Covid-19 : nous sommes tous Robinson Crusoé

Comment un livre vieux de 300 ans peut nous aider à survivre au confinement, et à en sortir grandis

Par Neil Clark

Traduction : Salah Lamrani

Près de la moitié de la population mondiale est sous une forme quelconque de « confinement ». C'est une période difficile pour beaucoup, mais un roman classique, publié il y a plus de 300 ans, offre espoir, inspiration et matière à réflexion.

« La vie et les aventures étranges et surprenantes de Robinson Crusoé, marin de York », par Daniel Defoe, a célébré son tricentenaire l’année dernière, mais qui aurait pu prédire que ce livre vieux de plusieurs siècles deviendrait si pertinent pour nos vies un an plus tard ?

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En un sens, nous sommes tous Robinson Crusoé maintenant.

En gros, nous sommes dans le même bateau que lui.

Au cas où quelqu'un ne connaîtrait pas l'histoire, en voici les grandes lignes. Un marin fait naufrage et échoue sur une île tropicale. Il est seul et doit surmonter la solitude et les défis physiques de la vie quotidienne. Mais il survit. Et nous pouvons également survivre au confinement si nous tirons les mêmes enseignements que Crusoé. 

Premièrement, nous devons prendre note du confort dont nous jouissons face aux misères subies par d'autres, comme le fait le naufragé le plus célèbre du monde. Dans la colonne intitulée « Maux » du tableau comparatif qu'il dresse, Crusoé écrit en premier « Je suis jeté sur une île désolée, sans aucun espoir de jamais la quitter ». Face à cela, dans la colonne « Bienfaits », il écrit : « Mais je suis vivant et je ne me suis pas noyé, contrairement à mes compagnons. » En 2020, à l'Age du Coronavirus, nous pourrions commencer notre liste par : « Je suis assigné à résidence et je ne peux pas sortir librement ni retrouver d'autres personnes. » Mais face à cela, dans la colonne des aspects positifs, nous pouvons mettre « Mais je suis vivant et pas mort, contrairement à beaucoup de gens atteints du Covid-19. »

Crusoé écrit également dans la colonne « Maux » : « Je suis séparé de l’humanité, solitaire, banni de la société humaine ». Nous aussi, nous sommes physiquement séparés de l'humanité, ce qui est terrible, mais contrairement à Crusoé, c'est le lot d'une bonne partie de l'humanité, et nous pouvons toujours passer des appels téléphoniques et rester en contact les uns avec les autres via les réseaux sociaux.

Son isolement donne également à Crusoé de nombreuses occasions de réfléchir sur sa vie avant son changement de situation dramatique. Daniel Defoé était un homme religieux, et il décrit le sort de Crusoé comme une sorte de punition pour la détermination de son héros à défier ses parents et à « errer à l'étranger » à la recherche d'aventures et de richesses. La punition est d'autant plus grande que Crusoé est par nature sociable et grégaire. Les violentes tempêtes que rencontre le bateau à partir duquel il navigue deux fois avant d’atteindre Londres sont des « avertissements » de Dieu, que Crusoé ignore.

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Ce que nous traversons en ce moment peut-il être vu en des termes similaires ? Il n'est pas question de soutenir que la propagation de Covid-19 serait un châtiment de Dieu, car Dieu ne voudrait sûrement pas que tant de gens souffrent de cette manière, mais n'est-ce pas une certaine arrogance, certains diraient de l'hubris, qui nous a conduits où nous en sommes aujourd'hui ?

La plupart des êtres humains, comme l'a dit un jour Aldous Huxley, ont une capacité presque infinie à considérer les choses comme acquises. Nous tenions pour acquis que les pandémies qui tueraient beaucoup de gens appartenaient au passé. Le gouvernement britannique, pour sa part, semble avoir adopté une attitude très blasée. Dans le Guardian du 25 mars, l'écologiste George Monbiot a soutenu que le Covid-19 était « le réveil de la nature contre notre civilisation complaisante ».

« Nous vivons dans une bulle », a écrit Monbiot. « Une bulle de faux confort et de déni. Dans les nations riches, nous avons commencé à croire que nous avons transcendé le monde matériel. »

Crusoé utilise son « confinement » pour réfléchir sur les choses qu'il a faites de bien et de mal dans sa vie, et nous aussi, individuellement et collectivement, pouvons le faire. Avons-nous été trop avares ? Dans l'introduction d'Angus Ross en 1965 au roman de Defoé, on peut lire : « Les connotations religieuses sont visibles dans la cause immédiate du naufrage de Crusoé, à savoir sa cupidité, qui l'a poussé à 's'élever' socialement plus rapidement que 'la nature des choses ne l'admettait' en faisant une expédition d'esclavage en Afrique.

Le Covid-19 a été qualifié de maladie de la mondialisation, et le principal moteur de la turbo-mondialisation moderne est l'appât du gain. Declassified a rapporté comment le gouvernement britannique considérait les marchés chinois d'animaux vivants (où le Covid-19 aurait commencé à se propager) et les « scandales de sécurité alimentaire » comme une « opportunité » pour les exportations britanniques.

N'est-ce pas l'une des principales leçons de Covid-19 que nous devons commencer à dé-mondialiser un peu ?

© dckennard

Le gouvernement britannique a promu les exportations d'animaux & crustacés vivants vers la Chine pendant des années, sachant qu'ils seraient vendus sur des marchés humides, au milieu des avertissements répétés des autorités sanitaires selon lesquels ces marchés constituaient un vivier  de propagation de la grippe.

Au cours des 20 dernières années environ, tout s'est accéléré, sans doute trop. Nos vies avant le « confinement » n'étaient-elles pas un peu trop rapides et furieuses dans un monde obsédé par la maximisation des profits 24h/24, 7 jours sur 7, qui ne nous a jamais vraiment donné le temps de sentir les roses ?

Ou le temps de grandir en tant qu'êtres humains.

Crusoé n'avait jamais manipulé un outil auparavant dans sa vie, mais par « le travail, l'application et l'ingéniosité », il parvient à construire une table et une chaise. Il apprend de nouvelles compétences au fur et à mesure. Au début, il se décrit comme « le pauvre misérable Robinson Crusoé », mais quand il surmonte son apitoiement sur soi et parvient à accepter sa situation, il commence à prospérer. À l'occasion du deuxième anniversaire de son arrivée sur l'île, il écrit dans son journal : 

« J’observai l’anniversaire du 30 septembre, jour de mon débarquement dans l’île, avec la même solemnité que la première fois. Il y avait alors deux ans que j’étais là, et je n’entrevoyais pas plus ma délivrance que le premier jour de mon arrivée. Je passai cette journée entière à remercier humblement le Ciel de toutes les faveurs merveilleuses dont il avait comblé ma vie solitaire, et sans lesquelles j’aurais été infiniment plus misérable. J’adressai à Dieu d’humbles et sincères actions de grâces de ce qu’il lui avait plu de me découvrir que même, dans cette solitude, je pouvais être plus heureux que je ne l’eusse été au sein de la société et de tous les plaisirs du monde ; je le bénis encore de ce qu’il remplissait les vides de mon isolement et la privation de toute compagnie humaine par sa présence et par la communication de sa grâce, assistant, réconfortant et encourageant mon âme à se reposer ici-bas sur sa providence, et à espérer jouir de sa présence éternelle dans l’autre vie. Ce fut alors que je commençai à sentir profondément combien la vie que je menais, même avec toutes ses circonstances pénibles, était plus heureuse que la maudite et détestable vie que j’avais faite durant toute la portion écoulée de mes jours. Mes chagrins et mes joies étaient changés, mes désirs étaient autres, mes affections n’avaient plus le même penchant, et mes jouissances étaient totalement différentes de ce qu’elles étaient dans les premiers temps de mon séjour, ou au fait pendant les deux années passées.

Autrefois, lorsque je sortais, soit pour chasser, soit pour visiter la campagne, l’angoisse que mon âme ressentait de ma condition se réveillait tout à coup, et mon cœur défaillait en ma poitrine, à la seule pensée que j’étais en ces bois, ces montagnes, ces solitudes, et que j’étais un prisonnier sans rançon, enfermé dans un morne désert par l’éternelle barrière de l’océan. Au milieu de mes plus grands calmes d’esprit, cette pensée fondait sur moi comme un orage et me faisait tordre mes mains et pleurer comme un enfant. Quelquefois elle me surprenait au fort de mon travail, je m’asseyais aussitôt, je soupirais, et durant une heure ou deux, les yeux fichés en terre, je restais là. Mon mal n’en devenait que plus cuisant. Si j’avais pu débonder en larmes, éclater en paroles, il se serait dissipé, et la douleur, après m’avoir épuisé, se serait elle-même abattue.

Mais alors je commençais à me repaître denouvelles pensées. Je lisais chaque jour la parole de Dieu, et j’en appliquais toutes les consolations à mon état présent. Un matin que j’étais fort triste, j’ouvris la Bible à ce passage :

– « Jamais, jamais, je ne te délaisserai ; je ne t’abandonnerai jamais ! »

Immédiatement il me sembla que ces mots  s’adressaient à moi ; pourquoi autrement m’auraient-ils été envoyés juste au moment où je me désolais sur ma situation, comme un être abandonné de Dieu et des hommes ?

– « Eh bien ! me dis-je, si Dieu ne me délaisse point, que m’importe que tout le monde me délaisse ! puisque, au contraire, si j’avais le monde entier, et que je perdisse la faveur et les bénédictions deDieu, rien ne pourrait contrebalancer cette perte. »

Dès ce moment-là j’arrêtai en mon esprit qu’il m’était possible d’être plus heureux dans cette condition solitaire que je ne l’eusse jamais été dans le monde en toute autre position. Entraîné par cette pensée, j’allais remercier le Seigneur de m’avoir relégué en ce lieu. »

C’est le genre de mentalité que nous devons développer, non seulement pour survivre au « confinement » (du moins du point de vue de la santé physique et mentale), mais pour en faire une expérience positive qui change la vie. Espérons que cette épreuve ne durera pas aussi longtemps que celle de Robinson, qui est resté 26 ans sur son île avant de retrouver la civilisation !

Pour lire ou relire ce chef-d'oeuvre de la littérature : https://beq.ebooksgratuits.com/vents/Defoe-Robinson-1.pdf

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