrible histoire de cette traque à chaque pas. Maintenant, ils voyaient le lieu où l'élan s'était arrêté pour faire face à ses agresseurs. De tous côtés, la neige avait été fortement piétinée. Au milieu, les empreintes profondes de l'élan. Tout autour, partout, on voyait  les empreintes plus légères des loups. Certains s'étaient déplacés d'un côté et se reposaient pendant que leurs frères tentaient de saisir la gorge de l'élan. Les impressions étirées de leur corps dans la neige étaient aussi parfaites que si elles avaient été faites à l'instant. Un loup avait été touché par une ruée sauvage de l'élan et était mort sous ses lourds sabots. Quelques ossements susbsisteraient comme témoins.

Les deux garçons s'arrêtèrent de nouveau à un deuxième lieu d'affrontement. Ici, le grand animal avait combattu avec désespoir. Comme la neige l'indiquait, il avait été traîné deux fois. Et deux fois, il avait pu secouer ses ennemis et reprendre pied. Il avait terminé sa tâche bien avant, mais la vie lui restait pourtant chère. Zing-ha a dit que c'était une chose étrange pour un élan à terre de lutter à nouveau pour se relever. Mais celui-ci l'avait manifestement fait. Le sorcier verrait des signes et des prodiges là-dedans quand ils lui raconteraient.

Puis ils arrivérent à l'endroit où l'élan avait tenté de grimper sur la rive et d'aller dans les bois. Mais ses ennemis avaient attaqué par derrière, jusqu'à ce qu'il saute haut puis retombe sur eux, écrasant deux loups profondément dans la neige. Il était clair que la mise à mort était proche, car les deux loups morts n'avaient pas été entamés par leurs frères. La piste était rouge de sang maintenant, et la distance entre les traces de pas de la grande bête était devenue de plus en plus courte. Puis ils entendirent les premiers bruits de la bataille : le grognement rapide des loups traduisant des dents déchirant la chair. En rampant sur les mains et sur les genoux, Zing-ha et Koskoosh se frayèrent un chemin dans la neige. Ensemble, ils écartèrent les branches basses d'un jeune pin et regardèrent devant eux. Ils virent la fin.

L'image, comme tous les souvenirs de la jeunesse, était encore forte dans sa mémoire. Ses yeux regardaient maintenant la fin se produire à nouveau aussi clairement que jadis. Koskoosh en fut surpris, car dans les jours qui suivirent, il avait accompli de nombreux exploits. Il avait été un meneur d'hommes et son nom était devenu une malédiction dans la bouche de ses ennemis.

Pendant longtemps, il se rappela les jours de sa jeunesse, jusqu'à ce que le feu se refroidisse et que le gel morde davantage. Cette fois, il plaça deux bouts de bois dans le feu. Puis il estima le temps qui lui restait à vivre à la quantité de bois restant dans le tas. Si Sit-cum-to-ha s'était souvenue de son grand-père et avait rassemblé un plus grand fagot, ses heures auraient été plus longues. Cela aurait été facile. Mais elle avait toujours été une enfant égoïste. Elle n'avait pas honoré ses ancêtres depuis le moment où le Castor, fils du fils de Zing-ha, la regarda pour la première fois. Eh bien, qu'importe ? N'avait-il pas fait de même dans sa propre jeunesse fugace ? Pendant un moment, il écouta la forêt silencieuse. Peut-être que le cœur de son fils allait s'attendrir. Il reviendrait alors avec les chiens pour emmener son vieux père avec la tribu, là où le caribou était abondant et où la graisse pesait lourdement sur eux.

Il tendit les oreilles. Il n'y avait aucun son à entendre. Rien. Lui seul respirait au milieu de la grande immobilité. C'était très solitaire. Attendez ! Qu'est-ce que c'était ? Son corps était soudain froid. Un cri familier brisa l'air silencieux, et il était proche de lui. Puis ses yeux sombres revirent le vieil élan, ses flancs sanglants, ses jambes déchirées, ses grandes cornes ramifiées, combattant jusqu'au dernier souffle. Il vit les formes grises fugaces, les yeux brillants, les langues dégoulinantes et les dents acérées. Et il vit le cercle se rapprocher jusqu'à ce qu'il devienne un point sombre au milieu de la neige piétinée.

Un museau froid heurta son visage, et à son contact, son âme revint au présent. Sa main s'élança vers le feu et en retira un tison enflammé. Vaincue pour le moment par sa peur de l'homme, la bête recula, appelant ses frères. Ils répondirent avidement, jusqu'à ce qu'un anneau de gris soit étendu autour de lui. Le vieil homme écouta la respiration régulière de ce cercle. Il agita sauvagement son bâton enflammé, mais les bêtes refusèrent de s'éloigner. Maintenant, un loup s'avança lentement, traînant ses pattes. Puis un second, maintenant un troisième. Mais maintenant, aucun ne reculait devant son bâton enflammé. Pourquoi devrait-il tant désirer la vie ? Il se posa la question, et laissa tomber le bâton brûlant dans la neige. Il fit un léger bruit, et il n'y eut plus de feu. Le cercle murmura, incertain, mais restant à sa place. Encore une fois, Koskoosh vit le dernier combat du vieil élan, et il laissa tomber sa tête désespérément sur ses genoux. Qu'importe ? N'était-ce pas la loi de la vie ?

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