L'aveuglement : un chef-d'oeuvre de José Saramago, prix Nobel de Littérature

Extrait d'un roman de l'écrivain portugais José Saramago (1922-2010) qui relate la propagation fulgurante d'une épidémie de cécité. Si ce livre peut paraître une lecture sombre en cette période de pandémie de covid-19 et de confinement, son caractère apocalyptique aide à relativiser les choses. La suite de ce roman, Essai sur la Lucidité, fait place à l'espoir.

 

José Saramago, L'Aveuglement  ou Essai sur la cécité (1995)

Traduction : Salah Lamrani

Si tu peux voir, regarde.

Si tu peux regarder, observe.

Livre des Conseils

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Chapitre I

Le feu orange s’illumina. Deux voitures devant accélérèrent avant que le feu ne passe au rouge. Sur le passage clouté, le petit bonhomme vert s'alluma. Les piétons qui attendaient commencèrent à traverser la rue, marchant sur les bandes blanches peintes sur la surface noire de l'asphalte, rien ne ressemble moins à un zèbre, mais on les appelait jadis les passages zébrés. Les automobilistes gardaient un pied sur l'embrayage, piaffant d’impatience, maintenant leurs moteurs prêt à redémarrer en trombe, avançant, reculant comme des chevaux nerveux qui peuvent déjà sentir sur leur croupe les coups de cravache du jockey. Les piétons viennent de finir de traverser la rue, mais le feu vert autorisant le départ des voitures sera retardé de quelques secondes, certaines personnes soutiennent que ce délai, bien qu'insignifiant en apparence, lorsqu’on le multiplie par les milliers de feux de circulation qui existent dans la ville et par les changements successifs des trois couleurs de chacun d'entre eux, constitue l'une des principales causes des goulots d'étranglement, ou embouteillages, pour utiliser le terme le plus courant.

Le feu passa enfin au vert, les voitures s’ébranlèrent brusquement, mais il devint clair que l’une était plus lente à la détente que les autres. La voiture en tête de la voie du milieu s'est arrêtée, elle doit avoir un problème mécanique, la pédale d'accélérateur qui a lâché, le levier de vitesses coincé, un problème au niveau de la suspension hydraulique, des freins bloqués, une panne du circuit électrique, à moins qu'il ne s’agisse simplement d’une panne d’essence, ce ne serait pas la première fois qu'une telle chose arrive. Le prochain groupe de piétons qui se rassemble devant le passage clouté voit le conducteur de la voiture à l'arrêt gesticuler derrière le pare-brise, tandis que les voitures derrière lui klaxonnent frénétiquement. Certains conducteurs sont déjà sortis de leur voiture, prêts à pousser le véhicule à l’arrêt dans un endroit où il n’obstruera plus la circulation, ils frappent furieusement sur les vitres fermées, l'homme à l'intérieur tourne la tête dans leur direction, d'abord d'un côté puis de l'autre, il crie manifestement quelque chose, à en juger par les mouvements de sa bouche il semble répéter plusieurs fois le même mot, non, pas un seul mot mais trois, comme on s’en rend compte lorsque quelqu'un parvient enfin à ouvrir la portière, Je suis aveugle.

Personne ne l’aurait deviné. A première vue, les yeux de l'homme semblent parfaitement sains, l'iris est brillant, lumineux, la sclérotique est blanche, aussi compacte que de la porcelaine. Les yeux écarquillés, la peau du visage plissée, les sourcils se fronçant soudainement, tout cela, comme n'importe qui peut le remarquer, indique qu'il est en proie à la plus terrible angoisse. Avec un mouvement rapide, l’homme sembla empoigner fermement ce qui se trouvait devant ses yeux, comme s'il essayait de graver dans son esprit la dernière image qu’il avait vue, le disque de lumière rouge d’un feu de circulation. Je suis aveugle, je suis aveugle, répétait-t-il désespérément, tandis qu’on l’aidait à sortir de la voiture, et les larmes qui jaillissaient de ses yeux qui, selon ses dires, étaient morts, les rendaient encore plus brillants. Ce sont des choses qui arrivent, ça passera, ça passera, vous verrez, répéta une femme, parfois ce sont les nerfs. Les feux avaient de nouveau changé de couleur, certains passants curieux s'étaient rassemblés autour du groupe, et les conducteurs plus en arrière qui ne savaient pas ce qui se passait protestaient contre ce qu'ils pensaient être un banal accident de la route, un phare pété, un garde-boue bosselé, rien qui puisse justifier un tel chambardement, Appelez la police, criaient-ils, et virez-nous cette vieille épave de la route. L’aveugle demanda d’une voix suppliante, Je vous en prie, quelqu'un peut-il me ramener chez moi. La femme qui avait suggéré un problème de nerfs était d'avis qu’il fallait appeler une ambulance pour transporter le pauvre homme à l'hôpital, mais l’aveugle ne voulait pas en entendre parler, tout à fait inutile, il suffirait que quelqu'un puisse l'accompagner à l'entrée de l'immeuble où il habitait. C'est tout près et vous ne pourriez pas me rendre de plus grand service. Et pour la voiture, a demandé quelqu'un. Une autre voix répondit, La clé est sur le contact, garez-la sur le trottoir. Pas besoin, intervint une troisième voix, je me charge de la voiture et d’accompagner cet homme chez lui. Il y eut des murmures d'approbation. L’aveugle se sentit pris par le bras, Venez, venez avec moi, lui disait la même voix. Ils le firent asseoir à l’avant, côté passager, et lui attachèrent la ceinture de sécurité. Je ne vois plus rien, je ne vois plus rien, sanglotait-il. Dites-moi où vous habitez, lui demanda l'homme. À travers les vitres de la voiture, des visages voraces épiaient la scène, avides d’informations. L’aveugle agita les mains devant ses yeux, Rien, c'est comme si j’étais pris dans la brume ou que j'étais noyé dans une mer de lait. Mais la cécité, ce n'est pas comme ça, dit l'autre, tout le monde dit que les aveugles voient tout noir, Eh bien, pour ma part, je vois tout blanc, Cette bonne femme avait probablement raison, ça doit être les nerfs, les nerfs c’est vraiment le diable, Ne m’en parlez pas, c'est une catastrophe, oui une catastrophe, Dites-moi où vous habitez s'il vous plaît, et à ce moment on entendit le moteur démarrer. Bredouillant, comme si la perte de vision faisait flancher sa mémoire, l'aveugle indiqua son adresse, puis il dit, Je n’ai pas de mots assez forts pour vous remercier, et l'autre répondit, Vraiment, n’y pensez plus, aujourd'hui vous êtes dans le besoin, demain ce sera mon tour, nous ne savons jamais ce que l’avenir nous réserve, Vous avez raison, qui aurait pensé, quand je suis sorti de chez moi ce matin, qu’une chose aussi terrible allait m’arriver. Le fait qu’ils soient toujours à l'arrêt le rendit perplexe, Pourquoi est-ce qu’on n’avance pas, demanda-t-il, Le feu est rouge, répondit l’autre. Ah, soupira l’aveugle, qui se remit à pleurer. Désormais, il serait incapable de savoir que le feu est rouge.

L'aveugle avait dit vrai, son domicile était tout près. Mais les trottoirs étaient bondés de véhicules, ils ne purent trouver de place pour se garer et furent obligés de chercher une place dans l'une des rues adjacentes. Là, en raison de l'étroitesse du trottoir, la porte côté passager serait à quelques centimetres du mur, donc afin d'éviter l'inconfort de se traîner d'un siège à l'autre avec le frein à main et le volant en travers du passage, l'aveugle dut sortir pour que la voiture puisse se garer. Abandonné au milieu de la route, désorienté et sentant le sol se dérober sous ses pieds, il essaya de réprimer le sentiment de panique qui le prit à la gorge. Il agita ses mains devant son visage, terrifié, comme s'il nageait dans ce qu'il avait décrit comme une mer de lait, mais sa bouche s’ouvrait déjà pour lancer un appel à l'aide quand à la dernière minute il sentit la main de l'autre le prendre délicatement par le bras, Calmez-vous, je vous tiens. Ils marchèrent très lentement, l'aveugle traînait les pieds de peur de tomber, mais cela le faisait trébucher sur les aspérités du trottoir inégal, Un peu de patience, nous y sommes presque, murmura l'autre, et un peu plus loin, il demanda, Y a-t-il quelqu'un chez vous pour s'occuper de vous, et l'aveugle répondit, Je ne sais pas, ma femme ne sera pas encore rentrée du travail, aujourd'hui il se trouve que j’ai quitté le travail en avance et voyez ce qu’il m’en coûte. Vous verrez que ce n'est rien de grave, je n'ai jamais entendu parler de la moindre personne qui soit soudainement devenue aveugle, Et dire que je me vantais de ne jamais avoir porté de lunettes, Raison de plus pour ne pas vous inquiéter. Ils étaient parvenus à l'entrée de l'immeuble, deux femmes qui habitaient le quartier observèrent avec curiosité leur voisin qui se faisait guider par le bras mais aucune d'entre elles ne pensa à s’enquérir, Avez-vous quelque chose dans les yeux, cela ne leur est pas venu à l'esprit et il n'eut donc pas à répondre, Oui, une mer de lait. Une fois à l'intérieur du bâtiment, l'aveugle dit, Merci beaucoup, je suis désolé pour tout ce dérangement, je peux me débrouiller tout seul maintenant, Nul besoin de vous excuser, je vais monter avec vous, je n’aurais pas l’esprit tranquille si je vous abandonnais ici. Ils eurent quelque difficulté à entrer dans l’ascenseur étroit, A quel étage vivez-vous, Le troisième, vous ne pouvez pas imaginer à quel point je vous suis reconnaissant, Pas la peine de me remercier, aujourd'hui c'est vous, Oui, vous avez raison, demain ça pourrait être votre tour. L'ascenseur s'arrêta, ils sortirent sur le palier, Voulez-vous que je vous aide à ouvrir la porte, Merci, je pense pouvoir me débrouiller tout seul. Il sortit un petit trousseau de clés de sa poche, les tâta l’une après l’autre sur le bord dentelé, et dit, Ce doit être celle-ci, et cherchant le trou de la serrure avec le bout des doigts de sa main gauche, il essaya d'ouvrir la porte. Ce n'est pas celle-là, Laissez-moi faire, je vais vous aider. La porte s'ouvrit à la troisième tentative. Puis l'aveugle appela à l'intérieur, Tu es là, personne ne répondit, et il souligna, Je vous l’avais bien dit, elle n'est toujours pas rentrée. Tendant les mains, il avança le long du couloir en tâtonnant, puis il fit prudemment demi-tour, tournant la tête dans la direction où devait se trouver l’autre, Comment puis-je vous remercier, demanda-t-il, C’était le moins que je puisse faire, répondit le bon Samaritain, nul besoin de me remercier, et il ajouta, Voulez-vous que je vous aide à vous installer et que je vous tienne compagnie jusqu'à ce que votre femme revienne. Ce zèle parut soudain suspect à l’aveugle, il n'inviterait évidemment pas un parfait inconnu à entrer chez lui, après tout, il pourrait bien comploter en ce moment même de maitriser, de ligoter et de bâillonner le pauvre aveugle sans défense, puis de voler tout ce qui aurait de la valeur. Ce n’est pas la peine, je vous en prie, ne vous tracassez pas, répondit-il, tout ira bien, et comme il commençait à fermer la porte lentement, il répéta, Ce n’est pas la peine, ce n’est pas la peine. [...]

D'autres extraits de cet ouvrage seront prochainement publiés.

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