Les surprenantes aventures de Bartolomeo Portugues, pirate intrépide et malchanceux

Récit romancé de deux exploits du fameux pirate portugais, issu de 'Boucaniers et pirates de nos côtes', par Frank Richard Stockton, publié en 1898. Traduit par Salah Lamrani.

Chapitre VI – Les aventures surprenantes de Bartolomeu Português

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 « Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer. » Guillaume d’Orange

Comme nous l’avons vu, les boucaniers étaient principalement des marins anglais, français et hollandais, qui s'étaient unis pour mener ensemble une guerre de piraterie contre les Espagnols dans les Antilles. C’est pourquoi il peut sembler quelque peu étrange de trouver parmi eux un homme originaire du Portugal, qui semble être du mauvais côté de cette lutte particulière qui se déroulait dans le Nouveau Monde entre les marins du Nord de l’Europe et ceux du Sud du vieux continent. Mais bien que le Portugal soit un très proche voisin de l’Espagne, les deux pays ont souvent été en guerre, et leurs intérêts divergeaient radicalement. Le seul avantage que le Portugal pouvait attendre des trésors nouvellement découverts par l’Occident était celui que ses marins, agissant de concert avec ceux des autres nations, dérobaient aux navires espagnols qui retournaient chez eux gorgés de richesses.

Par conséquent, il y avait des portugais parmi les pirates de ce temps. Parmi ceux-ci était un homme nommé Bartolomeu Português, un célèbre flibustier qui sillonna les mers à la fin des années 1660. Il fut l'un des premiers à concevoir un Code des Pirates.

On peut souligner ici que le nom de « boucanier » a été principalement attribué aux aventuriers anglais sur notre côte américaine, tandis que les membres français de la profession préféraient souvent le nom de « flibustier ». Ce mot, qui a depuis été corrompu en notre terme familier « filibuster* », aurait lui-même été à l’origine la corruption d'un autre mot, n’étant rien de plus que la manière française de prononcer le terme « freeboters*[2]», dont le titre avait longtemps été utilisé pour désigner les brigands des mers agissant pour leur propre compte.

Ainsi, bien que Bartolomeu se fût désigné comme un flibustier, c'était en réalité un boucanier, et son nom a fini par être connu sur toute la mer des Caraïbes. D’après les récits que nous possédons à son sujet, il semble qu’il n’ait pas commencé sa carrière de pirate dans la pauvreté. Il avait dès le début un certain capital à investir dans l’entreprise, et quand il se dirigea vers les Antilles, il le fit avec un petit navire armé de quatre petits canons, et tenu par un équipage de marins d’élite, beaucoup d’entre eux étant, sans doute, des bandits aguerris, et les autres étant désireux de s’adonner à cette vocation des plus séduisantes ; car les mines d’or de la Californie n’ont jamais été aussi attrayantes pour les aventuriers audacieux et courageux de notre pays que les « mines d’or » de la mer pour les boucaniers et flibustiers du XVIIe siècle.

Lorsque Bartolomeu atteignit la mer des Caraïbes, il accosta probablement à Tortuga, le quartier général des pirates, puis il prit tout bonnement le large, comme s’il avait été un pêcheur naviguant au gré des vents pour voir ce qu’il pourrait attraper en mer, et connut plusieurs succès contre des navirs Espagnols qui assurèrent sa renommée. Il fut plusieurs fois capturé, mais parvint toujours à s'échapper. Nous allons faire le récit de sa plus grosse prise.

Bartolomeu voguait autour de la piste généralement empruntée par les galions chargés d’or allant du continent aux Havanes, ou à l’île d’Hispaniola, guettant une prise, et lorsqu’il aperçut enfin un navire au loin, il convint rapidement avec ses hommes que leur partie de pêche ce jour- serait aux prises avec ce qu’on pourrait clairement appeler un « poisson noble » : car le navire qui s'approchait lentement d'eux était un grand vaisseau espagnol, et de ses sabords jaillissaient les museaux d’au moins vingt canons. Bien sûr, ils savaient qu’un tel navire aurait un équipage beaucoup plus nombreux que le leur, et Bartolomeu était très exactement dans la position d’un homme qui s'était préparé à harponner un modeste esturgeon, mais qui verrait en lieu et place surgir un espadon des plus agressifs.

Les navires marchands espagnols de ce temps étaient généralement bien armés, car retourner au pays en toute sécurité à travers l’Atlantique était souvent la partie la plus difficile de la quête au trésor. Nombre de ces navires, bien qu’ils n’appartinssent pas à la marine espagnole, pourraient presque être désignés comme de véritables bâtiments de guerre ; et c’était l’un de ceux-ci que notre flibustier avait désormais rejoint.

Mais les pirates et les pêcheurs ne peuvent pas se permettre de faire la fine bouche. Ils doivent prendre ce qui vient à eux et faire avec, du mieux qu’ils peuvent, et c’est exactement la manière dont les choses se présentaient aux yeux de Bartolomeu et de ses hommes. Ils tinrent conseil autour du mât, et après une harangue de leur chef, ils décidèrent qu’advienne que pourra, ils allaient attaquer ce navire espagnol et s'en emparer coûte que coûte.

Le petit pirate navigua donc hardiment en direction du grand vaisseau espagnol, et celui-ci, absolument abasourdi de l’audace de cette attaque – car le drapeau des pirates était hissé et flottait au vent –, se porta face au vent, fit halte et attendit, avec tous les artilleurs postés devant leurs canons. Lorsque les pirates parvinrent assez près pour voir la bouche des canons et comprendre la taille et la puissance du navire qu’ils avaient décidé d’attaquer, ils ne firent pas, comme on aurait pu s’y attendre, machine arrière, ni ne naviguèrent toutes voiles dehors dans la direction opposée, mais ils maintinrent leur cap comme s’ils avaient été sur le point de donner l’assaut à un gros navire marchand, lourd et peu maniable, dont l’équipage n’aurait été composé que de marins ordinaires et non de soldats aguerris.

Comprenant la témérité du petit navire, le commandant espagnol résolut de lui donner une leçon à son capitaine trop audacieux, afin qu'il apprenne à mieux mesurer la puissance des gros vaisseaux par rapport à celle des petits, si bien que dès que le navire des pirates fut assez proche, il déclencha une première bordée. Le navire espagnol avait un grand nombre de personnes à bord. Il avait un équipage de soixante-dix hommes, et en plus de ceux-ci, il y avait quelques passagers et des soldats de la marine. Et sachant que le capitaine avait décidé de faire feu sur le navire qui s’approchait, tout le monde s’était rassemblé sur le pont pour voir le petit bateau pirate couler.

Mais les dix grands boulets qui furent tirés sur la petite embarcation de Bartolomeu manquèrent tous leur but, et avant que les canons puissent être rechargés ou que le grand vaisseau puisse être manœuvré de façon à pouvoir faire feu depuis son autre flanc, le navire pirate était sur lui. Bartolomeu n’avait fait feu avec aucun de ses canons. Ses modestes pièces d'artillerie étaient inutiles contre un ennemi si formidable. Ce qu’il recherchait, c’était un combat au corps à corps sur le pont du navire espagnol.

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 The pirates climbed up the sides of the man-of-war as if they had been twenty-nine cats [Ch. IV, Peter the Great].

Tous les pirates étaient prêts à passer à l’action. Ils s’étaient débarrassés de leurs vestes et chemises, comme s’ils se préparaient tous pour un combat de boxe, et le sabre à la main, et les pistolets et coutelas à la ceinture, ils grimpèrent comme des singes sur les côtés du grand navire. Mais les Espagnols sont de braves et farouches combattants, et leur nombre était plus que deux fois supérieur à celui des pirates, si bien qu’il ne fallut pas longtemps avant que les pirates comprennent qu’ils ne pourraient pas s’emparer de ce navire par un abordage. Après une brève escarmouche des plus violentes, ils dégringolèrent donc les flancs du navire aussi vite qu’ils le purent, abandonnant derrière eux une partie de leurs morts et de leurs blessés. Ils sautèrent sur leur propre navire, puis ils mirent les voiles sur une courte distance, afin de reprendre haleine et de se préparer à un autre type de combat. Les Espagnols, triomphants, se préparaient maintenant à se débarrasser de ce bateau chargé de bêtes sauvages à demi-nues, ce qu’ils pourraient faire aisément pour peu qu'ils pointent leurs canons avec plus de soin qu’ils ne l’avaient fait auparavant.

Mais à leur grand étonnement, ils constatèrent bientôt qu’ils ne pourraient rien faire avec leurs canons, pas plus qu’ils n’étaient en mesure de manœuvrer leur navire de manière à le mettre en position de tir efficace. Bartolomeu et ses hommes rengainèrent leurs coutelas et leurs pistolets, et saisirent leurs mousquets, dont ils étaient abondamment pourvus. Leur navire était situé à une très courte distance du navire espagnol, et chaque fois qu’un homme pouvait être aperçu à travers les hublots, ou se montrait sur le gréement ou sur n’importe quel point où il leur fallait accéder pour pouvoir manœuvrer le navire, il se constituait en cible de choix pour les pirates, qui étaient tous de très bons tireurs. Le navire assailant pouvait se déplacer à sa guise, car il était léger et maniable et ne nécessitait que quelques hommes pour le manœuvrer, et il se maintint donc hors de la portée des canons espagnols, tandis que ses meilleurs tireurs, accroupis près du pont, faisaient feu chaque fois qu’une tête espagnole dépassait.

Pendant cinq longues heures, cette lutte inégale se poursuivit. Elle pourrait nous faire penser à un homme tenant entre les mains une canne à pêche mince et une ligne longue et fragile, qui aurait pris un gros saumon à son crochet. Il ne peut pas ramener le saumon, car la ligne se briserait ; mais, d’un autre côté, le saumon ne peut ni fuir ni s'en prendre à lui, et à la longue, le gros poisson ne peut que se fatiguer, jusqu'à ce que le pécheur sortie enfin son épuisette et l’attrape.

Bartolomeu estima enfin que le moment était venu de s’emparer du navire espagnol. Tant d'Espagnols avaient été tués que les deux équipages seraient maintenant presque à égalité. Il porta donc son bateau tout contre le grand navire et sauta une nouvelle fois à l’abordage avec ses hommes. Il y eut à nouveau un violent combat sur les ponts. Les Espagnols avaient perdu de leur superbe, mais ils étaient maintenant désespérés, et dans ce combat à mort furieux, dix des pirates furent tués et quatre blessés. De leur côté, les Espagnols furent réduits à une situation bien pire : plus de la moitié des hommes qui n’avaient pas été tirés comme des pigeons par les pirates succombèrent sous leurs coutelas et pistolets, et il ne fallut pas longtemps pour que Bartolomeu s'empare du grand navire espagnol.

Il avait remporté une victoire terrifiante et sanglante. Une grande partie de ses propres hommes gisaient morts ou agonisants sur le pont, et parmi les Espagnols, seuls quarante étaient encore en vie, tous blessés et hors de combat.

C’était une habitude courante chez les boucaniers, ainsi que chez les Espagnols, de tuer tous les prisonniers qui n’étaient pas en mesure de travailler pour eux, mais Bartolomeu ne semblait pas être parvenu au niveau de dépravation requis pour cela. Il décida donc de ne pas tuer ses prisonniers, mais il les entassa tous dans une barque et les laissa aller où ils le souhaitaient, tandis que lui-même restait avec quinze hommes pour manœuvrer un grand vaisseau qui nécessitait un équipage cinq fois plus nombreux.

Ces hommes intrépides, qui venaient de conquérir et capturer un navire alors que toutes les données du terrain étaient contre eux, se sentirent tout à fait capables de le manœuvrer, même avec leur équipage réduit. Avant de faire quoi que ce soit, ils débarrassèrent les ponts des cadavres, leur ôtant préalablement tous leurs montres, bijoux, et argent, puis ils se rendirent aux niveaux inférieurs pour voir sur quel type de butin ils venaient de faire main basse. Ils découvrirent qu’il était effectivement très précieux. Il y avait soixante-quinze mille couronnes en argent, en plus d’une cargaison de cacao d’une valeur de cinq mille couronnes de plus. Combiné avec la valeur du navire et de tous ses accessoires, cela représentait alors une grande fortune.

Lorsque les pirates victorieux eurent fait le compte de leur butin de guerre et rafistolé les voiles et le gréement de leur nouveau navire, ils récupérèrent ce dont ils avaient besoin dans leur propre bateau et l'abandonnèrent aux flots, puis ils naviguèrent dans la direction de l’île de la Jamaïque. Mais les vents ne leur furent pas favorables, et à cause du manque d’effectifs de leur équipage, ils ne purent profiter des brises légères qui auraient pu les acheminer à destination s’ils avaient eu assez d’hommes à la manœuvre. C’est pourquoi ils furent obligés de s’arrêter pour se réapprovisionner en eau avant d’atteindre les eaux amicales qu'ils voulaient rejoindre.

Ils jetèrent l’ancre au cap Saint-Antoine à l’extrémité ouest de Cuba. Après un retard considérable à cet endroit, ils reprirent leur traversée, mais bientôt, ils aperçurent, à leur horreur, trois vaisseaux espagnols qui voguaient dans leur direction. Il était impossible pour un très grand navire, manœuvré par cet équipage extrêmement réduit, d’échapper à ces vaisseaux entièrement équipés ; et quant à tenter de se défendre contre la puissance écrasante des antagonistes, c’était une idée trop absurde pour être considérée, même pour un individu aussi téméraire que Bartolomeu. Ainsi, lorsque le navire fut salué par les navires espagnols qui ne se doutaient de rien, il s’arrêta et attendit que les émissaires qui s’approchaient à bord d’une barque montent à bord. Avec l’œil expérimenté d’un loup de mer, le capitaine espagnol de l’un des navires perçut quelque chose d’anormal chez ce navire, car ses voiles et son gréement avaient été grandement endommagés par la longue lutte qu’il avait endurée. Et bien sûr, il voulut savoir ce qui s’était passé. Lorsqu’il se rendit compte que ce grand navire était entre les mains d’un très petit groupe de pirates, Bartolomeu et ses hommes furent immédiatement faits prisonniers, embarqués à bord du navire espagnol, dépouillés de tout ce qu’ils possédaient, même de leurs vêtements, et enfermés à fond de cale. Un équipage constitué des marins des vaisseaux espagnols fut chargé de manœuvrer le navire qui avait été capturé, puis la petite flotte fit voile vers San Francisco de Campêche [au Mexique].

En une heure, le sort de Bartolomeu et de ses hommes avait subi un bouleversement considérable ; dans la munificente cabine de leur prise de choix, ils avaient festoyé et chanté à loisir, et s’étaient glorifiés de leur merveilleux succès ; mais maintenant, ils étaient captifs dans le vaisseau de leurs ennemis, enfermés dans le noir, attendant d’être asservis ou peut-être même exécutés.

Mais il est peu probable qu’aucun d’entre eux ait désespéré ou se soit repenti ; ce sont des sentiments très peu fréquents chez les pirates.

Chapitre VII – Le pirate qui ne savait pas nager

Alors que la petite flotte de navires espagnols, y compris celui qui avait été capturé par Bartolomeu Português et ses hommes, était sur le chemin de Campêche, elle traversa une zone très orageuse, de sorte que les vaisseaux furent séparés, et le navire qui contenait Bartolomeu et ses compagnons arriva le premier au port de destination.

Le capitaine qui était responsable de Bartolomeu et des autres pirates ne savait pas à quel point la capture qu’il avait faite était importante ; il supposait que ces pirates étaient des boucaniers ordinaires, et il semble que son intention ait été de les garder comme ses esclaves personnels, car étant tous des hommes très valides, ils seraient extrêmement utiles sur un navire. Mais lorsque son navire fut amarré et en toute sécurité, et que la nouvelle se répandit dans la ville qu’il détenait des pirates à bord, beaucoup de gens vinrent voir ces hommes farouches, et les observèrent probablement comme s'il s'agissait d'une ménagerie de bêtes sauvages amenées de l’étranger.

Parmi les visiteurs qui vinrent à bord du navire, se trouvait un marchand de la ville qui avait déjà rencontré Bartolomeu auparavant, et qui avait entendu parler de ses divers exploits. Il se rendit donc auprès du capitaine du navire et l’informa qu’il avait à bord l’un des pires pirates au monde, dont les actes criminels étaient bien connus dans différentes régions des Antilles, et qu’il devait immédiatement le livrer aux autorités civiles. Cette proposition, toutefois, ne rencontra aucune faveur auprès du capitaine espagnol, qui avait trouvé en Bartolomeu un homme très calme, et pouvait voir qu’il était très doué et lui serait utile ; il n’avait pas du tout envie de renoncer à une recrue si précieuse pour son équipage. Mais le marchand entra dans une vive colère, car il savait que Bartolomeu avait infligé de grands préjudices au commerce espagnol, et comme le capitaine refusait de l’écouter, il alla trouver le gouverneur de la ville et lui rapporta toute l’affaire. Lorsque ce dignitaire entendit l’histoire, il envoya immédiatement un groupe d’officiers à bord du navire, et ordonna au capitaine de leur livrer le chef des pirates. Les autres hommes furent abandonnés au capitaine qui les avait capturés, mais Bartolomeu fut emmené et emprisonné sur un autre navire. Le marchand, qui semblait en savoir long sur lui, informa les autorités que ce terrible pirate avait été capturé plusieurs fois, mais qu’il avait toujours réussi à s’échapper, et par conséquent, Bartolomeu fut mis aux fers, et on fit des préparatifs pour l’exécuter le jour suivant ; car après ce qu’il avait entendu rapporter, le gouverneur considérait que ce pirate ne valait pas mieux qu’une bête sauvage, et qu’il devait être mis à mort sans même la formalité d’un procès.

Mais à bord du navire, un soldat espagnol semblait avoir conçu quelque pitié, ou peut-être une certaine admiration pour l’audacieux pirate, et il pensa que s’il devait effectivement être pendu le lendemain, le lui faire savoir ne serait que justice, de sorte que lorsqu’il apporta de la nourriture à Bartolomeu, il l’informa du sort qui l’attendait.

Mais le capitaine pirate Bartolomeu était un homme qui était résolu à toujours jouer un rôle actif dans les événements à venir, et il mobilisa immédiatement toutes ses ressources intellectuelles pour concevoir un plan qui pourrait le tirer d’affaire. Il ne s’était jamais trouvé dans une situation plus désespérée, mais il ne perdit pas courage, et il se mit immédiatement au travail afin de se libérer de ses fers, qui n’étaient probablement que grossièrement attachés. Se souciant peu du nombre de griffures et de déchirements qu’il infligeait à sa peau, il parvint à se débarrasser de ses entraves, et put se mouvoir aussi librement qu’un tigre dans une cage. Sortir de cette cage était le premier objectif de Bartolomeu. Ce serait relativement facile, car tôt ou tard, quelqu’un viendrait forcément dans la cale, et le boucanier athlétique pensait qu’il pourrait facilement venir à bout de quiconque ouvrirait la trappe. Mais le prochain acte de cette performance véritablement épique serait beaucoup plus difficile ; car pour s’échapper du navire, Bartolomeu devrait nager vers le rivage, et il ne savait pas nager, ce qui semble une lacune étrange chez un hardi navigateur doté de tant d’autres aptitudes sur les mers. Dans la cale vétuste où il était enfermé, notre pirate, épiant tout mouvement, anxieux et inquisiteur, découvrit deux grandes amphores de terre cuite dans lesquelles du vin avait été apporté d’Espagne, et avec celles-ci, il résolut de se construire une sorte de gilet de sauvetage. Il dénicha des morceaux de tissu huilé, qu’il attacha étroitement sur les bouches ouvertes des amphores, et il les fixa par des cordons. Il était convaincu que ce dispositif encombrant pourrait le maintenir à la surface de l’eau.

Durant ses fouilles dans la cale, il avait trouvé, entre autres choses, un vieux couteau, et ainsi armé, il attendit une bonne occasion d’attaquer sa sentinelle.

Elle se présenta peu après la tombée de la nuit. Un homme descendit avec une lanterne pour vérifier que le prisonnier était bien à sa placeespérons que ce n’était pas le soldat qui l’avait charitablement informé de son sort –, et dès qu’il eut pénétré dans la cale, Bartolomeu se rua sur lui. Une lutte acharnée s’ensuivit, mais le pirate était vif et puissant, et la sentinelle fut rapidement tuée. Ensuite, emportant ses deux amphores, Bartolomeu emprunta prestement et sans bruit la courte échelle, monta sur le pont dans l’obscurité, se précipita vers le flanc du navire et sauta par-dessus bord. Pendant un moment, il coula sous la surface, mais les deux bocaux hermétiques refirent rapidement surface et le firent émerger. Il y eut de l’agitation à bord du navire, des coups de mousquets furent tirés au hasard dans la direction du bruit que la sentinelle avait entendue, mais aucun des balles n’atteignit le pirate ou ses amphores, et il dériva bientôt hors de la vue et de l’ouïe de ses poursuivants. Nageant avec ses jambes, et pagayant comme il le pouvait avec une seule main tandis qu’il s’accrochait aux amphores avec l’autre, il parvint enfin à atteindre la terre, et courut aussi vite qu’il le pouvait dans les bois sombres au-delà de la ville.

Bartolomeu fut saisi de la crainte d’être poursuivi par des limiers lorsque son évasion serait découverte – car ces chiens étaient souvent utilisés par les Espagnols pour traquer les esclaves ou les prisonniers , et il ne se sentit donc pas assez en sécurité pour suivre immédiatement son itinéraire le long de la côte, bien que ce fût là ce qu’il souhaitait. Si les chiens retrouvaient sa piste, il était un homme mort. C’est pourquoi le pirate désespéré résolut de ne donner aux limiers aucune chance de le suivre, et durant trois jours entiers, il resta dans la forêt marécageuse, dans les recoins sombres où il pouvait se cacher, et où l’eau, qui couvrait le sol, empêcherait les chiens de suivre sa trace et son odeur. Il n’avait rien à manger, sauf quelques racines de plantes aquatiques, mais il était habitué aux privations, et elles le maintinrent en vie. Souvent, il entendit les chiens hurler sur la terre ferme attenante au marais, et il vit parfois des torches lointaines durant la nuit, dont il était sûr qu’elles étaient brandies par des hommes qui le pourchassaient.

Mais finalement, la poursuite sembla être abandonnée ; et n’entendant plus aucun aboiement et ne voyant plus aucune lumière vaciller alentour, Bartolomeu quitta le marais et commença son long périple le long de la côte. L’endroit qu’il voulait atteindre s’appelait Golpho Triste, et était distant de quarante lieues [220 kilomètres], mais il avait des raisons de croire qu’il pourrait y trouver quelques amis. Lorsqu’il sortit de parmi les arbres, il monta sur une petite colline et porta son regard en arrière, sur la ville. La place publique était éclairée, et là, au milieu de celle-ci, il vit la potence qui avait été érigée pour son exécution, et ce spectacle, sans aucun doute, le stimula grandement pendant la première partie de son voyage.

Les terribles épreuves et difficultés que Bartolomeu traversa durant sa marche forcée le long de la côte étaient telles que seuls les hommes les plus forts et les plus résistants pouvaient endurer. Dans le marais, il avait trouvé une vieille gourde ou calebasse, qu’il avait remplie d’eau fraîche – car il ne pouvait s’attendre à rien d’autre qu’à de l’eau de mer pendant son périple – ; et quant aux aliments solides, il ne mangea rien d’autre que les mollusques crus qu’il put trouver sur les rochers. Mais après un régime exclusivement composé de racines pendant les premiers jours de son évasion, les coquillages durent constituer un changement très agréable dans son menu, et ils lui donnèrent la force et la vigueur dont il avait besoin. Très souvent, il trouva des ruisseaux et des bras de mer qu’il fut obligé de traverser à gué, et comme il pouvait voir qu’ils étaient toujours remplis d’alligators, le passage n’était pas très agréable. L'une de ses méthodes pour traverser ces cours d’eau étroits fut de lancer des rochers dans l’eau jusqu’à ce qu’il ait effrayé les alligators qui se trouvaient immédiatement devant lui ; lorsqu’il s’était enfin construit ce qui semblait être un passage libre, il se précipitait et traversait aussi vite que possible.

À d’autres moments, de grandes forêts s’étendaient jusqu’à la côte même, et il fut obligé de se frayer un chemin à travers, malgré le fait qu’il pouvait entendre les hurlements et cris de bêtes sauvages tout autour de lui. Quiconque ressent la moindre gêne à descendre dans une cave sombre pour prendre des pommes dans le baril situé au pied de l’escalier ne peut pas avoir la moindre idée du genre de mental que possédait Bartolomeu Português. Les animaux hurlaient autour de lui et dardaient sur lui leurs yeux brillants et menaçants, et les alligators faisaient écumer l’eau avec leurs queues puissantes, mais il maintenait résolument le cap sur Golpho Triste, et aucune créature vivante ne pouvait le détourner de son chemin.

Il finit par arriver devant un obstacle inanimé, qui sembla cependant constituer un frein qui viendrait certainement à bout de sa détermination. C’était une large rivière coulant à travers le pays, venant de l’intérieur des terres et se jetant dans la mer. Il remonta la berge de cette rivière sur une distance considérable, mais sa largeur ne diminuait qu’à peine, et il ne parvenait à trouver aucun moyen de la traverser. Il ne savait pas nager, et cette fois-ci, il n’avait pas d’amphores qui pussent lui servir de bouée ; et même s’il avait été capable de nager, il aurait probablement été dévoré par les alligators peu après avoir quitté le rivage. Mais un homme dans sa situation n’était pas susceptible d’abandonner facilement ; il en avait fait tellement qu’il était prêt à en faire plus encore, si seulement il pouvait savoir ce qu’il fallait faire.

A ce moment, la chance lui sourit, bien que ce qui se produisit eût pu être considéré comme une chose sans la moindre importance par un voyageur ordinaire. Sur le bord de la rive, Bartolomeu aperçut une vieille planche de bois qui avait dû flotter jusqu’ici depuis quelque endroit de la rivière situé plus en amont, et sur laquelle étaient plantés quelques clous rouillés, longs et pesants. Fortement encouragé par cette découverte, l’expéditionnaire infatigable entama un travail semblable à celui de la vieille femme de la fable qui, ayant besoin d’une aiguille, commença à frotter une grosse pince à levier contre une pierre afin de la réduire à la taille appropriée. Bartolomeu ôta précautionneusement tous les clous de la planche, puis, ayant trouvé une large pierre plate, il frotta l’un d’entre eux contre elle jusqu’à ce qu’il lui ait donné la forme d’une lame de couteau grossière, qu’il aiguisa autant qu’il put. Avec ces outils, il entreprit ensuite la construction d’un radeau, travaillant d’arrache-pied, tel un castor, mais en utilisant les clous aiguisés à la place de ses dents. Il abattit un certain nombre de petits arbres, et lorsqu’il eut coupé assez de ces troncs élancés, il les attacha les uns aux autres avec des roseaux et de l’osier qu’il trouva sur la rive. Ainsi, après un labeur et des difficultés colossaux, il acheva la construction d’un radeau qui pourrait le transporter sur la surface de l’eau. Lorsqu’il le mit à l’eau, il monta dessus, ramassant ses jambes de manière à se tenir hors de portée des alligators, et à l’aide d’une longue perche, il se poussa hors de la rive. Tantôt en pagayant et tantôt en poussant son bâton contre le fond, il parvint enfin à traverser la rivière et reprit son voyage sur la terre ferme.

Mais notre pirate n’avait pas beaucoup progressé de ce côté de la rivière lorsqu’il rencontra une nouvelle difficulté d’un caractère redoutable. C’était une grande forêt de palétuviers, qui poussent dans des endroits boueux et aquatiques et qui ont beaucoup de racines, certaines jaillissant des branches, et d’autres s’étendant dans l’eau et la boue en un inextricable enchevêtrement. Même pour une cigogne, il aurait été impossible de marcher à travers cette forêt ; mais puisqu’il n’y avait aucun moyen de la contourner, Bartolomeu résolut de la traverser, même s’il ne pouvait pas le faire en marchant. Aucun athlète d’aujourd’hui, pas même un hercule de foire accompli, ne pourrait raisonnablement se croire capable de réaliser l’exploit que ce pirate audacieux accomplit avec succès. Sur cinq ou six lieues [environ 30 kilomètres], il traversa cette forêt de mangroves sans jamais poser une seule fois le pied sur le solqui était constitué de boue, d’eau et de racines, et aurait pu l'engloutir –, mais en se balançant par les mains et les bras, de branche en branche, comme s’il avait été un grand singe, se reposant à intervalles en montant sur une branche robuste où il pouvait s’asseoir pendant un moment et reprendre son souffle. S’il avait glissé tandis qu’il se balançait d’une branche à l’autre et était tombé dans la boue et les racines en contrebas, il est probable qu’il n’aurait jamais pu s’en sortir vivant. Mais il ne glissa pas. Il n’avait peut-être pas l’agilité et la grâce d’un trapéziste, mais son étreinte était forte, et ses bras étaient puissants. Il se balança et s’agrippa donc, il se cramponna et se balança encore et encore, jusqu’à ce qu’il ait complètement traversé la forêt et sortit sur la côte découverte.

Chapitre VIII – Comment Bartolomeu se reposa

Il fallut deux semaines entières à Bartolomeu pour achever ce périple extrêmement hardi et des plus difficiles et atteindre la petite ville de Golpho Triste, où, comme il l’avait espéré, il retrouva certains de ses amis et confrères boucaniers. Maintenant que ses épreuves et dangers étaient terminés, et qu’au lieu de racines et de fruits de mer, il pouvait s’attabler devant de bons et copieux repas et se prélasser sur un lit confortable, on pourrait croire que Bartolomeu allait s’accorder un long repos ; mais ce pirate intrépide n’avait alors pas la moindre envie de s’accorder un congé. Loin d’être usé et épuisé par ses efforts incroyables qui l’avaient presque amené à mourir de faim, il réapparut parmi ses amis plein de vigueur et d’énergie, et ardemment désireux de reprendre les affaires dès que possible. Il leur raconta tout ce qui lui était arrivé, quelle chance extraordinaire il avait eue, et quels terribles coups du sort avaient rapidement suivi, et lorsqu’il raconta ses aventures et les dangers qu’il avait encourus, il étonna ses amis pirates mêmes en leur demandant de lui fournir un petit navire et une vingtaine d’hommes afin qu’il puisse retourner là d’où il venait et se venger, non seulement de ce qui lui était arrivé, mais de ce qui lui serait arrivé s’il n’avait pas lui-même pris les choses en main.

Réaliser des actions audacieuses et ahurissantes fait partie du quotidien d’un pirate, et même si Bartolomeu envisageait une entreprise d’une hardiesse sans précédent, il obtint son navire et ses hommes, et il prit le large. Après un voyage d’environ huit jours, il arriva en vue de la petite ville portuaire, et naviguant lentement le long de la côte, il attendit la tombée de la nuit avant d’entrer dans le port. Ancré à une distance considérable de la côte, se trouvait le grand navire espagnol sur lequel il avait été emprisonné, et duquel il aurait dû être trainé dans les fers pour se faire pendre sur la place publique ; la vue de ce vaisseau emplit son âme d’une fureur sauvage connue seulement des pirates et des bouledogues.

Tandis que le petit navire approchait lentement du grand navire, les marins à bord de celui-ci, qui pensaient que c’était un navire marchand venant du rivage, lui permirent de s’approcher tout près de leur vaisseau, de si petites embarcations n’arrivant que rarement de la haute mer. Mais au momentBartolomeu atteignit le navire, il l’escalada presque aussi rapidement qu’il en avait sauté avec ses deux amphores à vin quelques semaines auparavant, et tous les membres de son équipage, abandonnant leur navire à ses propres soins, se précipitèrent à sa suite.

Personne à bord n’était prêt à défendre le navire. Ce fut la même histoire : se reposant tranquillement dans un havre de paix, à quel danger auraient-ils pu s’attendre? Comme d’habitude, les pirates eurent la haute main et agirent à leur guise ; ils étaient prêts à se battre, et les autres ne l’étaient pas ; et ils étaient dirigés par un homme qui était déterminé à s’emparer de ce navire sans se soucier aucunement de l’alternative ordinaire qui était de mourir durant cette tentative. Ce qui se passa est plus de l’ordre du massacre que du combat, et il y eut des personnes à bord qui ne surent pas ce qui se passait avant que le navire ait été capturé.

Dès que Bartolomeu fut maître du grand vaisseau, il donna l’ordre de lever l’ancre et de hisser les voiles, car il était désireux de sortir de ce port le plus rapidement possible. La lutte n’avait apparemment pas attiré l’attention de quiconque en ville, mais il y avait des vaisseaux dans le port dont l’audacieux boucanier ne souhaitait nullement la compagnie ; et dès qu’il le put, il mit les voiles, s’éloigna du port et prit le large avec sa prise de choix.

Maintenant, en effet, Bartolomeu était triomphant ; le navire qu’il avait capturé était meilleur et plus précieux que l’autre navire qui lui avait été repris. Il était chargé de marchandises de valeur, et l’on peut remarquer ici que pour une raison ou pour une autre, tous les navires espagnols de ce temps qui étaient assez malheureux pour être capturés par des pirates étaient richement chargés.

Si notre audacieux pirate avait chanté des chansons sauvages de flibustiers en faisant circuler des coupes débordantes de vin lors des beuveries organisées avec son équipage dans la cabine du premier navire espagnol dont il s’était emparé, il chantait maintenant des chansons plus sauvages encore, et faisait circuler encore plus de coupes débordantes de vin, car cette prise était beaucoup plus précieuse que la première. Si Bartolomeu avait pu communiquer sa bonne fortune aux autres boucaniers des Antilles, il y aurait eu un boom de la piraterie qui aurait fait peser un grand danger sur l’honnêteté et l’intégrité des marins de cette région.

Mais personne, pas même un pirate, n’a la possibilité de savoir ce que l’avenir lui réserve, et si Bartolomeu avait eu une idée des fluctuations qui étaient sur le point de se produire sur le marché dans lequel il avait placé ses investissements, il aurait été très pressé de vendre tout son stock très en-dessous de sa valeur. Les fluctuations évoquées eurent lieu sur l’océan, près de l’île de Pinos, et apparurent sous la forme de grandes vagues de tempête, qui s’abattirent sur le navire espagnol avec toute sa riche cargaison et son triomphant équipage de pirates, et le brisèrent sur les récifs cruels, le réduisant littéralement en pièces. Bartolomeu et ses hommes réussirent miraculeusement à monter sur une petite barque et à se sauver à force de rames. Toute la richesse et les trésors dont ils s’étaient emparés avec la capture du navire espagnol, tout le pouvoir que la possession de ce navire leur avait donné, et toute la joie sauvage qu’ils avaient ressentie grâce à ces richesses et ce pouvoir s'évanouirent encore plus rapidement qu’ils les avaient gagnés.

En matière de hauts et bas manifestes et exemplaires, peu de vies ont dépassé celle de Bartolomeu Português. Mais après cet événement, il semble, dans la langue de la vieille comptine anglaise, n’avoir été « que dans les bas ». Il eut de nombreuses aventures après l’affaire malheureuse de la baie de Campêche, mais elles ont toutes mal tourné pour lui, et, par la suiteprobablement à la joie des plongeurs et des navires espagnols à la recherche d’épaves – et pour le reste de sa vie, il eut la réputation d’un pirate malchanceux. Il était un de ces hommes dont le succès semblait dépendre entièrement de ses propres efforts. S’il y avait la moindre chance de succès dans une entreprise, il se lançait généralement ; canons espagnols, équipages bien armées, chaînes, emprisonnement, dangers de l’océan pour un homme qui ne savait pas nager, limiers, alligators, bêtes sauvages, forêts impénétrables pour tout homme ordinaire, tout cela a été courageusement affronté et surmonté par Bartolomeu.

Mais quand il en venait à la bonne fortune ordinaire, celle à laquelle n’importe quel pirate peut s’attendre, Bartolomeu le Portugais se rendait compte qu’il n’avait pas du tout de chance. Mais ce n’était pas un pirate commun, et il fut donc contraint de se contenter de sa carrière hors du commun. Il finit par s’installer sur l’île de la Jamaïque, mais personne ne sait ce qu’il est devenu. Si par hasard il s’est trouvé obligé de gagner sa vie par un commerce ordinaire, comme la vente de fruits à un coin de rue, on peut aisément imaginer qu'il n’est jamais parvenu à vendre une banane ou une orange, à moins de sauter à la gorge d’un passant et de le contraindre à l’achat. Quant à rester assis et à attendre que les clients viennent à lui, un homme tel que Bartolomeu n’était pas susceptible de faire quelque chose d’aussi banal.

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